Femme
et philosophie
Diotime
«Socrate
raconte son entretien avec Diotime"
Écoutez le discours que, concernant l'Amour, j'ouïs
un beau jour d'une femme de Mantinée, nommée Diotime,
laquelle sur ce chapitre était savante comme aussi sur une
foule d'autres... C'est ainsi que, grâce à un sacrifice
offert, une fois, par les Athéniens avant la peste, elle
fit reculer de dix ans l'éclosion de l'épidémie,
et c'est elle justement qui m'a instruit aussi des choses de l'Amour!...
Le discours, donc, que me tint la femme en question, je m'en vais
essayer de vous le rapporter, en partant de ce dont nous sommes
convenus, Agathon et moi, et, bien que livré à mes
propres moyens, du mieux que je pourrai. On doit, c'est toi-même,
Agathon, qui as donné cette indication, expliquer d'abord
ce qu'est l'Amour lui-même, sa nature et ses attributs, et
ensuite ses oeuvres. Aussi le plus facile pour moi, c'est, à mon
avis, de suivre dans mon exposé la marche même de
l'Étrangère quand elle me faisait subir ses interrogatoires. À peu
de chose près, en effet, mon langage avec elle était
une fidèle réplique de celui qu'avec moi tenait Agathon
tout à l'heure: que l'Amour doit être un grand dieu
et s'attacher à ce qui est beau; et elle me réfutait
précisément par ces raisons mêmes qui m'ont
servi à l'égard d'Agathon: que, à s'en rapporter à mon
propre langage, il devait n'être ni beau, ni bon
La nature de l'amour:
c'est un être intermédiaire
- Que dis-tu?
objectais-je à Diotime: l'Amour est-il donc
laid et mauvais? - Pas de blasphème! s'écriait-elle
alors; ou te figures-tu, par hasard, que ce qui ne serait pas beau
doive être nécessairement laid? - Bien sûr!
- Est-ce que, de même, ce qui n'est pas savant est ignorant?
Ou bien n'as-tu pas idée qu'entre science et ignorance il
existe un intermédiaire? - Et quel est-il? - Porter des
jugements droits et sans être à même d'en donner
justification, ne sais-tu pas que cela n'est, ni savoir (car comment
une chose qui ne se justifie pas pourrait-elle être science?),
ni ignorance (car ce qui par chance atteint le réel, comment
serait-ce une ignorance?). Or, c'est bien, je suppose, quelque
chose de ce genre, le jugement droit: un intermédiaire entre
l'intellection et l'ignorance. - C'est la vérité,
répondais-je. - Ainsi donc, ne veuille pas, à toute
force, que ce qui n'est pas beau soit laid et, pas davantage, que
ce qui n'est pas bon soit mauvais! Or, c'est aussi le cas pour
l'Amour: puisque, tu en conviens toi-même, il n'est pas bon,
pas beau non plus, il n'y a pas davantage de motif pour te figurer
qu'il doive être laid et mauvais, mais plutôt, me disait-elle,
que c'est un intermédiaire entre l'un et l'autre.
- Et pourtant,
répliquais-je, c'est bien quelque chose
dont convient tout le monde que l'Amour est un grand dieu ! - Sont-ce,
me disait-elle, les gens qui ne savent pas, ce tout le monde dont
tu parles? ou bien, en outre, ceux qui savent? - Tous ensemble,
sans aucun doute. Elle se mit à rire: Comment diable, Socrate,
dit-elle, serait-il reconnu pour un grand dieu par ceux qui assurent
que ce n'est même pas un dieu! - Qui sont ces gens-là?
m'écriai-je. - En voici un, dit-elle: c'est toi; et une
autre: c'est moi! Là-dessus je réplique: Que signifie,
dis-je, ce langage? - C'est bien simple, répond-elle. Dis-moi,
n'assures-tu pas que tous les dieux sont beaux et heureux? ou bien
aurais-tu l'audace de refuser la beauté comme le bonheur à tel
d'entre eux? - Par Zeus! dis-je, non, ce n'est pas mon cas! - Mais
en vérité ceux que tu appelles heureux, est-ce que
ce ne sont pas ceux qui ont à soi les choses bonnes et les
choses belles? - Hé! absolument. - Il n'en est pas moins
vrai que, précisément en ce qui concerne l'Amour,
tu as accordé que c'est d'être dépourvu des
choses bonnes et belles qui lui donne envie de ces choses mêmes,
dont il est dépourvu. - En effet, je l'ai accordé.
- Comment donc alors pourrait-il être dieu, celui qui justement
n'a point dans son lot les choses belles et bonnes? - En aucune
façon; au moins est-ce vraisemblable! - Ainsi, tu le vois,
toi-même, dit-elle, tu ne comptes pas l'Amour pour un dieu.
- Que pourra bien dès lors être l'Amour? répartis-je:
un mortel? - Pas le moins du monde! - Mais quoi, enfin? - Comme
dans les cas précédents, un intermédiaire,
dit-elle, entre le mortel et l'immortel. - Qu'est-ce qu'il serait
alors, Diotime?
Un
démon
- Un grand
démon, Socrate. Et en effet tout ce qui est
démonique est intermédiaire entre le dieu et le mortel.
- Quel en est, demandai-je, le rôle? - C'est de traduire
et de transmettre aux dieux ce qui vient des hommes et, aux hommes,
ce qui vient des dieux: les prières et sacrifices de ceux-là,
les ordonnances de ceux-ci et la rétribution des sacrifices,
et d'autre part, puisqu'il est à mi-distance des uns et
des autres, de combler le vide: il est ainsi le lien qui unit le
Tout à lui-même. La vertu de ce qui est démonique
est de donner l'essor, aussi bien à la divination tout entière
qu'à l'art des prêtres pour ce qui concerne sacrifices
et initiations, tout comme incantations, vaticination en général
et magie. Le dieu, il est vrai, ne se mêle pas à l'homme;
et pourtant, la nature démonique rend possible aux dieux
d'avoir, en général, commerce avec les hommes et
de les entretenir, pendant la veille comme dans le sommeil. Et
celui qui est savant en ces matières est un homme démonique,
tandis que celui qui est savant en toute autre, qu'elle se rapporte à des
arts ou à des métiers, n'est qu'un ouvrier! De ces
démons il y a, cela va de soi, grand nombre et extrême
variété. Or, il en existe aussi un parmi eux, qui
est l'Amour.
