Femme
et poésie
Nouveau !
Rabe'e Balkhi - X ème siècle
Elle la plus ancienne poétesse de la langue persane connue. On ne sait pas grand chose de la vie de Rabe'e Balkhi, si ce n'est qu'elle est contemporaine de Rudaki et qu'elle aurait été tuée par son frère, dit-on pour être tombée amoureuse. Il ne reste d'elle que quelques vers épars qui chantent en termes lyriques la beauté de la nature et les amours malheureuses...
Les chaînes de l'amour
De nouveau piégée dans les rets de son amour
J'eus beau faire, rien n'y faisait
Récalcitrante, j'ignorais que plus je me débattrais
Plus étroitement le piège m'enlaceraitUne mer sans rivage, c'est cela l'amour
O malheureuse, comment y surnager !
Si tu veux connaitre le fin mot de l'amour
Alors accepte même ce qui déplaît
La cigüe toute bue
que l'on s'imagine délice
La cruauté constatée que l'on veut croire bienfait.
Al-Khansa - Arabe-Nadjd - VII ème siècle
Le nom de cette poétesse arabe signifie "camarade" ou "la gazelle". Sa renommée poétique repose principalement sur les élégies qu'elle écrit à la mémoire de ses deux frères. Elle permet au genre le la marhiya, ou complainte poétique d'un mort, de s'enrichir considérablement, de nombreux poétes s'inpirent de son Divan. La tendresse, la violence et l'intensité du sentiment qu'elle met dans ses vers en font une poétesse très appréciée, même de son temps.
Abandon
Elles disent : "Si jeune, et tant de cheveux blancs !"
Et moi : "Blancs ils seraient, pour peine moins affreuse !"
Tout est malheur en cette vie, Abu Hassan.
Puisque je vis sans toi, et partant malheureuse.
Il était la jeunesse et l'âge sûr de lui,
Calme mais chaleureux, main offrante et offerte,
Il était le mérite absolu, non pas certes
De tel sot qui devant ses chefs se rembrunit.
Quand on parle d'un homme et qu'un juste propos
Dit
avec art sa bienveillance et son honneur,
C'est à toi que je pense, et je pleure, un sanglot
Etouffe tout mon être et fait fondre mon coeur.
Ce coeur, tu l'as brisé, j'en jure, il n'en peut plus !
Le deuil emplit mon âme et ma tête fléchit.
Le dur bois de ma lance aujourd'hui s'est rompu,
Cassé comme le coeur si solide du buis.
Catherine d' AMBOISE
(?-1550)
Chant royal de la plus belle qui jamais fut au monde
Anges, Trônes et Dominations,
Principaultés, Archanges, Chérubins,
Inclinez-vous aux basses régions
Avec Vertus, Potestés, Seraphins,
Transvolitez des haults cieux cristalins
Pour decorer la triumphante entrée
Et la très digne naissance adorée,
Le saint concept par mysteres tres haults
De celle Vierge, ou toute grace abonde,
Decretee par dits imperiaulx
La plus belle qui jamais fut au monde.
Faites sermons et predications,
Carmes devots, Cordeliers, Augustins ;
Du saint concept portez relations,
Caldeyens, Hebrieux et Latins ;
Roumains, chantez sur les monts palatins
Que Jouachim Saincte Anne a rencontree,
Et que par eulx nous est administree
Ceste Vierge sans amours conjugaulx
Que Dieu crea de plaisance feconde,
Sans poinct sentir vices originaulx,
La plus belle qui jamais fut au monde.
Ses honnestes belles receptions
D'ame et de corps aux beaux lieux intestins
Ont transcendé toutes conceptions
Personnelles, par mysteres divins.
Car pour nourrir Jhésus de ses doulx seins
Dieu l'a toujours sans maculle monstree,
La desclarant par droit et loi oultree :
Toute belle pour le tout beau des beaux,
Toute clère, necte, pudique et monde,
Toute pure par dessus tous vesseaulx,
La plus belle qui jamais fut au monde.
