Le narcissisme comme double direction
Lou
Andreas-Salomé
(2e partie)
Que l'amour
d'objet provienne lui aussi de l'amour de soi, que le tour de
force de l'animalcule, avec les pseudopodes rétractables
auquel Freud l'a comparé d'une façon saisissante,
soit réellement valable, voilà qui est révélateur
et instructif à tous égards du point de vue psychanalytique.
Comme dans « j'aimais l'amour» de saint Augustin, les
objets apparaissent fondamentalement comme de simples occasions
pour y décharger un excédent d'amour qui se rapporte
a' nous-mêmes et qui, pour ainsi dire, n'a pas trouvé à se
placer.
En effet, Freud
a expliqué à plusieurs reprises
dans le sens d'un tel trop » excédentaire la question
de savoir comment parvenir de notre amour de soi à la libido
d'objet. Or, je pense que ce « trop » provient du fait
que de par sa nature, comme direction du comportement, il ne respecte
pas les limites de notre moi comme telles, mais les dépasse,
ne les concerne pas, voire s'oppose à elles, ce qui signifie
que cet excédent est déterminé narcissiquement,
c'est-à-dire que tout en étant affirmation de soi,
il est en même temps œuvre de destruction de soi.
L'amour de
soi véritable tourné consciemment vers
nous-mêmes existe certainement aussi, il tire alors satisfaction
de l'avantage du moi et non de la volupté. Mais, dans la
jouissance du soi, même la volupté véritable
est légèrement recouverte de ce soi au regard scrutateur,
et encore son trop l'entoure apparemment comme son centre.
Car c'est seulement
dans l'investissement d'objet que la libido se détache comme quelque chose pour soi, c'est seulement
dans les contours de l'objet qu'elle est délimitée
libidinalement pour nous. Mais à l'arrière-plan s'étend
aujourd'hui comme hier le pays d'où elle est originaire,
et ce qui s'en détache si fortement au premier plan dans
le personnage individuel de l'objet nous ravit uniquement parce
qu'il porte le costume de ce pays.
Je pense que
la « surestimation sexuelle » dont parle
Freud, l'effort de rehausser l'objet libidinal, de lui attribuer
tout ce qui est beau et précieux, trouve son origine en
ceci : elle cherche a en faire le représentant absolument
digne et adéquat de ce qui, bien qu'englobant encore tout,
se laisse finalement aussi mal appliquer et intégrer a lui
qu'a l'intérieur du sujet-objet lui-même.
En dernière analyse, chaque objet est représentatif,
comme « symbole » - au sens strict de la psychanalyse
- d'une plénitude, autrement inexprimable, de choses s'y
rapportant inconsciemment. En termes de libido, il n'y a pas d'investissement
d'objet ayant une réalité autre que symbolique; le
rapport de plaisir qu'on en retire ressemble tout a fait a ce que
Ferenczi décrit quelque part comme e plaisir des retrouvailles »
« La tendance de retrouver la chose aimée dans toutes
les choses du monde extérieur hostile est probablement aussi
la source de la' formation de symbole. » Ajoutons : donc
aussi celle de la libido d'objet comme ayant en fin de compte son
origine dans le narcissisme qui la nourrit.
Que les objets
d'amour ultérieurs soient eux aussi des
transferts des tout premiers, cette découverte psychanalytique
a une valeur fondamentale : « l'objet de libido», c'est
l'unité encore indistincte du sujet et de l'objet transférée
dans une image extérieure individuelle; et celle-ci est
tout aussi peu considérée comme simple individualisation
que nous nous contentons nous-mêmes libidinalement de notre
individualité, que nous cherchons au contraire spontanément
a ignorer la nos limites et a les minimiser.
Comme chacun
sait, Freud parle de la «surestimation sexuelle» comme
de quelque chose où notre narcissisme dépense avec
un peu trop d'empressement son excès de libido; il s'en
appauvrit, souffre et ne refait son plein qu'en rencontrant l'amour
partagé. En tout cas, nous en avons l'exemple le plus frappant
dans la libido qui s'oppose trop brutalement a la pulsion d'emprise
conforme au moi, c'est-à-dire dans la libido de type masculin.
Pour se rendre
parfaitement compte que précisément
par ses surestimations sexuelles, par son refoulement du moi, notre
narcissisme s'enrichit et s'amplifie, il faut peut-être le
considérer singulièrement la où il n'a pas
poussé aussi loin dans le domaine du moi en se « virilisant »,
ou bien la où, avant qu'il y fût parvenu, il s'est
vu renvoyé a un stade plus infantile, plus éloigné de
l'agressivité consciente du moi.
Loin de moi
la pensée qu'il faille surestimer la libido
de la femme avec son retournement (de la sexualité clitoridienne
a la passivité de la sexualité vaginale) décrit
par Freud mais si le côté de l'ego du narcissisme
n'y trouve pas son compte, en revanche il permet de comprendre
entièrement l'autre face de la nature du narcissisme qui
ne nous est pas visible.