Le mythe de sa naissance
- De quel père, demandai-je, est-il né, et de quelle
mère? - C'est bien long à raconter, répondit-elle;
je te le dirai pourtant. Sache donc que le jour où naquit
Aphrodite les dieux banquetaient, et parmi eux était le
fils de Sagesse, Expédient. Or, quand ils eurent fini de
dîner, arriva Pauvreté, dans l'intention de mendier,
car on avait fait grande chère, et elle se tenait contre
la porte. Sur ces entrefaites, Expédient, qui s'était
enivré de nectar (car le vin n'existait pas encore), pénétra
dans le jardin de Zeus, et, appesanti par l'ivresse, il s'y endormit.
Et voilà que Pauvreté, songeant que rien jamais n'est
expédient pour elle, médite de se faire faire un
enfant par Expédient lui-même. Elle s'étend
donc auprès de lui, et c'est ainsi qu'elle devint grosse
d'Amour. Voilà aussi la raison pour laquelle Amour est le
suivant d'Aphrodite et son servant: parce qu'il a été engendré pendant
la fête de naissance de celle-ci, et qu'en même temps
l'objet dont il est par nature épris, c'est la beauté,
et qu'Aphrodite est belle.
Donc, en tant
qu'il est fils d'Expédient et de Pauvreté,
voici la condition où se trouve Amour. Premièrement,
il est toujours pauvre; et il s'en manque de beaucoup qu'il soit
délicat aussi bien que beau, tel que se le figure le vulgaire;
tout au contraire il est rude, malpropre, va-nu-pieds, sans gîte,
couchant toujours par terre et sur la dure, dormant à la
belle étoile sur le pas des portes ou dans les chemins:
c'est qu'il a la nature de sa mère et qu'il partage à jamais
la vie de l'indigence. Mais, comme en revanche il tient de son
père, il est à l'affût de tout ce qui est beau
et bon; car il est viril, il va de l'avant, tendu de toutes ses
forces, chasseur hors ligne, sans cesse en train de tramer quelque
ruse, passionné d'inventions et fertile en expédients;
employant à philosopher toute sa vie; incomparable sorcier,
magicien, sophiste. J'ajoute que sa nature n'est ni d'un immortel,
ni d'un mortel. Mais tantôt, dans la même journée,
il est en pleine fleur et bien vivant, tantôt il se meurt;
puis il revit de nouveau, quand réussissent ses expédients
grâce au naturel de son père. Sans cesse pourtant
s'écoule entre ses doigts le profit de ces expédients;
si bien que jamais Amour n'est ni dans le dénûment,
ni dans l'opulence.
D'un autre
côté, il est à mi-chemin et du
savoir et de l'ignorance. Voici en effet ce qu'il en est. Il n'y
a pas de dieu qui s'occupe à philosopher, ni qui ait envie
d'acquérir le savoir (car il le possède), et pas
davantage quiconque d'autre possédera le savoir ne s'occupera à philosopher.
Mais, de leur côté, les ignorants ne s'occupent pas
non plus à philosopher et ils n'ont pas envie d'acquérir
le savoir; car c'est essentiellement le malheur de l'ignorance,
que tel qui n'est ni beau, ni bon, ni intelligent non plus, s'imagine
l'être autant qu'il faut. Celui qui ne pense pas être
dépourvu n'a donc pas le désir de ce dont il ne croit
pas avoir besoin d'être pourvu. - Dans ces conditions, quels
sont, Diotime, ceux qui s'occupent à philosopher, puisque
ce ne sont ni les savants, ni les ignorants? - Voilà qui
est clair, répondit-elle, un enfant même à présent
le verrait: ce sont les intermédiaires entre l'une et l'autre
espèce, et l'Amour est l'un d'eux. Car la science, sans
nul doute, est parmi les choses les plus belles; or l'Amour a le
beau pour objet de son amour; par suite, il est nécessaire
que l'Amour soit philosophe et, en tant que philosophe, intermédiaire
entre le savant et l'ignorant. Mais ce qui a fait aussi qu'il possède
ces qualités, c'est sa naissance: son père est savant
et riche d'expédients, tandis que sa mère, qui n'est
point savante, en est dénuée. Voilà quelle
est en somme, cher Socrate, la nature de ce démon. Quant
aux idées que tu te faisais, toi, sur l'Amour, il n'est
pas surprenant du tout que tu t'y sois laissé prendre. C'est
que dans ton idée, ainsi que je crois en trouver la preuve
dans ce que tu dis toi-même, ce qu'est l'Amour c'est l'objet
aimé et non pas le sujet aimant. Voilà pourquoi,
je pense, l'Amour t'apparaissait doué d'une beauté sans
bornes. Et de fait, ce qui est aimable, c'est ce qui est réellement
beau, délicat, parfait, digne de toutes les félicités;
mais autre est justement l'essence de ce qui est aimant, et telle
que je te l'ai expliquée.
Les bienfaits de l'amour
Je pris alors
la parole: Eh bien donc! continuons Étrangère
qui dis de si belles choses! Telle étant la nature de l'Amour, à quoi
sert-il dans la vie humaine? - C'est justement, dit-elle, ce qu'après
cela, Socrate, je vais essayer de t'apprendre. Il est entendu en
effet que tel est l'Amour et telle, son origine; entendu d'autre
part qu'il se rapporte à ce qui est beau, ainsi que tu l'assures.
Or, supposons que nous soit posée cette question: En quoi,
Socrate, et toi, Diotime, consiste l'amour de ce «qui est
beau?» ou, plus clairement sous cette forme: Celui qui aime
les belles choses, aime; qu'est-ce qu'il «aime?» -
Qu'elles finissent par être à lui, répondis-je.
- Mais la réponse réclame, dit-elle, une nouvelle
question, dans ce genre: Qu'en sera-t-il pour l'homme dont il s'agit,
une fois que les belles choses seront à lui? Je lui déclarai
que je n'étais pas encore tout à fait en mesure de
répondre à cette question aisément: Eh bien!
dit-elle, fais comme si l'on changeait, qu'à la place du
beau on mît le bien et qu'on te demandât: Voyons, Socrate,
celui qui aime les choses bonnes, aime; qu'est-ce qu'il aime? -
Qu'elles finissent par être à lui, dis-je.- Et qu'en
sera-t-il pour l'homme dont il s'agit, une fois que les choses
bonnes seront à lui? - Voici, repartis-je, une réponse
que je suis en mesure de faire plus commodément: il sera
heureux. - C'est en effet, dit-elle, par la possession de choses
bonnes que sont heureux les gens heureux; et on n'a plus que faire
de demander en outre en vue de quoi souhaite d'être heureux
celui qui le souhaite: il semble bien, au contraire, que c'en est
fini de répondre. - Tu dis vrai, fis-je.