Muses, venez en jubilations
Et transmigrez vos ruisseaulx cristalins,
Viens, Aurora, par lucidations,
En precursant les beaux jours matutins ;
Viens, Orpheus, sonner harpe et clarins,
Viens, Amphion, de la belle contree,
Viens, Musique, plaisamment acoustrée,
Viens, Royne Hester, parée de joyaulx,
Venez, Judith, Rachel et Florimonde,
Accompagnez par honneurs spéciaulx
La plus belle qui jamais fut au monde.
Tres doulx zephirs, par sibilations
Semez partout roses et roumarins,
Nimphes, lessez vos inundations,
Lieux stigieulx et carybdes marins ;
Sonnez des cors, violes, tabourins ;
Que ma maistresse, la Vierge honnoree
Soit de chacun en tous lieux decoree
Viens, Apolo, jouer des chalumeaux,
Sonne, Panna, si hault que tout redonde,
Collaudez tous en termes generaulx
La plus belle qui jamais fut au monde.
Esprits devotz, fidelles et loyaulx,
En paradis beaux manoirs et chasteaux,
Au plaisir Dieu, la Vierge pour nous fonde
Ou la verrez en ses palais royaulx,
La plus belle qui jamais fut au monde.
D'autres
poèmes : http://poesie.webnet.fr/poemes/France/AMB/1.html
haut
Catherine de BOURBON
1558-1604
Stances de Madame, soeur du Roi
Pardonne-moi, Seigneur, tout saint, tout débonnaire,
Si j'ai par trop cédé à de mondains appâts.
Hélas ! je fais le mal, lequel je ne veux pas
Et ne fais pas le bien que je désire faire.
Mon
esprit trop bouillant, guidé par ma jeunesse,
S'est laissé emporter après la vanité,
Au lieu de s'élever vers ta Divinité
Et admirer les faits de ta grande sagesse.
Ma langue qui devait publier ta puissance
Et l'honneur que de toi, je reçois tous les jours,
Est bègue quand il faut entrer en ces discours
Et prompte et babillarde après la médisance.
Mon oreille, Seigneur, n'est-elle pas coupable,
Qui devait écouter ta sainte vérité
Et y prendre plaisir : ingrate elle a été,
Sourde à ouïr ta voix et ouverte à la fable.
Que
dirai-je, mon Dieu, de mes yeux infidèles,
Qui au lieu de jeter leur regard vers les cieux
D'où leur vient le salut, aveuglés aiment mieux
Les arrêter ici sur des beautés mortelles.
Mes
mains ne font pas mieux, s'amusant à écrire,
Au lieu de ta louange, un discours inventé,
Lorsque jointes devraient prier ta Majesté
D'approcher ta pitié et reculer ton ire.
Alors
qu'il faut aller écouter ta parole,
Mes pieds sont engourdis et vont le petit pas ;
Mais s'il faut aller voir quelques mondains ébats,
Au lieu de cheminer il semble que je vole.
Mon
coeur est endormi en sa vaine pensée
Et ne médite pas au bien que tu lui fais.
Il te met en oubli ; mais où sont les parfaits
De qui ta Majesté n'ait été offensée
?
Mais
reçois-moi,
Seigneur, d'un oeil doux et propice,
Puisque je reconnais mes péchés devant toi.
Regarde à ton cher Fils, sacrifié pour moi,
Qui prenant mes péchés, me vêt de sa justice.
haut
Marie de BRABANT
1540-1610
Aux
bombancières
Dames qui tant braves, écoutez la tempête,
Dont le ciel éclatant menace votre tête,
Et s'il y a encor lieu de conversion,
Quittez vos vanités et ces bombances folles,
C'est à vous qu'Isaïe adresse ses paroles,
Si vous êtes au moins des filles de Sion.
Bourgeoises de Sion au superbe parage,
Qui marchez le col droit, avec un oeil volage
Et les pieds frétillants, maniés par compas,
Comme le baladin, quand la harpe fredonne
Ou le jeune poulain, que l'écuyer façonne,
Les cordes aux jarrets, aux ambles et au pas.
