psychanalyse et femme
   
 
 


Femme et philosophie

Diotime

 

«Socrate raconte son entretien avec Diotime"

Écoutez le discours que, concernant l'Amour, j'ouïs un beau jour d'une femme de Mantinée, nommée Diotime, laquelle sur ce chapitre était savante comme aussi sur une foule d'autres... C'est ainsi que, grâce à un sacrifice offert, une fois, par les Athéniens avant la peste, elle fit reculer de dix ans l'éclosion de l'épidémie, et c'est elle justement qui m'a instruit aussi des choses de l'Amour!... Le discours, donc, que me tint la femme en question, je m'en vais essayer de vous le rapporter, en partant de ce dont nous sommes convenus, Agathon et moi, et, bien que livré à mes propres moyens, du mieux que je pourrai. On doit, c'est toi-même, Agathon, qui as donné cette indication, expliquer d'abord ce qu'est l'Amour lui-même, sa nature et ses attributs, et ensuite ses oeuvres. Aussi le plus facile pour moi, c'est, à mon avis, de suivre dans mon exposé la marche même de l'Étrangère quand elle me faisait subir ses interrogatoires. À peu de chose près, en effet, mon langage avec elle était une fidèle réplique de celui qu'avec moi tenait Agathon tout à l'heure: que l'Amour doit être un grand dieu et s'attacher à ce qui est beau; et elle me réfutait précisément par ces raisons mêmes qui m'ont servi à l'égard d'Agathon: que, à s'en rapporter à mon propre langage, il devait n'être ni beau, ni bon

La nature de l'amour:
c'est un être intermédiaire

- Que dis-tu? objectais-je à Diotime: l'Amour est-il donc laid et mauvais? - Pas de blasphème! s'écriait-elle alors; ou te figures-tu, par hasard, que ce qui ne serait pas beau doive être nécessairement laid? - Bien sûr! - Est-ce que, de même, ce qui n'est pas savant est ignorant? Ou bien n'as-tu pas idée qu'entre science et ignorance il existe un intermédiaire? - Et quel est-il? - Porter des jugements droits et sans être à même d'en donner justification, ne sais-tu pas que cela n'est, ni savoir (car comment une chose qui ne se justifie pas pourrait-elle être science?), ni ignorance (car ce qui par chance atteint le réel, comment serait-ce une ignorance?). Or, c'est bien, je suppose, quelque chose de ce genre, le jugement droit: un intermédiaire entre l'intellection et l'ignorance. - C'est la vérité, répondais-je. - Ainsi donc, ne veuille pas, à toute force, que ce qui n'est pas beau soit laid et, pas davantage, que ce qui n'est pas bon soit mauvais! Or, c'est aussi le cas pour l'Amour: puisque, tu en conviens toi-même, il n'est pas bon, pas beau non plus, il n'y a pas davantage de motif pour te figurer qu'il doive être laid et mauvais, mais plutôt, me disait-elle, que c'est un intermédiaire entre l'un et l'autre.

- Et pourtant, répliquais-je, c'est bien quelque chose dont convient tout le monde que l'Amour est un grand dieu ! - Sont-ce, me disait-elle, les gens qui ne savent pas, ce tout le monde dont tu parles? ou bien, en outre, ceux qui savent? - Tous ensemble, sans aucun doute. Elle se mit à rire: Comment diable, Socrate, dit-elle, serait-il reconnu pour un grand dieu par ceux qui assurent que ce n'est même pas un dieu! - Qui sont ces gens-là? m'écriai-je. - En voici un, dit-elle: c'est toi; et une autre: c'est moi! Là-dessus je réplique: Que signifie, dis-je, ce langage? - C'est bien simple, répond-elle. Dis-moi, n'assures-tu pas que tous les dieux sont beaux et heureux? ou bien aurais-tu l'audace de refuser la beauté comme le bonheur à tel d'entre eux? - Par Zeus! dis-je, non, ce n'est pas mon cas! - Mais en vérité ceux que tu appelles heureux, est-ce que ce ne sont pas ceux qui ont à soi les choses bonnes et les choses belles? - Hé! absolument. - Il n'en est pas moins vrai que, précisément en ce qui concerne l'Amour, tu as accordé que c'est d'être dépourvu des choses bonnes et belles qui lui donne envie de ces choses mêmes, dont il est dépourvu. - En effet, je l'ai accordé. - Comment donc alors pourrait-il être dieu, celui qui justement n'a point dans son lot les choses belles et bonnes? - En aucune façon; au moins est-ce vraisemblable! - Ainsi, tu le vois, toi-même, dit-elle, tu ne comptes pas l'Amour pour un dieu. - Que pourra bien dès lors être l'Amour? répartis-je: un mortel? - Pas le moins du monde! - Mais quoi, enfin? - Comme dans les cas précédents, un intermédiaire, dit-elle, entre le mortel et l'immortel. - Qu'est-ce qu'il serait alors, Diotime?

Un démon

- Un grand démon, Socrate. Et en effet tout ce qui est démonique est intermédiaire entre le dieu et le mortel. - Quel en est, demandai-je, le rôle? - C'est de traduire et de transmettre aux dieux ce qui vient des hommes et, aux hommes, ce qui vient des dieux: les prières et sacrifices de ceux-là, les ordonnances de ceux-ci et la rétribution des sacrifices, et d'autre part, puisqu'il est à mi-distance des uns et des autres, de combler le vide: il est ainsi le lien qui unit le Tout à lui-même. La vertu de ce qui est démonique est de donner l'essor, aussi bien à la divination tout entière qu'à l'art des prêtres pour ce qui concerne sacrifices et initiations, tout comme incantations, vaticination en général et magie. Le dieu, il est vrai, ne se mêle pas à l'homme; et pourtant, la nature démonique rend possible aux dieux d'avoir, en général, commerce avec les hommes et de les entretenir, pendant la veille comme dans le sommeil. Et celui qui est savant en ces matières est un homme démonique, tandis que celui qui est savant en toute autre, qu'elle se rapporte à des arts ou à des métiers, n'est qu'un ouvrier! De ces démons il y a, cela va de soi, grand nombre et extrême variété. Or, il en existe aussi un parmi eux, qui est l'Amour.