- Or ce souhait
et cet amour sont-ils, à ton avis, quelque
chose de commun à tous les hommes, et tous souhaitent-ils
que les choses bonnes leur appartiennent toujours; ou bien t'exprimerais-tu
autrement? - Non, comme cela, repartis-je: c'est quelque chose
de commun à tous. - Pourquoi donc alors, Socrate, fit-elle,
ne disons--nous pas de tous les hommes qu'ils aiment, s'il est
vrai du moins que tous aiment les mêmes choses et toujours;
et pourquoi, au contraire, tandis que nous le disons de certains,
de tels autres ne le disons-nous pas? - Je m'en étonne,
répliquai-je, moi aussi. - Eh bien ! dit-elle, il ne faut
pas t'en étonner. Car, voilà, nous avons commencé par
mettre à part une certaine forme de l'amour, puis nous lui
appliquons la dénomination du tout et nous la nommons «amour»,
tandis que pour les autres formes c'est d'autres noms que nous
nous servons. - Y a-t-il un cas pareil? demandai-je. - Un cas pareil,
le voici. Tu sais que l'idée de création est quelque
chose de très vaste: quand en effet il y a, pour quoi que
ce soit, acheminement du non-être à l'être,
toujours la cause de cet acheminement est un acte de création.
D'où il suit, et que tous les ouvrages qui dépendent
des arts sont des créations, et que les professionnels qui
les exécutent sont des créateurs. - C'est vrai, ce
que tu dis! - Mais pourtant, reprit-elle, tu sais qu'on ne les
appelle pas créateurs, mais qu'ils portent d'autres noms.
Or, de la totalité de la création on a détaché une
partie, celle qui concerne musique et métrique, et c'est
la dénomination du tout qui sert à la désigner.
Car c'est cette partie seulement, la poésie, qu'on appelle
création, et créateurs, les poètes, eux dont
le domaine est cette partie de la création. - Tu dis vrai,
fis-je. - Eh bien! il en est de même pour l'amour également:
toute aspiration en général vers les choses bonnes
et vers le bonheur, voilà l'Amour très puissant et
tout rusé. Des uns cependant, qui de cent façons
diverses sont tout occupés de lui, soit dans la pratique
des affaires, soit dans leur passion ou de gymnastique ou de science,
on ne dit pas qu'ils aiment, on ne les appelle pas amoureux. Les
autres au contraire qui suivent la voie d'une forme particulière
d'amour et qui s'y appliquent, ce sont ceux-là qui accaparent
le nom d'amour, le nom du tout, ceux-là dont on dit qu'ils
aiment et qu'on appelle amoureux. - Il peut y avoir du vrai dans
ce que tu dis, remarquai-je. - Ah! je le sais bien, il existe,
dit-elle, une théorie d'après laquelle ceux qui sont
en quête de la moitié d'eux-mêmes, ce sont ceux-là qui
aiment. Mais ce que prétend ma théorie à moi,
c'est que l'objet de l'amour n'est ni la moitié, ni l'entier, à moins
justement, mon camarade, que d'aventure ils ne soient en quelque
manière une chose bonne; à preuve que les hommes
acceptent de se faire couper pieds ou mains quand ils estiment
mauvaises ces parties d'eux-mêmes. Car ce n'est pas, j'imagine, à ce
qui est sien que chacun s'attache, à moins qu'on n'appelle
le bon ce qui nous est propre et ce qui est nôtre, le mal
au contraire, ce qui nous est étranger! Tant il est vrai
que, hormis ce qui est bon, il n'est rien d'autre qui, pour les
hommes, soit un objet d'amour. Est-ce que tu en juges autrement à leur
sujet? - Non, par Zeus! m'écriai-je, pas moi. - En conséquence,
reprit-elle, est-il possible, ceci posé, de dire tout simplement
que les hommes aiment ce qui est bon? - Oui, dis-je. - Mais quoi!
Ne faut-il pas ajouter, poursuivit--elle, qu'ils aiment en outre
que le bon leur appartienne? - On doit l'ajouter. - Et alors, fit-elle,
non pas seulement que le bon leur appartienne, mais que ce soit
toujours? - Cela aussi, on doit l'ajouter. - Voici donc en résumé,
conclut-elle, à quoi se rapporte l'amour: à la possession
perpétuelle de ce qui est bon. - Rien, dis-je, de plus vrai
que tes paroles!
- Maintenant
qu'il est acquis, reprit-elle, que c'est toujours en cela que
consiste l'amour, dis-moi, chez ceux qui poursuivent
cet objet, par rapport à quel genre de vie, dans quelle
sorte d'activité, y aurait-il lieu de donner à leur
zèle et à l'intensité de leur effort ce nom
d'amour? Quelle peut bien être cette manière d'agir?
Es-tu à même de le dire? - Dans ce cas, Diotime, répondis-je,
je ne serais sûrement pas en admiration devant ton savoir,
et je ne me mettrais pas à ton école avec l'intention
de m'instruire sur cela même! - Eh bien! dit-elle, c'est
moi qui te l'enseignerai. Cette manière d'agir, vois-tu,
consiste en un enfantement dans la beauté, et selon le corps,
et selon l'âme. - Il faut de la divination, m'écriai-je,
pour comprendre ce que peuvent signifier ces paroles, et je ne
devine pas! - Eh bien! répliqua-t-elle, je te l'enseignerai
plus clairement. Une fécondité, vois-tu, Socrate,
existe, dit-elle, chez tous les hommes: fécondité selon
le corps, fécondité selon l'âme, et, quand
on en est venu à un certain âge, alors notre nature
est impatiente d'enfanter. Or cet enfantement lui est impossible
dans de la laideur, mais non point dans le beau. L'union de l'homme
et de la femme est en effet un enfantement, et dans cet acte il
y a quelque chose de divin; c'est même, chez ce vivant qui
est mortel, un caractère d'immortalité: la fécondité et
la procréation. Mais il est impossible qu'elles aient lieu
dans ce qui est discordant. Or il y a discordance de ce qui est
laid à l'égard de tout ce qui est divin; ce qui est
beau est au contraire en accord. Donc ce qui est Parque et Ilithye
pour la production d'une existence, c'est la Beauté. C'est
pourquoi, toutes les fois que l'être fécond vient
au voisinage d'un bel objet, il en éprouve un apaisement
délicieux qui le fait s'épanouir, et alors il enfante,
il procrée. Mais toutes les fois que c'est d'une laideur,
alors, assombri et plein d'affliction, il se met en boule, il se
détourne, il se replie; alors il ne procrée pas,
mais il garde le pénible fardeau de sa fécondité.