La volupté d'aller plus loin que soi-même, de ne
pas être un obstacle a soi-même en tant que moi dans
les retrouvailles heureuses avec l'état originaire, encore étranger
au moi, cette volupté s'y intensifie le cas échéant
sur le mode masochiste, approuvant a la fois la douleur physique
et la situation de l'humiliation.
Donc contradictoire
par rapport au moi puisque «le renversement
de l'activité en passivité et le retournement sur
la personne propre ne portent jamais, a strictement parler, sur
tout le quantum de la motion pulsionnelle » (Freud, Pulsions
et destins des pulsions).
Mais ce paradoxe
de l'expérience vécue n'apparaît
au grand jour que dans la mesure où est typique et originaire
du narcissisme un double processus d'auto-affirmation et d'immersion
dans ce qui est encore non délimité.
Freud ne dit-il
pas que « nous avons en effet toutes raisons
d'admettre que les sensations de douleur, comme d'autres sensations
de déplaisir, débordent sur l'excitation sexuelle
et provoquent un état de plaisir; voilà pourquoi
on peut aussi consentir au déplaisir de la douleur » (même
si Freud veut maintenir le caractère secondaire du masochisme
qu'il considère comme une réaction à des excès
précédents exigeant pour ainsi dire après
coup une douleur expiatoire).
A mon avis,
a l'intérieur d'une libido à tendance
féminine, quelque chose de l'expression sexuelle originaire
n'est pas seulement élucidé, dans l'accentuation
du caractère masochiste où, comme on le sait, fût-ce
négativement, le moi en tant que celui qui détermine
la douleur coopère encore d'une façon significative.
En outre, le
renversement en passivité procure en effet
aussi aux zones érogènes, en permanence, leur latitude
originaire; à ces zones qui constituent - par rapport au
passage à l'activité - le principe de ce qui retient,
de ce qui demeure, c'est-à-dire cette tendresse qui, tout
en étant très apte à spiritualiser, à affiner
psychiquement les processus somatiques, lient ceux-ci à leurs
habitudes infantiles : à l'érogénéité infantile
du corps entier, a un contact avec la totalité du corps,
contact qui en quelque sorte n'est pas encore circonscrit ponctuellement.
Et last not
least c'est le résidu persistant de la sexualité clitoridienne
lui-même qui, devenu superflu pour le but génital,
se dépense chez la femme dans son reste d'enfance, enfantin
ou infantile - peut-être jusqu'à ce qu'elle ait mis « l'enfant
au monde ».
Mais a ce sommet
de l'expérience féminine, elle,
la femme, la génitrice, la nourrice, l'éducatrice
de l'enfant, tend en même temps a se développer dans
le masculin atteignant sa part propre d'activité, où elle
est presque bisexuellement complétée, et pour cette
raison ramenée au narcissisme originaire, comme cela n'est
jamais possible que dans l'image de la mère qui, en se donnant
elle-même, se donne a elle-même le sein.
Parallèlement a l'envie du pénis de la femme, on
trouve assez fréquemment chez l'homme cette volonté de
se mettre soi-même encore une fois au monde (ce qui est a
distinguer de la volonté de retourner dans la mère
bien-aimée la génitrice, ainsi que de la volonté incestueuse
d'être soi-même son propre père).
D'après mes propres observations je crois y voir une insistance
du clitoris modifiée au féminin; le clitoris, d'après
une supposition infantile remontant a l'érotisme anal, signifie
aussi quelque chose qui peut se séparer du corps (le lumpf
de la célèbre analyse d'un enfant, faite par Freud),
ce qui se manifeste aussi par nombre de phantasmes de grossesses
(évidemment pas toujours) chez des névrosés
masculins.
Je suis arrivée a cette conclusion ayant remarqué a
plusieurs reprises que le jeune garçon ressent le passage à l'homme
d'abord comme une oppression par un élément étranger
comme quelque chose en dehors de soi qui vous fait violence, qu'on
aimerait s'incorporer de force, s'assimiler pour le posséder,
au lieu d'en être possédé; avant que le « trop-plein » de
la libido se décharge sur l'objet, elle se manifeste dans
ces cas un peu comme un dommage causé à l'amour de
soi narcissique, à l'unité de la libido et du moi
: c'est seulement dans l'investissement d'objet que les deux se
retrouvent dans leur ravissement commun par l'objet.
Par conséquent, ce n'est pas tant l'investissement d'objet
ni la surestimation sexuelle à l'intérieur de celui-ci,
qui semble dangereux pour notre narcissisme : au contraire c'est
lui, le narcissisme, qui devient dangereux pour l'objet de la libido;
son intervention constante a finalement raison de l'objet. Admis
dès le départ a faire figure de remplaçant,
l'objet s'évapore d'autant plus dans sa nature réelle
qu'il est davantage fêté.