Le mythe de sa naissance

- De quel père, demandai-je, est-il né, et de quelle mère? - C'est bien long à raconter, répondit-elle; je te le dirai pourtant. Sache donc que le jour où naquit Aphrodite les dieux banquetaient, et parmi eux était le fils de Sagesse, Expédient. Or, quand ils eurent fini de dîner, arriva Pauvreté, dans l'intention de mendier, car on avait fait grande chère, et elle se tenait contre la porte. Sur ces entrefaites, Expédient, qui s'était enivré de nectar (car le vin n'existait pas encore), pénétra dans le jardin de Zeus, et, appesanti par l'ivresse, il s'y endormit. Et voilà que Pauvreté, songeant que rien jamais n'est expédient pour elle, médite de se faire faire un enfant par Expédient lui-même. Elle s'étend donc auprès de lui, et c'est ainsi qu'elle devint grosse d'Amour. Voilà aussi la raison pour laquelle Amour est le suivant d'Aphrodite et son servant: parce qu'il a été engendré pendant la fête de naissance de celle-ci, et qu'en même temps l'objet dont il est par nature épris, c'est la beauté, et qu'Aphrodite est belle.

Donc, en tant qu'il est fils d'Expédient et de Pauvreté, voici la condition où se trouve Amour. Premièrement, il est toujours pauvre; et il s'en manque de beaucoup qu'il soit délicat aussi bien que beau, tel que se le figure le vulgaire; tout au contraire il est rude, malpropre, va-nu-pieds, sans gîte, couchant toujours par terre et sur la dure, dormant à la belle étoile sur le pas des portes ou dans les chemins: c'est qu'il a la nature de sa mère et qu'il partage à jamais la vie de l'indigence. Mais, comme en revanche il tient de son père, il est à l'affût de tout ce qui est beau et bon; car il est viril, il va de l'avant, tendu de toutes ses forces, chasseur hors ligne, sans cesse en train de tramer quelque ruse, passionné d'inventions et fertile en expédients; employant à philosopher toute sa vie; incomparable sorcier, magicien, sophiste. J'ajoute que sa nature n'est ni d'un immortel, ni d'un mortel. Mais tantôt, dans la même journée, il est en pleine fleur et bien vivant, tantôt il se meurt; puis il revit de nouveau, quand réussissent ses expédients grâce au naturel de son père. Sans cesse pourtant s'écoule entre ses doigts le profit de ces expédients; si bien que jamais Amour n'est ni dans le dénûment, ni dans l'opulence.

D'un autre côté, il est à mi-chemin et du savoir et de l'ignorance. Voici en effet ce qu'il en est. Il n'y a pas de dieu qui s'occupe à philosopher, ni qui ait envie d'acquérir le savoir (car il le possède), et pas davantage quiconque d'autre possédera le savoir ne s'occupera à philosopher. Mais, de leur côté, les ignorants ne s'occupent pas non plus à philosopher et ils n'ont pas envie d'acquérir le savoir; car c'est essentiellement le malheur de l'ignorance, que tel qui n'est ni beau, ni bon, ni intelligent non plus, s'imagine l'être autant qu'il faut. Celui qui ne pense pas être dépourvu n'a donc pas le désir de ce dont il ne croit pas avoir besoin d'être pourvu. - Dans ces conditions, quels sont, Diotime, ceux qui s'occupent à philosopher, puisque ce ne sont ni les savants, ni les ignorants? - Voilà qui est clair, répondit-elle, un enfant même à présent le verrait: ce sont les intermédiaires entre l'une et l'autre espèce, et l'Amour est l'un d'eux. Car la science, sans nul doute, est parmi les choses les plus belles; or l'Amour a le beau pour objet de son amour; par suite, il est nécessaire que l'Amour soit philosophe et, en tant que philosophe, intermédiaire entre le savant et l'ignorant. Mais ce qui a fait aussi qu'il possède ces qualités, c'est sa naissance: son père est savant et riche d'expédients, tandis que sa mère, qui n'est point savante, en est dénuée. Voilà quelle est en somme, cher Socrate, la nature de ce démon. Quant aux idées que tu te faisais, toi, sur l'Amour, il n'est pas surprenant du tout que tu t'y sois laissé prendre. C'est que dans ton idée, ainsi que je crois en trouver la preuve dans ce que tu dis toi-même, ce qu'est l'Amour c'est l'objet aimé et non pas le sujet aimant. Voilà pourquoi, je pense, l'Amour t'apparaissait doué d'une beauté sans bornes. Et de fait, ce qui est aimable, c'est ce qui est réellement beau, délicat, parfait, digne de toutes les félicités; mais autre est justement l'essence de ce qui est aimant, et telle que je te l'ai expliquée.

Les bienfaits de l'amour

Je pris alors la parole: Eh bien donc! continuons Étrangère qui dis de si belles choses! Telle étant la nature de l'Amour, à quoi sert-il dans la vie humaine? - C'est justement, dit-elle, ce qu'après cela, Socrate, je vais essayer de t'apprendre. Il est entendu en effet que tel est l'Amour et telle, son origine; entendu d'autre part qu'il se rapporte à ce qui est beau, ainsi que tu l'assures. Or, supposons que nous soit posée cette question: En quoi, Socrate, et toi, Diotime, consiste l'amour de ce «qui est beau?» ou, plus clairement sous cette forme: Celui qui aime les belles choses, aime; qu'est-ce qu'il «aime?» - Qu'elles finissent par être à lui, répondis-je. - Mais la réponse réclame, dit-elle, une nouvelle question, dans ce genre: Qu'en sera-t-il pour l'homme dont il s'agit, une fois que les belles choses seront à lui? Je lui déclarai que je n'étais pas encore tout à fait en mesure de répondre à cette question aisément: Eh bien! dit-elle, fais comme si l'on changeait, qu'à la place du beau on mît le bien et qu'on te demandât: Voyons, Socrate, celui qui aime les choses bonnes, aime; qu'est-ce qu'il aime? - Qu'elles finissent par être à lui, dis-je.- Et qu'en sera-t-il pour l'homme dont il s'agit, une fois que les choses bonnes seront à lui? - Voici, repartis-je, une réponse que je suis en mesure de faire plus commodément: il sera heureux. - C'est en effet, dit-elle, par la possession de choses bonnes que sont heureux les gens heureux; et on n'a plus que faire de demander en outre en vue de quoi souhaite d'être heureux celui qui le souhaite: il semble bien, au contraire, que c'en est fini de répondre. - Tu dis vrai, fis-je.