C'est de là sûrement que résulte, chez l'être
fécond et déjà gros de son fruit, le prodigieux
transport qui le saisit à l'entour du bel objet, parce que
celui qui possède ce bel objet est libéré d'une
cruelle souffrance d'enfantement. L'objet de l'amour en effet,
Socrate, ce n'est point, dit-elle, le beau, ainsi que tu te l'imagines...
- Mais qu'est-ce alors? - C'est de procréer et d'enfanter
dans le beau. - Allons donc! m'écriai-je. - Hé! absolument
répliqua-t-elle. Pourquoi donc, justement, de procréer?
Parce que perpétuité dans l'existence et immortalité,
ce qu'un être mortel peut en avoir, c'est la procréation.
Or, la nécessaire liaison de ce qui est bon avec le désir
de l'immortalité est une conséquence de ce dont nous
sommes convenus, s'il est vrai que l'objet de l'amour soit la possession
perpétuelle de ce qui est bon. La conclusion nécessaire
de ce raisonnement est que l'objet de l'amour, c'est aussi l'immortalité.
Le
désir
de l'immortalité
Voilà, dans l'ensemble, ce qu'elle m'enseignait toutes
les fois qu'elle discourait sur les choses de l'amour. Un jour,
elle me posa cette question: Quelle est, à ton avis, Socrate,
la cause de cet amour et de ce désir? Est-ce que tu ne t'aperçois
pas de ce qu'il y a de remarquable dans les dispositions où sont
toutes les bêtes, quand les prend l'envie de procréer:
toutes, aussi bien celles qui marchent que celles qui volent, malades
de ces dispositions amoureuses, d'abord pour ce qui regarde leurs
mutuelles unions, puis pour ce qui est d'élever leur progéniture;
prêtes comme elles sont à batailler pour elle, les
plus faibles contre les plus fortes, et à sacrifier leur
vie, souffrant elles-mêmes les tortures de la faim en vue
d'assurer sa subsistance et se dévouant de toute autre manière?
Dans le cas des hommes, en effet, on pourrait penser, dit-elle,
que c'est la réflexion qui leur inspire cette conduite.
Mais quelle est chez les bêtes la cause de pareilles dispositions
amoureuses? Es-tu à même de le dire? Comme de nouveau
je confessais mon ignorance: Ainsi, tu as dans l'idée, reprit-elle,
de devenir un jour un homme supérieur sur les choses de
l'amour, et tu n'as pas idée de cela! - Mais, Diotime, c'est
bien pour ce motif, je te l'ai dit justement tout à l'heure,
que je suis venu te trouver, parce que je sais qu'il me faut des
maîtres! Dis-moi plutôt quelle est cette cause, aussi
bien pour les effets dont tu parles que pour tout ce qui encore
a trait aux choses de l'amour. - Or donc, dit-elle, si tu es bien
convaincu que l'objet de l'amour est par nature celui que nous
disons et sur lequel, à plusieurs reprises, nous nous sommes
mis d'accord, il n'y a pas là de quoi t'émerveiller!
Car dans le cas présent le raisonnement sera le même
que dans l'autre: la nature mortelle cherche, selon ses moyens, à se
perpétuer et à être immortelle; or le seul
moyen dont elle dispose pour cela, c'est de produire de l'existence,
en tant que perpétuellement à la place de l'être
ancien elle en laisse un nouveau, qui s'en distingue. À preuve
cela même qu'on appelle la vie individuelle de chaque vivant
et son identité personnelle, c'est-à-dire le fait
que, de son enfance jusqu'au temps de sa vieillesse, on dit qu'il
est le même individu; oui, en vérité, cet être,
qui en lui n'a jamais les mêmes choses, on l'appelle néanmoins
le même! alors qu'au contraire perpétuellement, mais
non sans certaines pertes, il se renouvelle, dans ses cheveux,
dans sa chair, dans ses os, dans son sang, bref dans son corps
tout entier.
En outre ce
n'est pas vrai seulement du corps, mais aussi, en ce qui concerne
l'âme, de nos dispositions, de notre caractère,
des opinions, des penchants, des plaisirs, des peines, des craintes;
car en chaque individu rien de tout cela ne se présente
identiquement: il y en a au contraire qui naissent et d'autres
qui se perdent. Ce qu'il y a toutefois de beaucoup plus déroutant
encore que tout cela, c'est ce qui se passe pour les connaissances.
Non seulement il y en a qui naissent en nous et d'autres qui se
perdent, si bien que pour ce qui est de nos connaissances nous
ne sommes non plus jamais les mêmes; mais en outre chaque
connaissance individuellement a le même sort. Car ce qu'on
appelle «étudier» suppose que la connaissance
peut nous quitter; l'oubli est en effet le départ d'une
connaissance, tandis qu'en revanche l'étude, créant
en nous un souvenir tout neuf à la place de celui qui se
retire, sauve la connaissance et fait qu'elle semble être
la même. C'est, vois-tu, de cette façon que se sauvegarde
toute existence mortelle: non pas en étant à jamais
totalement identique comme est l'existence divine, mais en faisant
que ce qui se retire, et que son ancienneté a ruiné,
laisse après soi autre chose de nouveau, pareil à ce
qui était. Voilà, dit-elle, par quel artifice, dans
son corps comme en tout le reste, ce qui est mortel, Socrate, participe à l'immortalité;
pour ce qui est immortel, c'est d'une autre manière. Par
conséquent tu n'as pas à t'émerveiller que
tout être fasse naturellement cas de ce qui est une repousse
de lui-même; car c'est en vue de l'immortalité que
sont inséparables de chacun ce zèle et cet amour.
Moi, c'était d'entendre ce langage, qui me remplissait
d'étonnement! Et, prenant la parole: Halte-là! m'écriais-je,
est-ce bien véritablement ainsi, ô très docte
Diotime, que se comportent les choses? Et elle, de me répondre
avec un ton doctoral du meilleur aloi: Sois-en bien persuadé,
Socrate: la preuve, c'est que pour les hommes, si tu veux bien
jeter un coup d'oeil sur leur ambition, elle te paraîtra
prodigieusement déraisonnable, à moins de te bien
pénétrer de ce que je t'ai dit et de réfléchir à l'étrange état
où les met l'amoureux désir de se faire un nom et
de s'assurer pour l'éternité des temps une gloire
impérissable: pour cette fin-là ils sont prêts à courir
tous les périls, plus encore que pour leurs enfants; prêts
aussi à dépenser leur fortune, à s'imposer
n'importe quels travaux, à sacrifier enfin leur vie. Car
est-ce que, me dit-elle, tu te figures, toi, qu'Alceste serait
morte pour Admète, qu'Achille aurait dans la mort voulu
suivre Patrocle, qu'au-devant de la mort serait allé votre
Codrus pour donner la royauté à ses enfants, s'ils
n'avaient pensé s'assurer ainsi à eux-mêmes,
pour l'avenir, l'impérissable mémoire qui s'attache
au mérite, et que nous leur gardons aujourd'hui? Tant s'en
faut! dit-elle. Bien plutôt, c'est, je crois, pour avoir
l'immortalité du mérite, une telle renommée
glorieuse, que tous les hommes font tout ce qui se peut, et cela
d'autant plus que meilleurs ils seront. C'est qu'ils sont amoureux
de l'immortalité!