Voici que le Seigneur prononce de sa bouche :
La taigne rongera, dit-il, jusqu'à la souche
Les rameaux égarés de vos perruques d'or.
Et de votre poitrine allongeant l'ouverture,
Je mettrai tout à nu jusques a la ceinture
Votre honte au soleil, s'il vous en reste encor.
Le
temps s'en va venir, changement bien étrange,
Qu'on vous verra trotter, deschaux parmi la
fange,
Pour ses grands échafauds de patins haut montés.
Et lors, sous vos lassis à mille fenêtrages,
Raiseaux et points coupés et tous ces clairs ouvrages,
Ne se bouffiront plus sur vos seins éhontés.
Je
vous arracherai de la tête pelée
Les lunettes d'émail et l'ovale emperlée
Qui vous font rayonner le front de toutes parts.
Je romprai vos étuis, vos boîtes, vos fioles
Et la cendre et les pleurs dont fondrez toutes molles
Seront vos eaux de nef, vos poudres et vos fards.
L'or
qui vous flotte aux bras en cent tours de chaînettes
Et qui vole sur vous en tant de pampillettes,
Chassé par la cadence en Babel s'enfuira :
Vos atours les suivant et vos pendants d'oreilles
Et ce qui à Thamar vous fait sembler pareilles,
Votre laideur pour masque assez vous servira.
Bourrelets
attifés et toutes ces machines
À teindre votre poil et les mettre en crispines,
Seront pour le vieux fer et pour le vieux drapeau
Et pour l'assortiment de tant d'habits, si braves
À
grand peine aurez-vous, misérables esclaves,
Une drille(**) aux bons jours qui vous cache la peau.
Ces cotillons garnis d'un pied de broderie,
Ces brasses, ces trisses flambants de pierreries
Seront pour le butin des soldats triomphants.
Et ces miroirs polis dont la trompeuse glace
Brûlant si sottement vos coeurs et votre face,
Serviront de jouets à leurs petits enfants.
Ces
corsets diaprés et ces fatras de chambre,
Toilettes et poignets sentant le musc et l'ambre,
Couvre-chefs de fin lin dentelés à l'entour
Et ces coiffes de nuit faites en diadèmes,
Orgueil démesuré, s'en iront tout de même,
Auriez-vous plus de nuit de faveur que de jour ?
Puis en lieu de parfum, vous aurez pour escorte
L'horrible puanteur d'une charogne morte
Et pour ces faux corsets qui vous serrent les reins
Le ventre débraillé comme pauvres bergères,
Vous suivrez le bagage à grands coups d'étrivières,
L'injure et le mépris des goujats inhumains.
Les
tresses par surtout, source de ces détresses,
Qui m'ont tant irrité trouveront des maîtresses
Qui rafflant jusqu au test m'en sauront bien venger.
Ces robes à pleins fonds, à gros bouffons et manches,
Ne feraient qu'entraver et vos bras et vos hanches ;
Un sac pour mieux courir n'est-il pas plus léger ?
Le glaive emportera la fleur de la jeunesse
Et, pour tant de muguets qui vous faisaient caresse,
Brigands cruels auront à leur tour d'être à vous.
Si qu'au temps qui courra, ce sera bien de grâce,
Si à sept d'entre vous pour en avoir la race,
Le barbare vous lache un captif pour époux.
(*)
(**) chiffon
haut
Alice de CHAMBRIER
1861-1882
Lune
d'été
Marie
de CLÈVES
1426-1487
En la forest de Longue Attente
En la forest de Longue Attente
Entrée suis en une sente
Dont oster je ne puis mon cueur,
Pour quoy je vis en grant langueur,
Par Fortune qui me tourmente. Souvent Espoir chacun contente,
Excepté moy, povre dolente,
Qui nuit et jour suis en douleur
En la forest de Longue Attente.
Ay je dont tort, se je garmente*
Plus que nulle qui soit vivante ?
Par Dieu, nannil, veu mon malheur,
Car ainsi m'aid mon Createur
Qu'il n'est peine que je ne sente
En la forest de Longue Attente.