- Or ce souhait et cet amour sont-ils, à ton avis, quelque chose de commun à tous les hommes, et tous souhaitent-ils que les choses bonnes leur appartiennent toujours; ou bien t'exprimerais-tu autrement? - Non, comme cela, repartis-je: c'est quelque chose de commun à tous. - Pourquoi donc alors, Socrate, fit-elle, ne disons--nous pas de tous les hommes qu'ils aiment, s'il est vrai du moins que tous aiment les mêmes choses et toujours; et pourquoi, au contraire, tandis que nous le disons de certains, de tels autres ne le disons-nous pas? - Je m'en étonne, répliquai-je, moi aussi. - Eh bien ! dit-elle, il ne faut pas t'en étonner. Car, voilà, nous avons commencé par mettre à part une certaine forme de l'amour, puis nous lui appliquons la dénomination du tout et nous la nommons «amour», tandis que pour les autres formes c'est d'autres noms que nous nous servons. - Y a-t-il un cas pareil? demandai-je. - Un cas pareil, le voici. Tu sais que l'idée de création est quelque chose de très vaste: quand en effet il y a, pour quoi que ce soit, acheminement du non-être à l'être, toujours la cause de cet acheminement est un acte de création. D'où il suit, et que tous les ouvrages qui dépendent des arts sont des créations, et que les professionnels qui les exécutent sont des créateurs. - C'est vrai, ce que tu dis! - Mais pourtant, reprit-elle, tu sais qu'on ne les appelle pas créateurs, mais qu'ils portent d'autres noms. Or, de la totalité de la création on a détaché une partie, celle qui concerne musique et métrique, et c'est la dénomination du tout qui sert à la désigner. Car c'est cette partie seulement, la poésie, qu'on appelle création, et créateurs, les poètes, eux dont le domaine est cette partie de la création. - Tu dis vrai, fis-je. - Eh bien! il en est de même pour l'amour également: toute aspiration en général vers les choses bonnes et vers le bonheur, voilà l'Amour très puissant et tout rusé. Des uns cependant, qui de cent façons diverses sont tout occupés de lui, soit dans la pratique des affaires, soit dans leur passion ou de gymnastique ou de science, on ne dit pas qu'ils aiment, on ne les appelle pas amoureux. Les autres au contraire qui suivent la voie d'une forme particulière d'amour et qui s'y appliquent, ce sont ceux-là qui accaparent le nom d'amour, le nom du tout, ceux-là dont on dit qu'ils aiment et qu'on appelle amoureux. - Il peut y avoir du vrai dans ce que tu dis, remarquai-je. - Ah! je le sais bien, il existe, dit-elle, une théorie d'après laquelle ceux qui sont en quête de la moitié d'eux-mêmes, ce sont ceux-là qui aiment. Mais ce que prétend ma théorie à moi, c'est que l'objet de l'amour n'est ni la moitié, ni l'entier, à moins justement, mon camarade, que d'aventure ils ne soient en quelque manière une chose bonne; à preuve que les hommes acceptent de se faire couper pieds ou mains quand ils estiment mauvaises ces parties d'eux-mêmes. Car ce n'est pas, j'imagine, à ce qui est sien que chacun s'attache, à moins qu'on n'appelle le bon ce qui nous est propre et ce qui est nôtre, le mal au contraire, ce qui nous est étranger! Tant il est vrai que, hormis ce qui est bon, il n'est rien d'autre qui, pour les hommes, soit un objet d'amour. Est-ce que tu en juges autrement à leur sujet? - Non, par Zeus! m'écriai-je, pas moi. - En conséquence, reprit-elle, est-il possible, ceci posé, de dire tout simplement que les hommes aiment ce qui est bon? - Oui, dis-je. - Mais quoi! Ne faut-il pas ajouter, poursuivit--elle, qu'ils aiment en outre que le bon leur appartienne? - On doit l'ajouter. - Et alors, fit-elle, non pas seulement que le bon leur appartienne, mais que ce soit toujours? - Cela aussi, on doit l'ajouter. - Voici donc en résumé, conclut-elle, à quoi se rapporte l'amour: à la possession perpétuelle de ce qui est bon. - Rien, dis-je, de plus vrai que tes paroles!

- Maintenant qu'il est acquis, reprit-elle, que c'est toujours en cela que consiste l'amour, dis-moi, chez ceux qui poursuivent cet objet, par rapport à quel genre de vie, dans quelle sorte d'activité, y aurait-il lieu de donner à leur zèle et à l'intensité de leur effort ce nom d'amour? Quelle peut bien être cette manière d'agir? Es-tu à même de le dire? - Dans ce cas, Diotime, répondis-je, je ne serais sûrement pas en admiration devant ton savoir, et je ne me mettrais pas à ton école avec l'intention de m'instruire sur cela même! - Eh bien! dit-elle, c'est moi qui te l'enseignerai. Cette manière d'agir, vois-tu, consiste en un enfantement dans la beauté, et selon le corps, et selon l'âme. - Il faut de la divination, m'écriai-je, pour comprendre ce que peuvent signifier ces paroles, et je ne devine pas! - Eh bien! répliqua-t-elle, je te l'enseignerai plus clairement. Une fécondité, vois-tu, Socrate, existe, dit-elle, chez tous les hommes: fécondité selon le corps, fécondité selon l'âme, et, quand on en est venu à un certain âge, alors notre nature est impatiente d'enfanter. Or cet enfantement lui est impossible dans de la laideur, mais non point dans le beau. L'union de l'homme et de la femme est en effet un enfantement, et dans cet acte il y a quelque chose de divin; c'est même, chez ce vivant qui est mortel, un caractère d'immortalité: la fécondité et la procréation. Mais il est impossible qu'elles aient lieu dans ce qui est discordant. Or il y a discordance de ce qui est laid à l'égard de tout ce qui est divin; ce qui est beau est au contraire en accord. Donc ce qui est Parque et Ilithye pour la production d'une existence, c'est la Beauté. C'est pourquoi, toutes les fois que l'être fécond vient au voisinage d'un bel objet, il en éprouve un apaisement délicieux qui le fait s'épanouir, et alors il enfante, il procrée. Mais toutes les fois que c'est d'une laideur, alors, assombri et plein d'affliction, il se met en boule, il se détourne, il se replie; alors il ne procrée pas, mais il garde le pénible fardeau de sa fécondité. C'est de là sûrement que résulte, chez l'être fécond et déjà gros de son fruit, le prodigieux transport qui le saisit à l'entour du bel objet, parce que celui qui possède ce bel objet est libéré d'une cruelle souffrance d'enfantement. L'objet de l'amour en effet, Socrate, ce n'est point, dit-elle, le beau, ainsi que tu te l'imagines... - Mais qu'est-ce alors? - C'est de procréer et d'enfanter dans le beau. - Allons donc! m'écriai-je. - Hé! absolument répliqua-t-elle. Pourquoi donc, justement, de procréer? Parce que perpétuité dans l'existence et immortalité, ce qu'un être mortel peut en avoir, c'est la procréation. Or, la nécessaire liaison de ce qui est bon avec le désir de l'immortalité est une conséquence de ce dont nous sommes convenus, s'il est vrai que l'objet de l'amour soit la possession perpétuelle de ce qui est bon. La conclusion nécessaire de ce raisonnement est que l'objet de l'amour, c'est aussi l'immortalité.