Or donc, continua-t-elle,
ceux dont la fécondité réside
dans le corps se tournent plutôt vers les femmes; et leur
façon d'être amoureux, c'est de chercher en engendrant
des enfants à se procurer ainsi à eux-mêmes,
telle est leur idée, immortalité, durable renom,
bonheur, pour la totalité des temps à venir. Quant à ceux
dont la fécondité réside dans l'âme...
car c'est bien vrai qu'il y en a, dit-elle, dont l'âme possède
une fécondité, plus grande encore que celle du corps, à l'égard
de tout ce en quoi il appartient à l'âme d'être
féconde comme d'enfanter; et cela, qui lui appartient, qu'est-ce
donc? c'est la pensée, ainsi que toute autre excellence.
De ces hommes sont, à coup sûr, et les poètes
qui donnent le jour à des oeuvres, et, parmi les gens de
métier, ceux dont on dit qu'ils sont des inventeurs. Mais
de beaucoup, dit-elle, la plus haute et la plus belle forme de
la pensée est celle qui concerne l'ordonnance des cités
et de tout établissement, celle dont le nom est, sans nul
doute, sagesse pratique et justice. Or, quand parmi ces hommes
il s'en trouve un maintenant en qui, être divin, existe dès
son jeune âge cette fécondité selon l'âme,
et quand, l'âge arrivé, l'envie lui vient à présent
d'enfanter comme de procréer, alors, je pense, lui aussi,
il se met de-ci de-là en quête de la beauté dans
laquelle il lui sera possible de procréer; car il ne procréera
jamais dans la laideur. Donc, pour les corps qui sont beaux il
a plus de tendresse que pour ceux qui sont laids, en raison même
de ce qu'il est fécond; et, quand il y rencontre une âme
belle, noble, bien née, la tendresse qu'il a pour cet ensemble
est alors à son comble: en face d'un tel être, il
se sent immédiatement plein de ressources pour parler sur
le mérite, pour dire à quelle sorte de choses doit
penser l'homme de bien et à quoi il doit s'occuper, et il
entreprend d'être éducateur. C'est, j'imagine, qu'au
contact du bel objet et dans sa compagnie, il enfante ce dont il était
depuis longtemps fécond, il le procrée; de près
comme de loin il y pense, et ce qu'il a procréé il
achève de le nourrir, en commun avec le bel objet en question!
Bien plus, il n'est personne qui n'accepterait d'avoir une telle
postérité, de préférence à celle
de la génération humaine, alors que, tournant ses
regards vers Homère, vers Hésiode, vers tout autre
bon poète, il admire avec envie quels descendants ils ont
mis au jour et laissés après eux, capables, étant
eux-mêmes immortels, de conférer aux poètes
dont il s'agit l'immortalité de la gloire et du souvenir;
quels enfants, si tu veux, dit-elle, un autre exemple, Lycurgue
s'est dans Lacédémone donnés pour héritiers,
sauvegarde de Lacédémone et, on peut bien le dire,
de l'Hellade; et, de votre côté, vous honorez, vous
aussi, Solon pour les lois dont il fut le père; sans oublier
que d'autres hommes ailleurs, en maints endroits, chez les Grecs
comme chez les Barbares, ont produit au jour maint bel ouvrage,
donné la vie à toutes sortes excellences diverses.
Pour ces hommes, déjà, maints sanctuaires ont été institués
que leur ont valu de tels enfants; à personne encore, ceux
de l'humaine génération.
L'initiation parfaite
Ce sont là, je le reconnais, celles des choses d'amour
au mystère desquelles, même toi, Socrate, tu peux
probablement être initié. Quant à l'initiation
parfaite et à la révélation, qui aussi bien
sont le but final de ces premières instructions à condition
qu'on suive la bonne voie, je ne sais pas si elles seraient à ta
portée. Bien sûr, je parlerai, dit-elle, et même
je m'y donnerai sans la moindre réserve! À toi d'essayer
de me suivre dans la mesure de tes moyens.
Ses
degrés
Voici, dit-elle.
Ce qu'il faut, quand on va par la bonne voie à ce
but, c'est en vérité de commencer dès le jeune âge à s'orienter
vers la beauté corporelle, et tout d'abord, si l'on est
bien dirigé par celui qui vous dirige, de n'aimer qu'un
seul beau corps et, à cette occasion, d'engendrer de beaux
discours; mais, ensuite, de se rendre compte que la beauté qui
réside en tel ou tel corps est soeur de la beauté qui
réside en un autre, et, supposé qu'on doive poursuivre
la beauté qui réside dans la forme, que ce serait
le comble de la folie de ne pas tenir pour une et identique la
beauté qui réside dans tous les corps, mais que cette
réflexion doit plutôt faire de celui qui aime un amoureux
de tous les beaux corps et relâcher d'autre part la force
de son amour à l'égard d'un seul parce qu'il est
arrivé à dédaigner ce qui, à son jugement,
compte si peu! Après quoi, c'est la beauté dans les âmes
qu'il estimera plus précieuse que celle qui appartient au
corps: au point que, s'il advient qu'une gentille âme se
trouve en un corps dont la fleur n'a point d'éclat, il se
satisfait d'aimer cette âme, de s'y intéresser et
d'enfanter de semblables discours, comme d'en chercher qui rendront
la jeunesse meilleure; et c'est assez pour le contraindre maintenant
d'envisager ce qu'il y a de beau dans les occupations et dans les
règles de conduite; c'est même assez d'avoir aperçu
la parenté qui à soi-même unit tout cela, pour
que désormais la beauté corporelle ne tienne qu'une
petite place dans son estime! Après les occupations, c'est
aux connaissances que le mènera son guide, pour que cette
fois il aperçoive la beauté qu'il y a en celles-ci
et pour que, portant ses regards sur la vaste région déjà occupée
par le beau, cessant de lier comme un valet sa tendresse à une
unique beauté, celle de tel jouvenceau, de tel homme, d'une
seule occupation, il cesse d'être, en cet esclavage, un être
misérable et un diseur de pauvretés; au contraire,
tourné maintenant vers le vaste océan du beau et
le contemplant, il pourra enfanter en foule de beaux, de magnifiques
discours, ainsi que des pensées nées dans l'inépuisable
aspiration vers le savoir; jusqu'au moment enfin où il aura
assez pris de force et de croissance pour voir qu'il existe une
certaine connaissance unique, celle dont l'objet est le beau dont
je vais te parler.