(*) je me lamente
Gabrielle de COIGNARD
(?-1594)
Obscure nuit, laisse ton noir manteau
Obscure nuit, laisse ton noir manteau,
Va réveiller la gracieuse aurore,
Chasse bien loin le soin qui me dévore,
Et le discours qui trouble mon cerveau. Voici le jour gracieux, clair et beau,
Et le soleil qui la terre décore,
Et je n'ai point fermé les yeux encore,
Qui font nager ma couche tout en eau.
Ombreuse nuit, paisible et sommeillante,
Qui sais les pleurs de l'âme travaillante,
J'ai ma douleur cachée dans ton sein,
Ne voulant point que le monde le sache,
Mais toutefois, je te prie sans relâche,
De l'apporter aux pieds du Souverain.
Catherine DES ROCHES
1542-1587
Antithèse
du somme et de la mort
Rien n'est plus différent que le somme et la mort,
Combien qu'ils soient issus de même parentage ;
L'un profite beaucoup, l'autre fait grand dommage,
De l'un on veut l'effet, de l'autre on craint l'effort. Une morte froideur qui descend du cerveau
Nous cause le sommeil, une fièvre brûlante,
Qui éteint les esprits par son ardeur nuisante,
Nous cause le trépas et nous met au tombeau.
Le somme va semant de roses et de lis
Les beaux traits délicats d'une plaisante face,
Et l'effroyable mort, dans l'horrible crevasse.
D'un sépulcre odieux les tient ensevelis.
Le
soleil respirant mille petits zéphirs
Caresse doucement le dormant en sa couche,
Et la mort ternissant une vermeille bouche,
É touffe pour jamais ses gracieux soupirs.
Après
un long sommeil l'homme se sent dispos,
Pour aller au Palais, à la cour, à la guerre ;
La mort ronge au suaire, en la bière, en la terre,
Et, meurtrière, corrompt les nerfs, la chair, les os !
Le
soleil et sommeil ont presque mêmes noms,
Mêmes effets; aussi l'un vous donne la vie,
L'autre empêche que tôt elle ne soit ravie,
La couvrant, curieux, dessous ses ailerons.
Ô gracieux sommeil, riche présent
des Dieux !
Tu ne pouvais loger en une part plus digne
Que celle que tu tiens, puisque l'âme divine
A sa demeure au chef et sa fenêtre aux yeux.
Ne
m'abandonne point, ô bienheureux sommeil,
Mais viens toutes les nuits abaisser la paupière,
De ma mère et de moi ; fais que la nuit dernière
Ne puisse de longtemps nous fermer le soleil !
Ainsi
soit pour jamais le silence sacré
Fidèle avant-coureur de ta douce présence ;
Ainsi l'ombreuse nuit révère ta puissance,
Ainsi les beaux pavots fleurissent à ton gré.
Madeleine
DES ROCHES
1520-1587
Ô de
mon bien futur le frêle fondement
Ô
de mon bien futur le frêle fondement !
Ô
mes désirs semés en la déserte arène
!
Ô
que j'éprouve bien mon espérance vaine !
Ô
combien mon tourment reçoit d'accroissement ! Ô douloureux regrets ! ô triste
pensement
Qui avez mes deux yeux convertis en fontaine !
Ô
trop soudain départ ! ô cause de la peine
Qui me fait lamenter inconsolablement !
Ô perte
sans retour du fruit de mon attente !
Ô
époux tant aimé qui me rendais contente ;
Que ta perte me donne un furieux remords !
Las ! puisque je ne puis demeurer veuve et vive,
J'impètre du grand Dieu que bientôt je te suive,
Finissant mes ennuis par une douce mort.
Louise
LABÉ
1524-1566
Depuis qu'Amour cruel empoisonna
Depuis qu'Amour cruel empoisonna
Premièrement de son feu ma poitrine,
Toujours brûlai de sa fureur divine,
Qui un seul jour mon coeur n'abandonna. Quelque travail, dont assez me donna,
Quelque menace et prochaine ruine,
Quelque penser de mort qui tout termine,
De rien mon coeur ardent ne s'étonna.