Le désir de l'immortalité

Voilà, dans l'ensemble, ce qu'elle m'enseignait toutes les fois qu'elle discourait sur les choses de l'amour. Un jour, elle me posa cette question: Quelle est, à ton avis, Socrate, la cause de cet amour et de ce désir? Est-ce que tu ne t'aperçois pas de ce qu'il y a de remarquable dans les dispositions où sont toutes les bêtes, quand les prend l'envie de procréer: toutes, aussi bien celles qui marchent que celles qui volent, malades de ces dispositions amoureuses, d'abord pour ce qui regarde leurs mutuelles unions, puis pour ce qui est d'élever leur progéniture; prêtes comme elles sont à batailler pour elle, les plus faibles contre les plus fortes, et à sacrifier leur vie, souffrant elles-mêmes les tortures de la faim en vue d'assurer sa subsistance et se dévouant de toute autre manière? Dans le cas des hommes, en effet, on pourrait penser, dit-elle, que c'est la réflexion qui leur inspire cette conduite. Mais quelle est chez les bêtes la cause de pareilles dispositions amoureuses? Es-tu à même de le dire? Comme de nouveau je confessais mon ignorance: Ainsi, tu as dans l'idée, reprit-elle, de devenir un jour un homme supérieur sur les choses de l'amour, et tu n'as pas idée de cela! - Mais, Diotime, c'est bien pour ce motif, je te l'ai dit justement tout à l'heure, que je suis venu te trouver, parce que je sais qu'il me faut des maîtres! Dis-moi plutôt quelle est cette cause, aussi bien pour les effets dont tu parles que pour tout ce qui encore a trait aux choses de l'amour. - Or donc, dit-elle, si tu es bien convaincu que l'objet de l'amour est par nature celui que nous disons et sur lequel, à plusieurs reprises, nous nous sommes mis d'accord, il n'y a pas là de quoi t'émerveiller! Car dans le cas présent le raisonnement sera le même que dans l'autre: la nature mortelle cherche, selon ses moyens, à se perpétuer et à être immortelle; or le seul moyen dont elle dispose pour cela, c'est de produire de l'existence, en tant que perpétuellement à la place de l'être ancien elle en laisse un nouveau, qui s'en distingue. À preuve cela même qu'on appelle la vie individuelle de chaque vivant et son identité personnelle, c'est-à-dire le fait que, de son enfance jusqu'au temps de sa vieillesse, on dit qu'il est le même individu; oui, en vérité, cet être, qui en lui n'a jamais les mêmes choses, on l'appelle néanmoins le même! alors qu'au contraire perpétuellement, mais non sans certaines pertes, il se renouvelle, dans ses cheveux, dans sa chair, dans ses os, dans son sang, bref dans son corps tout entier.

En outre ce n'est pas vrai seulement du corps, mais aussi, en ce qui concerne l'âme, de nos dispositions, de notre caractère, des opinions, des penchants, des plaisirs, des peines, des craintes; car en chaque individu rien de tout cela ne se présente identiquement: il y en a au contraire qui naissent et d'autres qui se perdent. Ce qu'il y a toutefois de beaucoup plus déroutant encore que tout cela, c'est ce qui se passe pour les connaissances. Non seulement il y en a qui naissent en nous et d'autres qui se perdent, si bien que pour ce qui est de nos connaissances nous ne sommes non plus jamais les mêmes; mais en outre chaque connaissance individuellement a le même sort. Car ce qu'on appelle «étudier» suppose que la connaissance peut nous quitter; l'oubli est en effet le départ d'une connaissance, tandis qu'en revanche l'étude, créant en nous un souvenir tout neuf à la place de celui qui se retire, sauve la connaissance et fait qu'elle semble être la même. C'est, vois-tu, de cette façon que se sauvegarde toute existence mortelle: non pas en étant à jamais totalement identique comme est l'existence divine, mais en faisant que ce qui se retire, et que son ancienneté a ruiné, laisse après soi autre chose de nouveau, pareil à ce qui était. Voilà, dit-elle, par quel artifice, dans son corps comme en tout le reste, ce qui est mortel, Socrate, participe à l'immortalité; pour ce qui est immortel, c'est d'une autre manière. Par conséquent tu n'as pas à t'émerveiller que tout être fasse naturellement cas de ce qui est une repousse de lui-même; car c'est en vue de l'immortalité que sont inséparables de chacun ce zèle et cet amour.

Moi, c'était d'entendre ce langage, qui me remplissait d'étonnement! Et, prenant la parole: Halte-là! m'écriais-je, est-ce bien véritablement ainsi, ô très docte Diotime, que se comportent les choses? Et elle, de me répondre avec un ton doctoral du meilleur aloi: Sois-en bien persuadé, Socrate: la preuve, c'est que pour les hommes, si tu veux bien jeter un coup d'oeil sur leur ambition, elle te paraîtra prodigieusement déraisonnable, à moins de te bien pénétrer de ce que je t'ai dit et de réfléchir à l'étrange état où les met l'amoureux désir de se faire un nom et de s'assurer pour l'éternité des temps une gloire impérissable: pour cette fin-là ils sont prêts à courir tous les périls, plus encore que pour leurs enfants; prêts aussi à dépenser leur fortune, à s'imposer n'importe quels travaux, à sacrifier enfin leur vie. Car est-ce que, me dit-elle, tu te figures, toi, qu'Alceste serait morte pour Admète, qu'Achille aurait dans la mort voulu suivre Patrocle, qu'au-devant de la mort serait allé votre Codrus pour donner la royauté à ses enfants, s'ils n'avaient pensé s'assurer ainsi à eux-mêmes, pour l'avenir, l'impérissable mémoire qui s'attache au mérite, et que nous leur gardons aujourd'hui? Tant s'en faut! dit-elle. Bien plutôt, c'est, je crois, pour avoir l'immortalité du mérite, une telle renommée glorieuse, que tous les hommes font tout ce qui se peut, et cela d'autant plus que meilleurs ils seront. C'est qu'ils sont amoureux de l'immortalité!