Son
terme: la révélation du Beau
Oui, efforce-toi,
continua-t-elle, d'appliquer à mes paroles
ton esprit, le plus que tu en seras capable. Quand un homme aura été conduit
jusqu'à ce point-ci par l'instruction dont les choses d'amour
sont le but, quand il aura contemplé les belles choses,
l'une après l'autre aussi bien que suivant leur ordre exact,
celui-là, désormais en marche vers le terme de l'institution
amoureuse, apercevra soudainement une certaine beauté, d'une
nature merveilleuse, celle-là même, Socrate, dont
je parlais, et qui, de plus, était justement la raison d'être
de tous les efforts qui ont précédé; beauté à laquelle,
premièrement, une existence éternelle appartient,
qui ignore génération et destruction, accroissement
et décroissement; qui, en second lieu, n'est pas belle en
ce point, laide en cet autre, pas davantage belle tantôt
et tantôt non, ni belle non plus sous tel rapport et laide
sous tel autre, pas davantage belle ici et laide ailleurs, en tant
que belle aux yeux de tels hommes et laide aux yeux de tels autres;
et ce n'est pas tout encore: cette beauté, il ne se la représentera
pas avec un visage par exemple, ou avec des mains, ni avec quoi
que ce soit d'autre qui appartienne à un corps, ni non plus
comme un discours ou comme une connaissance, pas davantage comme
existant en quelque sujet distinct, ainsi dans un vivant soit sur
la terre soit au ciel, ou bien en n'importe quoi d'autre; mais
il se la représentera plutôt en elle-même et
par elle-même, éternellement jointe à elle-même
par l'unicité de la forme, tandis que les autres choses
belles participent toutes de celle dont il s'agit, en une façon
telle que la génération comme la destruction des
autres réalités ne produit rien, ni en plus ni en
moins, dans celle que je dis et qu'elle n'en ressent non plus aucun
contrecoup. Quand donc, en partant des réalités de
ce monde, on s'est, grâce à une droite conception
de l'amour des jeunes gens, élevé vers la beauté en
question et qu'on commence à l'apercevoir, on peut dire
qu'on touche presque au terme. Car c'est là justement le
droit chemin pour accéder aux choses de l'amour, ou pour
y être conduit par un autre, de partir des beautés
de ce monde et, avec cette beauté-là comme but, de
s'élever continuellement, en usant, dirais-je, d'échelons,
passant d'un seul beau corps à deux, et de deux à tous,
puis des beaux corps aux belles occupations, ensuite des occupations
aux belles sciences, jusqu'à ce que, partant des sciences,
on arrive pour finir à cette science que j'ai dite, science
qui n'a pas d'autre objet que, en elle-même, la beauté dont
je parle, et jusqu'à ce qu'on connaisse à la fin
ce qui est beau par soi seul.
Voilà, cher Socrate, dit l'Étrangère de Mantinée,
quel est le point de la vie où, autant qu'en aucun autre
imaginable, il vaut pour un homme la peine de vivre: quand il contemple
la beauté en elle-même! Qu'un jour il t'arrive de
la voir, alors ce n'est point à la mesure de la richesse
comme de la toilette, ni de la beauté dans les jeunes garçons
comme dans les jeunes hommes, qu'elle te semblera être: à la
mesure de cette beauté dont la vue, à présent,
te met hors de toi-même, pour laquelle tu es prêt,
et aussi bien que toi beaucoup d'autres encore, pourvu que vous
voyiez vos bien-aimés et soyez toujours en leur compagnie,
tous prêts à vous passer, au cas qu'il y en eût
possibilité quelconque, de manger et de boire, ayant assez
par contre de les contempler seulement et de leur tenir compagnie!
Quelle idée nous faire dès lors, ajouta-t-elle, des
sentiments d'un homme à qui il serait donné de voir
le beau en lui-même, dans la vérité de sa nature,
dans sa pureté, sans mélange; et qui, au lieu d'un
beau infecté par des chairs humaines, par des couleurs,
par mille autres sornettes mortelles, serait au contraire en état
d'apercevoir, en lui-même, le beau divin, dans l'unicité de
sa forme? As-tu idée que ce doive être une vie misérable,
celle de l'homme qui regarde dans cette direction-là, qui
contemple au moyen de ce qu'il faut l'objet dont nous parlons et
qui est en union avec lui? Ne réfléchis-tu pas, dit-elle,
que c'est là, là seulement, qu'il lui sera donné,
alors qu'il voit le beau au moyen de ce par quoi il est visible,
d'enfanter, non pas des images de mérite, attendu que ce
n'est pas avec une image qu'il a pris contact, mais un mérite
réel, attendu que c'est le réel avec quoi il a pris
contact? N'est-ce pas, d'autre part, à celui qui enfante
le mérite réel et qui le nourrit, qu'il appartient
de devenir cher à la divinité, et, s'il y a homme
au monde capable de s'immortaliser, n'est-ce pas à celui
dont je parle qu'en reviendra le privilège?
C'est ainsi
donc, Phèdre et vous autres, que me parlait
Diotime et voilà ce dont, moi, elle m'a convaincu. Maintenant
que j'ai été convaincu, j'essaie pareillement de
convaincre les autres que, pour l'acquisition de ce bien, difficilement
on trouverait à la nature humaine un collaborateur qui vaille
plus que l'Amour! Aussi mon opinion déclarée est-elle
dès lors, que c'est pour tout homme un devoir de faire grand
cas de l'Amour; aussi fais-je pour mon compte grand cas des choses
d'amour et sont-elles pour moi un objet tout particulier d'exercice,
que je recommande également à autrui; aussi, en tout
temps comme aujourd'hui, je célèbre les louanges
de l'Amour, de sa force et de sa vaillance, pour autant que j'en
suis capable. Et voilà, Phèdre, le discours que tu
voudras bien, s'il te plaît, considérer comme une
célébration de louanges en l'honneur de l'Amour,
après tout, le nom dont il te plaira bien de nommer ce discours,
donne-le-lui!»