Tant plus qu'Amour nous vient fort assaillir,
Plus il nous fait nos forces recueillir,
Et toujours frais en ses combats fait être ;
Mais ce n'est pas qu'en rien nous favorise,
Cil qui les Dieux et les hommes méprise,
Mais pour plus fort contre les forts paraître.
On
voit mourir toute chose animée
On voit mourir toute chose animée,
Lors que du corps l'âme subtile part.
Je suis le corps, toi la meilleure part :
Où es-tu donc, ô âme bien-aimée ?
Ne
me laissez par si long temps pâmée,
Pour me sauver après viendrais trop tard.
Las ! ne mets point ton corps en ce hasard :
Rends-lui sa part et moitié estimée.
Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse
Cette rencontre et revue amoureuse,
L'accompagnant, non de sévérité,
Non
de rigueur, mais de grâce amiable,
Qui doucement me rende ta beauté,
Jadis cruelle, à présent favorable.
haut
Thérèse
MAQUET
1858-1891
La
Nymphe captive
Seule à jamais ! couchée au sol, l'âme troublée,
Pleine d'un regard vague et d'un désir sans fin,
Elle reste immobile, et sa pose accablée
Du contour délicat accuse le dessin.
Son corps souple et charmant fait une lueur blanche
Entre les durs profils des rocs irréguliers ;
La tunique aux plis droits a glissé sur sa hanche,
Des bandelettes d'or les bouts sont déliés,
Et ses cheveux légers que le vent éparpille
D'une vapeur ambrée auréolent son front. [...]
Elisa
MERCOEUR
1809-1835
La
feuille flétrie
Pourquoi tomber déjà, feuille jaune et flétrie
?
J'aimais ton doux aspect dans ce triste vallon.
Un printemps, un été furent toute ta vie,
Et tu vas sommeiller sur le pâle gazon.
Pauvre feuille
! il n'est plus, le temps où ta verdure
Ombrageait le rameau dépouillé maintenant.
Si fraîche au mois de mai, faut-il que la froidure
Te laisse à peine encore un incertain moment !
L'hiver, saison
des nuits, s'avance et décolore
Ce qui servait d'asile aux habitants des cieux.
Tu meurs ! un vent du soir vient t'embrasser encore,
Mais ces baisers glacés pour toi sont des adieux.
Marguerite de NAVARRE
1492-1549
Cantique spirituel
Je n'ai plus
ni père, ni mère,
Ni soeur, ni frère
Sinon Dieu seul auquel j'espère,
Qui sur le ciel et terre impère ;
Là-haut, là-bas,
Tout par compas ;
Compère, commère,
Voici vie prospère.
Je suis amoureux non en ville,
Ni en maison, ni en château,
Ce n'est de femme ni de fille
Mais du seul bon, puissant et beau :
C'est mon Sauveur
Qui est vainqueur
De péché, mal, peine et douleur ;
Et a ravi à soi mon coeur.
Je n'ai plus, etc.
J'ai mis du tout en oubliance
Le monde et parents et amis,
Biens et honneurs en abondance,
Et les tiens pour mes ennemis.
Fi de tels biens,
Dont les liens
Par Jésus-Christ sont mis à rien,
A fin que nous soyons des siens.
Je n'ai plus, etc.
Je parle, je ris et je chante
Sans avoir souci ni tourment,
Amis et ennemis je hante,
Trouvant partout contentement :
Car par la Foi
En tous je voi
Leur vie, qui est, je le croi,
Tout en Tout, mon Dieu et mon Roi.
Je n'ai plus, etc.
Or puis donc que Dieu est leur vie,
Et que je le crois Tout en tous,
Il est mon ami et m'amie,
Père, Mère, Frère et Époux ;
C'est mon espoir
Mon sûr savoir ;
Mon Étre, ma force, pouvoir,
Qui m'a sauvé par son vouloir.
Je n'ai plus, etc.
Las ! que faut-il
plus à mon âme
Qui est tirée en si bon lieu,
Sinon se laisser en la flamme
Brûler de cette amour de Dieu ?