Or donc, continua-t-elle, ceux dont la fécondité réside dans le corps se tournent plutôt vers les femmes; et leur façon d'être amoureux, c'est de chercher en engendrant des enfants à se procurer ainsi à eux-mêmes, telle est leur idée, immortalité, durable renom, bonheur, pour la totalité des temps à venir. Quant à ceux dont la fécondité réside dans l'âme... car c'est bien vrai qu'il y en a, dit-elle, dont l'âme possède une fécondité, plus grande encore que celle du corps, à l'égard de tout ce en quoi il appartient à l'âme d'être féconde comme d'enfanter; et cela, qui lui appartient, qu'est-ce donc? c'est la pensée, ainsi que toute autre excellence. De ces hommes sont, à coup sûr, et les poètes qui donnent le jour à des oeuvres, et, parmi les gens de métier, ceux dont on dit qu'ils sont des inventeurs. Mais de beaucoup, dit-elle, la plus haute et la plus belle forme de la pensée est celle qui concerne l'ordonnance des cités et de tout établissement, celle dont le nom est, sans nul doute, sagesse pratique et justice. Or, quand parmi ces hommes il s'en trouve un maintenant en qui, être divin, existe dès son jeune âge cette fécondité selon l'âme, et quand, l'âge arrivé, l'envie lui vient à présent d'enfanter comme de procréer, alors, je pense, lui aussi, il se met de-ci de-là en quête de la beauté dans laquelle il lui sera possible de procréer; car il ne procréera jamais dans la laideur. Donc, pour les corps qui sont beaux il a plus de tendresse que pour ceux qui sont laids, en raison même de ce qu'il est fécond; et, quand il y rencontre une âme belle, noble, bien née, la tendresse qu'il a pour cet ensemble est alors à son comble: en face d'un tel être, il se sent immédiatement plein de ressources pour parler sur le mérite, pour dire à quelle sorte de choses doit penser l'homme de bien et à quoi il doit s'occuper, et il entreprend d'être éducateur. C'est, j'imagine, qu'au contact du bel objet et dans sa compagnie, il enfante ce dont il était depuis longtemps fécond, il le procrée; de près comme de loin il y pense, et ce qu'il a procréé il achève de le nourrir, en commun avec le bel objet en question! Bien plus, il n'est personne qui n'accepterait d'avoir une telle postérité, de préférence à celle de la génération humaine, alors que, tournant ses regards vers Homère, vers Hésiode, vers tout autre bon poète, il admire avec envie quels descendants ils ont mis au jour et laissés après eux, capables, étant eux-mêmes immortels, de conférer aux poètes dont il s'agit l'immortalité de la gloire et du souvenir; quels enfants, si tu veux, dit-elle, un autre exemple, Lycurgue s'est dans Lacédémone donnés pour héritiers, sauvegarde de Lacédémone et, on peut bien le dire, de l'Hellade; et, de votre côté, vous honorez, vous aussi, Solon pour les lois dont il fut le père; sans oublier que d'autres hommes ailleurs, en maints endroits, chez les Grecs comme chez les Barbares, ont produit au jour maint bel ouvrage, donné la vie à toutes sortes excellences diverses. Pour ces hommes, déjà, maints sanctuaires ont été institués que leur ont valu de tels enfants; à personne encore, ceux de l'humaine génération.

L'initiation parfaite

Ce sont là, je le reconnais, celles des choses d'amour au mystère desquelles, même toi, Socrate, tu peux probablement être initié. Quant à l'initiation parfaite et à la révélation, qui aussi bien sont le but final de ces premières instructions à condition qu'on suive la bonne voie, je ne sais pas si elles seraient à ta portée. Bien sûr, je parlerai, dit-elle, et même je m'y donnerai sans la moindre réserve! À toi d'essayer de me suivre dans la mesure de tes moyens.

Ses degrés

Voici, dit-elle. Ce qu'il faut, quand on va par la bonne voie à ce but, c'est en vérité de commencer dès le jeune âge à s'orienter vers la beauté corporelle, et tout d'abord, si l'on est bien dirigé par celui qui vous dirige, de n'aimer qu'un seul beau corps et, à cette occasion, d'engendrer de beaux discours; mais, ensuite, de se rendre compte que la beauté qui réside en tel ou tel corps est soeur de la beauté qui réside en un autre, et, supposé qu'on doive poursuivre la beauté qui réside dans la forme, que ce serait le comble de la folie de ne pas tenir pour une et identique la beauté qui réside dans tous les corps, mais que cette réflexion doit plutôt faire de celui qui aime un amoureux de tous les beaux corps et relâcher d'autre part la force de son amour à l'égard d'un seul parce qu'il est arrivé à dédaigner ce qui, à son jugement, compte si peu! Après quoi, c'est la beauté dans les âmes qu'il estimera plus précieuse que celle qui appartient au corps: au point que, s'il advient qu'une gentille âme se trouve en un corps dont la fleur n'a point d'éclat, il se satisfait d'aimer cette âme, de s'y intéresser et d'enfanter de semblables discours, comme d'en chercher qui rendront la jeunesse meilleure; et c'est assez pour le contraindre maintenant d'envisager ce qu'il y a de beau dans les occupations et dans les règles de conduite; c'est même assez d'avoir aperçu la parenté qui à soi-même unit tout cela, pour que désormais la beauté corporelle ne tienne qu'une petite place dans son estime! Après les occupations, c'est aux connaissances que le mènera son guide, pour que cette fois il aperçoive la beauté qu'il y a en celles-ci et pour que, portant ses regards sur la vaste région déjà occupée par le beau, cessant de lier comme un valet sa tendresse à une unique beauté, celle de tel jouvenceau, de tel homme, d'une seule occupation, il cesse d'être, en cet esclavage, un être misérable et un diseur de pauvretés; au contraire, tourné maintenant vers le vaste océan du beau et le contemplant, il pourra enfanter en foule de beaux, de magnifiques discours, ainsi que des pensées nées dans l'inépuisable aspiration vers le savoir; jusqu'au moment enfin où il aura assez pris de force et de croissance pour voir qu'il existe une certaine connaissance unique, celle dont l'objet est le beau dont je vais te parler.