Les déceptions amoureuses typiques ont ici leur cause dernière,
leur cause inévitable : et pas seulement dans un affaiblissement
de l'amour par l'action du temps ou par des découvertes
décevantes; car abstraction faite de ces deux choses, l'objet
doit répondre sur son corps d'être bien plus que corporalité,
et sur sa particularité, apparemment choisie et élue,
d'être au fond universalité.
Plus loin va
l'extase amoureuse, enrichissant son objet de plus en plus abondamment
sans lésiner, plus l'objet, chétif
et sous-alimenté, disparaîtra derrière sa symbolique;
plus notre transport est ardent, plus cette confusion de l'objet
et de sa symbolique est refroidissante jusqu'à ce qu'à bonne
hauteur, ardeur et froideur soient ressenties comme presque identiques
(ce qui peut rendre le destin de l'amour heureux presque plus désagréable
que celui de l'amour malheureux, qui laisse le partenaire froid
tout en restant lui-même bien chaud).
C'est même derrière la libido génitale tout à fait
développée, celle qui prend le plus au sérieux
les réalités, que croît ce procédé symbolisant
qui même dans le génital ne veut pourtant imposer
que les identifications narcissiques; or celles-ci n'ont pas besoin
isolément de « ponts-objets », s'étendant
sur tout, mais sans rien accepter en dehors d'eux.
Dans la libido
d'objet se trouvent plusieurs éléments
qu'on lui impute, alors qu'il me semble qu'en l'évitant,
ces éléments dérivent assez directement du
narcissisme et ne rejoignent la libido que dans le foisonnement
des formations de symbole. C'est là que se situe pour une
large part ce qu'on appelle l'amitié entre les différents
sexes.
J'ai observé souvent, dans la discussion, extrêmement
populaire sur ce thème, combien de gens même sans
préjugés se défendent de ne voir dans l'amitié qu'un
amour qui n'en est pas encore un ou un amour qui n'en est plus
un, ou bien un amour qui lutte avec son propre refoulement.
D'après mon impression, cela tient a ce que dans un pacte
d'amitié il y a certes une assez forte participation de
la sexualité, mais qui souvent à l'origine ne revient
pas au partenaire : elle s'associe à lui en venant d'ailleurs
: à savoir d'élaborations narcissiques, dans des
sublimations venant d'infantilismes.
L'impression
d'une certaine non-sexualité à l'égard
de l'ami se justifierait en ceci qu'elle aurait ses racines, non
dans un érotisme réciproque, mais dans un troisième élément
: peu importe qu'elle provienne d'intérêts restés
encore infantiles ou s'épanouisse dans d'autres, hautement
sublimés, que les amis s'unissent à Dieu ou aillent
seulement a la cueillette ou à la pêche.
L'essentiel
c'est, aimé ou reconnu, que l'ami soit en définitive
valorisé, transfiguré même, qu'il ne le soit
qu'à partir de ce troisième élément,
celui-ci étant d'ailleurs capable de créer des liens
plus solides que l'érotisme personnel du fait que, détourné du
but sexuel de l'appropriation corporelle, tout ce qui vient pour
ainsi dire à l'esprit de notre libido si élaborée
s'offre à lui en propriété; en sublimant sa
pratique auto-érotique la plus ancienne, elle parvient a'
une manière d'idylle entre soi et le monde.
C'est qu'à un narcissisme bien élaboré et
donc à l'extérieur de la libido génitale -
développable, est accordée la liberté d'une étreinte
très large, pour compenser l'étroitesse génito-libidinale
de tout autre embrassement du partenaire.
Ne pourrait-on
pas faire ce mauvais jeu de mots et dire que notre vieil auto-érotisme, autrefois répandu dans notre
enfance sur notre petit corps tout entier, parvient, dans des efforts
de sublimation, a' quitter peu à peu les membres pour monter à la
tête, comme à un véritable « déplacement
de bas en haut ».
Mais c'est
a' partir de ce tremplin qu'il réussit à accomplir
ce saut énorme, qui renouvelle la signification de la libido
pour la vie culturelle en général, allant de ce qui
porte l'accent corporel de la libido, dans le monde des dominantes
objectales, du rapport le plus infantile a soi-même jusqu'au
beau milieu du vis-à-vis extérieur.
Sans chamarrer
de symboles cet extérieur, mais en le jugeant
objectivement, en l'utilisant positivement. C'est en reproduisant
toujours lui-même - dans le cas normal et selon une logique
idéale - les constructions les plus spirituelles et les
plus vastes, que notre narcissisme reprend pied dans le réel
d'une façon nouvelle, lui qui est sorti du corps l'objectivité est
le but glorieux de l'homme, qui salue, comme surgi des rêves
de l'enfance, tel Eros métamorphosé, le narcissisme
au service de la recherche ou du progrès, de l'art ou de
la culture.
Là où il s'est arrêté dans des rêves
infantiles, là où son grand saut a été trop
court, il déraille en lui-même et tombe dans la maladie,
dans l'irréel.
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