Source imprimée
Platon, Le Banquet. Texte établi et traduit par Léon
Robin. 5e éd. revue et corrigée. Paris, Les Belles
Lettres, 1951, pp. 201-212. (N.B. On se reportera au livre pour
consulter les notes explicatives de Robin.)
http://www.caute.lautre.net/article.php3?id_article=87
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Quelques
femmes, musiciennes, poètesses...
oubliées...
Sappho
de Lesbos
Sappho a vécu dans la deuxième moitié du
7e siècle.
« Originaire
de Lesbos, de la cité de Mytilène.
Son père était Scamandre, ou selon d'autres Scamandronymus.
Elle avait trois frères : Erigyios, Larichos et l'aîné Charaxos
qui s'embarqua pour l'Égypte accompagné d'une certaine
Doricha pour laquelle il dépensa des sommes folles.
Elle eut une
fille qu'elle appela Cléis, du nom de sa propre
mère.
On l'a accusée de vivre un peu en marge et d'aimer les
femmes. Physiquement, il semble qu'elle était sans intérêt
et plutôt laide, trop brune de peau et très petite. » (Papyrus
Oxyrhynchus, 2e s. ap. J.-C.)
Son véritable nom était Psapphô, simplifié en
Sappho puis Sapho.
http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/poetesses.htm
Antipater
de Thessalonique, contemporain d'Auguste, évoque
les Muses et ne retient évidemment que neuf noms.
Dans
son recueil des Poétesses grecques (Imprimerie nationale,
1998), Yves Battistini a réuni ce qui reste des œuvres
de Sappho, Érinna, Charixéna, Myrtis, Corinne, Télésilla,
Praxilla, Cléobulina, Anytè, Moïrô, Nossis
et Mélinnô.
Il
ne reste absolument rien de Charixéna et de Myrtis ;
nous possédons deux vers de Télésilla, pas
grand-chose de Praxilla, quatre énigmes de Cléobulina,
deux épigrammes de Moïrô et cinq strophes de
Mélinnô.
Corinne de Tanagra
Corinne de
Tanagra, surnommée "la Mouche",
a vécu au 3ème siècle av. J.-C. Élève
de Myrtis comme Pindare, elle l'a emporté sur lui au cours
de cinq concours poétiques de Thèbes, ce qui aurait
valu aux Béotiens leur réputation de lourdeur d'esprit.
Assez bizarrement,
les premiers témoignages sur Corinne
ne remontent pas au-delà de l'époque d'Auguste.
Rappelons qu’Ovide a choisi de nommer Corinna l’héroïne
de ses Amours.
http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/corinna.htm
Myrtis
Myrtis
d’Anthédon (sur la côte
nord de la Béotie) a vécu à la fin du VIe
s. av. J.-C.
Elle
a enseigné la poésie à Corinna et à Pindare
: "Pindare fut l'élève d'une femme, Myrtis".
Plutarque nous
dit qu’elle composait de la poésie
lyrique, mais il ne reste strictement
rien (pas un mot, ce qui est assez rare) de son œuvre.
http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/myrtis.htm
Charixéna (d’Athènes
?)
On
ne sait pas à quelle époque a
vécu Charixéna. Il
existait une locution « du
temps de Charixéna » et un proverbe « du
genre de ce qui se faisait du temps de Charixéna »,
qui servaient à désigner une époque révolue
depuis longtemps.
Joueuse
de flûte, peut-être courtisane, musicienne
et auteur de poèmes érotiques, Charixéna n’est
plus qu’un nom pour nous.
Les
rares témoignages anciens qui la concernent manquent
d’aménité :
celle-ci
joue des airs pourris sur sa flûte,
du
genre de ce qui se faisait du temps de Charixéna.
Elle
ne sait pas que ça ne se fait plus,
C’est le genre de choses qui date du temps de Charixéna.
Charixéna était connue pour sa sottise : elle ne
savait pas qu’elle était démodée !
http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/charixena.htm
Télésilla
d'Argos
Télésilla d'Argos a vécu au
début du Ve s. av. J.-C.
« la glorieuse Télésilla »
« Rien n’est moins illustre, parmi les actions accomplies
par les femmes en faveur de la collectivité, que le combat
qu’elles livrèrent contre Cléomène pour
Argos, à l’instigation de Télésilla
la poétesse. « Celle-ci, dit-on, appartenait à une maison illustre
mais était d’une nature maladive. Elle fit donc demander
au dieu [Apollon de Delphes] comment retrouver la santé.
L’oracle lui répondit de se mettre au service des
Muses ; elle obéit au dieu et se consacra à la poésie
lyrique et à la musique. Elle se remit rapidement de ses
maux et devint un objet d’admiration auprès des femmes
par son talent poétique.
« Lorsque Cléomène, le roi de Sparte [en 494],
après avoir tué de nombreux Argiens (mais certainement
pas, comme quelques-uns [dont Hérodote VII, 148] le prétendent,
sept mille sept cent soixante-dix sept !) il marcha sur la ville,
une audacieuse initiative d’inspiration divine inspira aux
femmes dans la fleur de l’âge le désir de chasser
les ennemis de leur patrie.
« Sous la conduite de Télésilla, elles prirent
les armes et disposées le long de la ligne des créneaux,
elles occupèrent le tour des remparts, ce qui surprit les
ennemis. C’est ainsi qu’elles repoussèrent Cléomène
avec de lourdes pertes. Quant à l’autre roi, Démarate,
qui avait réussi (selon Socrate) à entrer dans la
ville et à occuper le Pamphyliacon, elles l’en rejetèrent.
La cité qui avait été sauvée de cette
manière fit ensevelir les femmes qui étaient tombées
dans la bataille près de la route d’Argos et donna
aux survivantes la permission d’élever un monument à Arès,
en souvenir de leur vaillance. »
Plutarque, Mulierum virtutes, 4.
http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/telesilla.htm
Cléobulina
de Lindos
Cléobulina de Lindos (ville de Rhodes) a
vécu au Vème s. av. J.-C.
Elle était la fille de Cléobule,
l’un des sept Sages ...
… à moins que Cléobulina, fille de Cléobule,
ne soit la devinette personnifiée !
Il nous reste
d’elle quatre énigmes, dont l’une
a servi d’exemple à Aristote dans sa Rhétorique
et sa Poétique. La dernière des quatre a été attribuée également à son
père.
L’énigme était un genre très à la
mode : le livre XIV de l’Anthologie palatine nous en a conservé un
certain nombre.
1.