Son terme: la révélation du Beau

Oui, efforce-toi, continua-t-elle, d'appliquer à mes paroles ton esprit, le plus que tu en seras capable. Quand un homme aura été conduit jusqu'à ce point-ci par l'instruction dont les choses d'amour sont le but, quand il aura contemplé les belles choses, l'une après l'autre aussi bien que suivant leur ordre exact, celui-là, désormais en marche vers le terme de l'institution amoureuse, apercevra soudainement une certaine beauté, d'une nature merveilleuse, celle-là même, Socrate, dont je parlais, et qui, de plus, était justement la raison d'être de tous les efforts qui ont précédé; beauté à laquelle, premièrement, une existence éternelle appartient, qui ignore génération et destruction, accroissement et décroissement; qui, en second lieu, n'est pas belle en ce point, laide en cet autre, pas davantage belle tantôt et tantôt non, ni belle non plus sous tel rapport et laide sous tel autre, pas davantage belle ici et laide ailleurs, en tant que belle aux yeux de tels hommes et laide aux yeux de tels autres; et ce n'est pas tout encore: cette beauté, il ne se la représentera pas avec un visage par exemple, ou avec des mains, ni avec quoi que ce soit d'autre qui appartienne à un corps, ni non plus comme un discours ou comme une connaissance, pas davantage comme existant en quelque sujet distinct, ainsi dans un vivant soit sur la terre soit au ciel, ou bien en n'importe quoi d'autre; mais il se la représentera plutôt en elle-même et par elle-même, éternellement jointe à elle-même par l'unicité de la forme, tandis que les autres choses belles participent toutes de celle dont il s'agit, en une façon telle que la génération comme la destruction des autres réalités ne produit rien, ni en plus ni en moins, dans celle que je dis et qu'elle n'en ressent non plus aucun contrecoup. Quand donc, en partant des réalités de ce monde, on s'est, grâce à une droite conception de l'amour des jeunes gens, élevé vers la beauté en question et qu'on commence à l'apercevoir, on peut dire qu'on touche presque au terme. Car c'est là justement le droit chemin pour accéder aux choses de l'amour, ou pour y être conduit par un autre, de partir des beautés de ce monde et, avec cette beauté-là comme but, de s'élever continuellement, en usant, dirais-je, d'échelons, passant d'un seul beau corps à deux, et de deux à tous, puis des beaux corps aux belles occupations, ensuite des occupations aux belles sciences, jusqu'à ce que, partant des sciences, on arrive pour finir à cette science que j'ai dite, science qui n'a pas d'autre objet que, en elle-même, la beauté dont je parle, et jusqu'à ce qu'on connaisse à la fin ce qui est beau par soi seul.

Voilà, cher Socrate, dit l'Étrangère de Mantinée, quel est le point de la vie où, autant qu'en aucun autre imaginable, il vaut pour un homme la peine de vivre: quand il contemple la beauté en elle-même! Qu'un jour il t'arrive de la voir, alors ce n'est point à la mesure de la richesse comme de la toilette, ni de la beauté dans les jeunes garçons comme dans les jeunes hommes, qu'elle te semblera être: à la mesure de cette beauté dont la vue, à présent, te met hors de toi-même, pour laquelle tu es prêt, et aussi bien que toi beaucoup d'autres encore, pourvu que vous voyiez vos bien-aimés et soyez toujours en leur compagnie, tous prêts à vous passer, au cas qu'il y en eût possibilité quelconque, de manger et de boire, ayant assez par contre de les contempler seulement et de leur tenir compagnie! Quelle idée nous faire dès lors, ajouta-t-elle, des sentiments d'un homme à qui il serait donné de voir le beau en lui-même, dans la vérité de sa nature, dans sa pureté, sans mélange; et qui, au lieu d'un beau infecté par des chairs humaines, par des couleurs, par mille autres sornettes mortelles, serait au contraire en état d'apercevoir, en lui-même, le beau divin, dans l'unicité de sa forme? As-tu idée que ce doive être une vie misérable, celle de l'homme qui regarde dans cette direction-là, qui contemple au moyen de ce qu'il faut l'objet dont nous parlons et qui est en union avec lui? Ne réfléchis-tu pas, dit-elle, que c'est là, là seulement, qu'il lui sera donné, alors qu'il voit le beau au moyen de ce par quoi il est visible, d'enfanter, non pas des images de mérite, attendu que ce n'est pas avec une image qu'il a pris contact, mais un mérite réel, attendu que c'est le réel avec quoi il a pris contact? N'est-ce pas, d'autre part, à celui qui enfante le mérite réel et qui le nourrit, qu'il appartient de devenir cher à la divinité, et, s'il y a homme au monde capable de s'immortaliser, n'est-ce pas à celui dont je parle qu'en reviendra le privilège?

C'est ainsi donc, Phèdre et vous autres, que me parlait Diotime et voilà ce dont, moi, elle m'a convaincu. Maintenant que j'ai été convaincu, j'essaie pareillement de convaincre les autres que, pour l'acquisition de ce bien, difficilement on trouverait à la nature humaine un collaborateur qui vaille plus que l'Amour! Aussi mon opinion déclarée est-elle dès lors, que c'est pour tout homme un devoir de faire grand cas de l'Amour; aussi fais-je pour mon compte grand cas des choses d'amour et sont-elles pour moi un objet tout particulier d'exercice, que je recommande également à autrui; aussi, en tout temps comme aujourd'hui, je célèbre les louanges de l'Amour, de sa force et de sa vaillance, pour autant que j'en suis capable. Et voilà, Phèdre, le discours que tu voudras bien, s'il te plaît, considérer comme une célébration de louanges en l'honneur de l'Amour, après tout, le nom dont il te plaira bien de nommer ce discours, donne-le-lui!»