Et en brûlant,
Le consolant
D'amour, qui rend le coeur volant,
Et sans fin la bouche parlant,
Je n'ai plus, etc.
Amis contemplez quelle joie
J'ai, étant délivre de moi,
Et remis en la sûre voie
Hors des ténèbres de la Loi.
Ce réconfort
Est si très fort,
Que rien plus ne désire, au fort
Qu'être uni à lui par ma Mort.
Je n'ai plus, etc.
haut Anna de NOAILLES
1876-1933
L'inquiet
désir
Voici
l'été encor, la chaleur, la clarté,
La renaissance simple et paisible des plantes,
Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes,
La joie et le tourment dans l'âme rapportés. - Voici le temps
de rêve et de douce folie
Où le coeur, que l'odeur du jour vient enivrer,
Se livre au tendre ennui de toujours espérer
L'éclosion soudaine et bonne de la vie,
Le coeur monte
et s'ébat dans l'air mol et fleuri.
- Mon coeur, qu'attendez-vous de la chaude journée,
Est-ce le clair réveil de l'enfance étonnée
Qui regarde, s'élance, ouvre les mains et rit ?
Est-ce l'essor
naïf et bondissant des rêves
Qui se blessaient aux chocs de leur emportement,
Est-ce le goût du temps passé, du temps clément,
Où l'âme sans effort sentait monter sa sève
?
- Ah ! mon coeur, vous n'aurez plus jamais d'autre bien
Que d'espérer l'Amour et les jeux qui l'escortent,
Et vous savez pourtant le mal que vous apporte
Ce dieu tout irrité des combats dont il vient...
La
mort dit à l'homme...
Voici que vous avez assez souffert, pauvre homme,
Assez connu l'amour, le désir, le dégoût,
L'âpreté du vouloir et la torpeur des sommes,
L'orgueil d'être vivant et de pleurer debout...
Que voulez-vous
savoir qui soit plus délectable
Que la douceur des jours que vous avez tenus,
Quittez le temps, quittez la maison et la table ;
Vous serez sans regret ni peur d'être venu.
J'emplirai votre coeur, vos mains et votre bouche
D'un repos si profond, si chaud et si pesant,
Que le soleil, la pluie et l'orage farouche
Ne réveilleront pas votre âme et votre sang.
- Pauvre âme, comme au jour où vous n'étiez
pas née,
Vous serez pleine d'ombre et de plaisant oubli,
D'autres iront alors par les rudes journées
Pleurant aux creux des mains, des tombes et des lits.
D'autres iront en proie au douloureux vertige
Des profondes amours et du destin amer,
Et vous serez alors la sève dans les tiges,
La rose du rosier et le sel de la mer.
D'autres iront
blessés de désir et de rêve
Et leurs gestes feront de la douleur dans l'air,
Mais vous ne saurez pas que le matin se lève,
Qu'il faut revivre encore, qu'il fait jour, qu'il fait clair.
Ils iront retenant
leur âme qui chancelle
Et trébuchant ainsi qu'un homme pris de vin ;
- Et vous serez alors dans ma nuit éternelle,
Dans ma calme maison, dans mon jardin divin...
George SAND
1804-1876
Chatterton
Quand
vous aurez prouvé, messieurs du journalisme,
Que Chatterton eut tort de mourir ignoré,
Qu'au Théâtre-Français on l'a défiguré,
Quand vous aurez crié sept fois à l'athéisme,
Sept fois au contresens et sept fois au sophisme,
Vous n'aurez pas prouvé que je n'ai pas pleuré.
Et si mes pleurs ont tort devant le pédantisme,
Savez-vous, moucherons, ce que je vous dirai ?
Je
vous dirai : " Sachez que les larmes humaines
Ressemblent en grandeur aux flots de l'Océan ;
On n'en fait rien de bon en les analysant ;
Quand vous en puiseriez deux tonnes toutes pleines,
En les faisant sécher, vous n'en aurez demain
Qu'un méchant grain de sel dans le creux de la main.
haut Madeleine
de SCUDÉRY
1607-1701
Impromptu
IMPROMPTU SUR DES POTS DE FLEURS QUE
MONSIEUR LE PRINCE DE CONDÉ CULTIVA
LUI-MÊME
En voyant ces oeillets qu'un illustre guerrier
Arrosa d'une main qui gagna des batailles,
Souviens-toi qu'Apollon bâtissait des murailles
Et ne t'étonne point que Mars soit jardinier.