J’ai vu un homme qui, avec du feu, collait du bronze sur
un homme, le collage était si précis qu’ils faisaient
un mélange de sang. 2.
J’ai vu un homme qui volait et trompait avec violence
: et il exerçait cette violence dans la plus grande légalité.
3.
De sa jambe qui porte un sabot, un âne mort m’a
frappé les
oreilles.
4.
Un seul père, douze fils, à chacun d’eux. Deux
fois trente filles qui ont deux aspects opposés : Les unes blanches laissent voir, les autres au contraire noires.Bien
qu’étant immortelles, elles périssent
toutes.
http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/cleobulina.htm
Moïrô de
Byzance
Moïrô de Byzance a vécu
vers 300 av. J.-C.
offrande à Aphrodite
Tu
es suspendue sous le portique doré, le portique d’Aphrodite,
Grappe, pleine de la liqueur de Dionysos,
Ta
mère
qui jetait sur toi avec amour ses sarments
Ne
fera plus pousser au-dessus de ta tête ses feuilles de
nectar.
offrande à Cléonymos
Nymphes Hamadryades, filles du fleuve, vous qui foulez
Toujours de vos pieds de rose ces profondeurs,
Salut
! Puissiez-vous protéger Cléonymos, qui ces
belles
Statues
vous a consacrées, déesses, sous les pins.
http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/moiro.htm
Mélinnô de
Locres
Mélinnô ou Mélinna ou encore
Mynna a vécu 1er s. ap. J.-C.
Ode à Rome
Salut à toi, Rome, fille d’Arès,
Couronnée d’or,
reine de courage,
Qui habites un sanctuaire olympien sur la terre,
Toujours intouchable.
A
toi seule l’antique Destin a donné
La
gloire de régner sur un empire indestructible,
Afin
que possédant
la force militaire
Tu puisses le diriger.
Par tes liens, sous un joug solide,
Les
poitrines de la terre et de la mer écumante,
Tu
les étreins.
Et toi fermement tu gouvernes
Les villes des peuples.
Celui qui renverse tout, le temps immense,
Et qui transforme la vie autrement en autre chose,
Pour toi seule ne change pas le sens du vent
Qui emplit les voiles du pouvoir.
C’est que de toutes les cités
toi seule tu mets au monde
Ces
hommes si vaillants, ces combattants à la grande lance,
Comme
de Déméter les épis féconds,
tu recueilles
Une
récolte d’hommes.
http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/melinno.htm
Anytè de Tégée
Anytè a
vécu autour de 450 av. J.-C.
Il
ne nous reste d’elle que des épigrammes. Tégée (Teg¡a) se trouve en Arcadie (aujourd’hui
Pieli).
Epigrammes funéraires
Pour
un certain Manès
Manès était
le nom de cet homme du temps qu'il vivait.
Mais maintenant qu'il est mort, il vaut autant que Darius le grand.
Pour la jeune Philaenis
Souvent
sur cette tombe de jeune fille, en se lamentant sa mère
Cleina a
crié le nom de son enfant chérie
au destin trop bref. Elle
rappelait à la vie l'âme
de Philaenis, qui est partie avant ses noces de
l'autre côté des eaux vertes de l'Achéron.
Pour
une jeune fille nommée Érato
Voici
exactement les dernières paroles qu'adressa Érato à son
père chéri en l'étreignant de
ses deux mains et en versant des larmes amères : "Mon
père, ça y est, je ne suis plus! déjà le
noir de la mort recouvre mon
regard bleu: elle m'a emportée."
http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/anyte.htm
Érinna de Ténos
Érinna de Ténos
(ou de Télos) a vécu au IVe s. av. J.-C.
La quenouille
Pilote,
poisson aux matelots faisant escorte pour naviguer bonne navigation, puisses-tu
escorter depuis la poupe mon amie qui me charme!
A la parole douce, femmes aux cheveux blancs, vieillesse en fleurs
pour les mortels...
D’ici jusqu’au pays d'Hadès le vain écho
passe le fleuve, silence
chez les morts, ténèbre s'empare des deux
yeux.
Ces
trois fragments sont tout ce qui survit du poème en
trois cents vers d’Erinna.
Texte établi et traduit par Yves Battistini, Poétesses
grecques, Imprimerie nationale, 1998.
http://www.noctes-gallicanae.org/Lyriques%20grecs/erinna.htm
Aspasie
La brillante Aspasie doit sa célébrité à deux hommes. Elle fut la compagne aimée et respectée de Périclès, le plus puissant et le plus prestigieux des Athéniens à l'époque de sa splendeur (« le siècle de Périclès » : 460-430) et l'interlocutrice privilégiée et admirée de Socrate. Sa situation de compagne valorisée et d'intellectuelle reconnue, exceptionnelle dans une cité où la norme voulait que la plus grande gloire d'une femme soit l'invisibilité et le silence, fut sans doute liée à son statut de métèque (étrangère résidente) : celui-ci, tout en lui interdisant d'être l'épouse légitime de l'homme dont elle partageait la vie, lui accordait, au risque d'une réputation un peu sulfureuse, la liberté de se montrer, de penser et de s'exprimer. La belle Milésienne est restée muette mais, à condition de considérer que les obscénités dont elle fut couverte visaient essentiellement le chef des démocrates qu'était son amant, les sources dont nous disposons nous permettent d'étudier ses relations avec Socrate et Périclès.
Marguerite de Valois (1553-1615)
Bien qu'Alexandre Dumas l'ait représentée en train de donner des leçons (particulières) de grec au beau La Mole, Marguerite de Valois n'est plus connue pour être une intellectuelle. C'est l'une des évidences que le mythe de la Reine Margot a été chargé de recouvrir, avec un succès qu'on ne mesure pas puisque la réalité a disparu derrière lui. Sa vie montre en effet que, née dans un groupe social où les femmes étaient des mécènes, et à une époque où des femmes très diverses avaient décidé d'investir la scène littéraire, elle a utilisé sa notoriété, ses moyens et sa très grande culture pour promouvoir des idées, aussi bien sur le plan politique que philosophique et littéraire, aussi bien par l'encouragement à la création que par l'écriture de plusieurs œuvres et la publication de certaines. L'entreprise de distorsion et d'effacement de cette mémoire était sans doute d'autant plus nécessaire que, comme bien des femmes de son époque moins en vue qu'elle-même, elle avait œuvré pour un monde mixte, dans un temps où la plupart des intellectuels travaillaient à organiser et à approfondir la partition des sexes.
Des femmes oubliées :
Auteure
au Féminin
compteur placé le 24 mars 2005 |