Source imprimée
Platon, Le Banquet. Texte établi et traduit par Léon Robin. 5e éd. revue et corrigée. Paris, Les Belles Lettres, 1951, pp. 201-212. (N.B. On se reportera au livre pour consulter les notes explicatives de Robin.)
http://www.caute.lautre.net/article.php3?id_article=87

 

 

 

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Quelques femmes, musiciennes, poètesses...

oubliées...

 

 

Sappho de Lesbos

Sappho a vécu dans la deuxième moitié du 7e siècle.

 

« Originaire de Lesbos, de la cité de Mytilène. Son père était Scamandre, ou selon d'autres Scamandronymus. Elle avait trois frères : Erigyios, Larichos et l'aîné Charaxos qui s'embarqua pour l'Égypte accompagné d'une certaine Doricha pour laquelle il dépensa des sommes folles.

Elle eut une fille qu'elle appela Cléis, du nom de sa propre mère.

On l'a accusée de vivre un peu en marge et d'aimer les femmes. Physiquement, il semble qu'elle était sans intérêt et plutôt laide, trop brune de peau et très petite. » (Papyrus Oxyrhynchus, 2e s. ap. J.-C.)

Son véritable nom était Psapphô, simplifié en Sappho puis Sapho.

http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/poetesses.htm

Antipater de Thessalonique, contemporain d'Auguste, évoque les Muses et ne retient évidemment que neuf noms.

Dans son recueil des Poétesses grecques (Imprimerie nationale, 1998), Yves Battistini a réuni ce qui reste des œuvres de Sappho, Érinna, Charixéna, Myrtis, Corinne, Télésilla, Praxilla, Cléobulina, Anytè, Moïrô, Nossis et Mélinnô.

Il ne reste absolument rien de Charixéna et de Myrtis ; nous possédons deux vers de Télésilla, pas grand-chose de Praxilla, quatre énigmes de Cléobulina, deux épigrammes de Moïrô et cinq strophes de Mélinnô.

 

Corinne de Tanagra

 

Corinne de Tanagra, surnommée "la Mouche", a vécu au 3ème siècle av. J.-C. Élève de Myrtis comme Pindare, elle l'a emporté sur lui au cours de cinq concours poétiques de Thèbes, ce qui aurait valu aux Béotiens leur réputation de lourdeur d'esprit.

Assez bizarrement, les premiers témoignages sur Corinne ne remontent pas au-delà de l'époque d'Auguste.

Rappelons qu’Ovide a choisi de nommer Corinna l’héroïne de ses Amours.

http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/corinna.htm

Myrtis

 

Myrtis d’Anthédon (sur la côte nord de la Béotie) a vécu à la fin du VIe s. av. J.-C.

Elle a enseigné la poésie à Corinna et à Pindare : "Pindare fut l'élève d'une femme, Myrtis".

Plutarque nous dit qu’elle composait de la poésie lyrique, mais il ne reste strictement rien (pas un mot, ce qui est assez rare) de son œuvre.

http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/myrtis.htm

 

Charixéna (d’Athènes ?)

 

On ne sait pas à quelle époque a vécu Charixéna. Il existait une locution « du temps de Charixéna » et un proverbe « du genre de ce qui se faisait du temps de Charixéna », qui servaient à désigner une époque révolue depuis longtemps.

Joueuse de flûte, peut-être courtisane, musicienne et auteur de poèmes érotiques, Charixéna n’est plus qu’un nom pour nous.

Les rares témoignages anciens qui la concernent manquent d’aménité :

celle-ci joue des airs pourris sur sa flûte,

du genre de ce qui se faisait du temps de Charixéna.

Elle ne sait pas que ça ne se fait plus,

C’est le genre de choses qui date du temps de Charixéna.

Charixéna était connue pour sa sottise : elle ne savait pas qu’elle était démodée !

http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/charixena.htm

 

Télésilla d'Argos

Télésilla d'Argos a vécu au début du Ve s. av. J.-C.

« la glorieuse Télésilla »


« Rien n’est moins illustre, parmi les actions accomplies par les femmes en faveur de la collectivité, que le combat qu’elles livrèrent contre Cléomène pour Argos, à l’instigation de Télésilla la poétesse.

« Celle-ci, dit-on, appartenait à une maison illustre mais était d’une nature maladive. Elle fit donc demander au dieu [Apollon de Delphes] comment retrouver la santé. L’oracle lui répondit de se mettre au service des Muses ; elle obéit au dieu et se consacra à la poésie lyrique et à la musique. Elle se remit rapidement de ses maux et devint un objet d’admiration auprès des femmes par son talent poétique.

« Lorsque Cléomène, le roi de Sparte [en 494], après avoir tué de nombreux Argiens (mais certainement pas, comme quelques-uns [dont Hérodote VII, 148] le prétendent, sept mille sept cent soixante-dix sept !) il marcha sur la ville, une audacieuse initiative d’inspiration divine inspira aux femmes dans la fleur de l’âge le désir de chasser les ennemis de leur patrie.

« Sous la conduite de Télésilla, elles prirent les armes et disposées le long de la ligne des créneaux, elles occupèrent le tour des remparts, ce qui surprit les ennemis. C’est ainsi qu’elles repoussèrent Cléomène avec de lourdes pertes. Quant à l’autre roi, Démarate, qui avait réussi (selon Socrate) à entrer dans la ville et à occuper le Pamphyliacon, elles l’en rejetèrent. La cité qui avait été sauvée de cette manière fit ensevelir les femmes qui étaient tombées dans la bataille près de la route d’Argos et donna aux survivantes la permission d’élever un monument à Arès, en souvenir de leur vaillance. »

Plutarque, Mulierum virtutes, 4.

http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/telesilla.htm

 

Cléobulina de Lindos

Cléobulina de Lindos (ville de Rhodes) a vécu au Vème s. av. J.-C.

Elle était la fille de Cléobule, l’un des sept Sages ...

… à moins que Cléobulina, fille de Cléobule, ne soit la devinette personnifiée !

Il nous reste d’elle quatre énigmes, dont l’une a servi d’exemple à Aristote dans sa Rhétorique et sa Poétique. La dernière des quatre a été attribuée également à son père.

L’énigme était un genre très à la mode : le livre XIV de l’Anthologie palatine nous en a conservé un certain nombre.

1. J’ai vu un homme qui, avec du feu, collait du bronze sur un homme, le collage était si précis qu’ils faisaient un mélange de sang.

2. J’ai vu un homme qui volait et trompait avec violence : et il exerçait cette violence dans la plus grande légalité.

3. De sa jambe qui porte un sabot, un âne mort m’a frappé les oreilles.

4. Un seul père, douze fils, à chacun d’eux. Deux fois trente filles qui ont deux aspects opposés : Les unes blanches laissent voir, les autres au contraire noires.Bien qu’étant immortelles, elles périssent toutes.

http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/cleobulina.htm

Moïrô de Byzance

Moïrô de Byzance a vécu vers 300 av. J.-C.

offrande à Aphrodite

Tu es suspendue sous le portique doré, le portique d’Aphrodite,

Grappe, pleine de la liqueur de Dionysos,

Ta mère qui jetait sur toi avec amour ses sarments

Ne fera plus pousser au-dessus de ta tête ses feuilles de nectar.

offrande à Cléonymos

Nymphes Hamadryades, filles du fleuve, vous qui foulez

Toujours de vos pieds de rose ces profondeurs,

Salut ! Puissiez-vous protéger Cléonymos, qui ces belles

Statues vous a consacrées, déesses, sous les pins.

http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/moiro.htm

Mélinnô de Locres

Mélinnô ou Mélinna ou encore Mynna a vécu 1er s. ap. J.-C.

Ode à Rome

Salut à toi, Rome, fille d’Arès,

Couronnée d’or, reine de courage,

Qui habites un sanctuaire olympien sur la terre,

Toujours intouchable.

A toi seule l’antique Destin a donné

La gloire de régner sur un empire indestructible,

Afin que possédant la force militaire

Tu puisses le diriger.

Par tes liens, sous un joug solide,

Les poitrines de la terre et de la mer écumante,

Tu les étreins. Et toi fermement tu gouvernes

Les villes des peuples.

Celui qui renverse tout, le temps immense,

Et qui transforme la vie autrement en autre chose,

Pour toi seule ne change pas le sens du vent

Qui emplit les voiles du pouvoir.

C’est que de toutes les cités toi seule tu mets au monde

Ces hommes si vaillants, ces combattants à la grande lance,

Comme de Déméter les épis féconds, tu recueilles

Une récolte d’hommes.

http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/melinno.htm

Anytè de Tégée

Anytè a vécu autour de 450 av. J.-C.

Il ne nous reste d’elle que des épigrammes. Tégée (Teg¡a) se trouve en Arcadie (aujourd’hui Pieli).

Epigrammes funéraires

Pour un certain Manès

Manès était le nom de cet homme du temps qu'il vivait.

Mais maintenant qu'il est mort, il vaut autant que Darius le grand.

Pour la jeune Philaenis

Souvent sur cette tombe de jeune fille, en se lamentant sa mère Cleina a crié le nom de son enfant chérie au destin trop bref. Elle rappelait à la vie l'âme de Philaenis, qui est partie avant ses noces de l'autre côté des eaux vertes de l'Achéron.

Pour une jeune fille nommée Érato

Voici exactement les dernières paroles qu'adressa Érato à son père chéri en l'étreignant de ses deux mains et en versant des larmes amères : "Mon père, ça y est, je ne suis plus! déjà le noir de la mort recouvre mon regard bleu: elle m'a emportée."

http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/anyte.htm

Érinna de Ténos

Érinna de Ténos (ou de Télos) a vécu au IVe s. av. J.-C.

La quenouille

Pilote, poisson aux matelots faisant escorte pour naviguer bonne navigation, puisses-tu escorter depuis la poupe mon amie qui me charme!

A la parole douce, femmes aux cheveux blancs, vieillesse en fleurs pour les mortels...

D’ici jusqu’au pays d'Hadès le vain écho passe le fleuve, silence chez les morts, ténèbre s'empare des deux yeux.

Ces trois fragments sont tout ce qui survit du poème en trois cents vers d’Erinna.

Texte établi et traduit par Yves Battistini, Poétesses grecques, Imprimerie nationale, 1998.

http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/erinna.htm

Aspasie

La brillante Aspasie doit sa célébrité à deux hommes. Elle fut la compagne aimée et respectée de Périclès, le plus puissant et le plus prestigieux des Athéniens à l'époque de sa splendeur (« le siècle de Périclès » : 460-430) et l'interlocutrice privilégiée et admirée de Socrate. Sa situation de compagne valorisée et d'intellectuelle reconnue, exceptionnelle dans une cité où la norme voulait que la plus grande gloire d'une femme soit l'invisibilité et le silence, fut sans doute liée à son statut de métèque (étrangère résidente) : celui-ci, tout en lui interdisant d'être l'épouse légitime de l'homme dont elle partageait la vie, lui accordait, au risque d'une réputation un peu sulfureuse, la liberté de se montrer, de penser et de s'exprimer. La belle Milésienne est restée muette mais, à condition de considérer que les obscénités dont elle fut couverte visaient essentiellement le chef des démocrates qu'était son amant, les sources dont nous disposons nous permettent d'étudier ses relations avec Socrate et Périclès.

Marguerite de Valois (1553-1615)

Bien qu'Alexandre Dumas l'ait représentée en train de donner des leçons (particulières) de grec au beau La Mole, Marguerite de Valois n'est plus connue pour être une intellectuelle. C'est l'une des évidences que le mythe de la Reine Margot a été chargé de recouvrir, avec un succès qu'on ne mesure pas puisque la réalité a disparu derrière lui. Sa vie montre en effet que, née dans un groupe social où les femmes étaient des mécènes, et à une époque où des femmes très diverses avaient décidé d'investir la scène littéraire, elle a utilisé sa notoriété, ses moyens et sa très grande culture pour promouvoir des idées, aussi bien sur le plan politique que philosophique et littéraire, aussi bien par l'encouragement à la création que par l'écriture de plusieurs œuvres et la publication de certaines. L'entreprise de distorsion et d'effacement de cette mémoire était sans doute d'autant plus nécessaire que, comme bien des femmes de son époque moins en vue qu'elle-même, elle avait œuvré pour un monde mixte, dans un temps où la plupart des intellectuels travaillaient à organiser et à approfondir la partition des sexes.

 

Des femmes oubliées :

Auteure

au Féminin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

compteur placé le 24 mars 2005

 
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