Anaïs
SEGALAS
1814-1893
Bertile
Voici
que ma maison est vivante et folâtre,
Et que Dieu l'aperçoit ;
L'oiseau du paradis, le bonheur, vient s'abattre
Et chanter sur mon toit.
Hier, dans mon jardin, une fleur est éclose
Sur le plus frais rosier ;
Hier un bel enfant, autre céleste rose,
Est né dans mon foyer. Bonjour, petit enfant, petit roseau qui penches,
Bonjour, mon diamant ;
Dis, ma Bertile, dis, colombe aux plumes blanches,
Qui viens du firmament,
Quels dons as-tu reçus de Jésus, de sa mère,
De l'ange Gabriel,
Qui t'ouvrirent en pleurs, pour t'envoyer sur terre,
Les portes d'or du ciel ?
Gabriel
t'a donné ce qui fait son essence,
L'angélique douceur ;
Puis, sans doute, il a mis sa robe d'innocence
À sa petite soeur,
Sa couronne de lis, belle entre les plus belles.
Oui, pour lui ressembler,
Prends sa robe de lin ; mais ne prends pas ses ailes,
Tu pourrais t'envoler !
Jésus t'a dit : « À toi la piété,
mon ange,
Oh ! sur terre, aime-moi !
Car je fus un enfant tout chétif dans son lange,
Fragile comme toi.
Aussi, toujours je veille et couvre de mon aile
Tous les pauvres petits,
Et tous les nouveau-nés ont dans leur berceau frêle
Les clefs du paradis.
« Oh ! tu n'auras pas, toi, ma crèche
et mon empire !
Nul mage ne viendra
T'apporter d'Orient l'or, l'encens et la myrrhe ;
On ne te donnera
Que des baisers ; mais, va, l'or et la perle fine,
Qui pourraient te peser,
Au front d'un nouveau-né ne vont pas, ma divine,
Aussi bien qu'un baiser. »
Et
la Vierge t'a dit : « Sois pure, sois limpide,
Du front jusques au coeur.
Mais vois-tu, mon enfant, savoir qu'on est candide,
C'est perdre sa candeur ;
Aussi tu seras pure, ô ma douce colombe,
Sans t'en apercevoir :
Le lis de la vallée et la neige qui tombe
Sont blancs sans le savoir. »
Si
j'avais été là, dans le ciel de lumière
D'où l'enfant descendit,
Moi, j'aurais fait un voeu profane, un voeu de mère ;
Tout haut, j'aurais bien dit :
Vierge, vous êtes sainte, oh ! mettez-lui dans l'âme
Candeur et pureté !
Mais j'aurais dit tout bas : Vierge, vous êtes femme,
Donnez-lui la beauté !
Merci,
vous m'exaucez, ma fille est déjà belle !
Je l'admire et j'attends.
Tout germe, tout sourit, et tout est frais en elle
Et couleur du printemps.
Bouche en fleur, peau de soie, à la teinte vermeille,
Longs yeux noirs et jolis,
Tout est dans ce berceau : n'est-ce pas la corbeille
Où fleurit mon beau lis !
haut Madame Amable TASTU
1798-1885
La
chambre de la châtelaine
...La
châtelaine en sa molle indolence,
De ses pensers suivait le cours changeant
Et se taisait. Dans la lampe d'argent,
Qui se balance à la haute solive,
Se consumait le doux jus de l'olive ;
De ses contours ciselés avec art
Quelques rayons échappés au hasard
Vont effleurer le ciel, où se déploie
L'azur mouvant des courtines de soie ;
Les longs tapis, où, d'un épais velours
La blanche hermine enrichit les contours ;
Du dais massif, les angles où se cache
L'or du cimier sous l'ombre du panache,
Et la splendeur des pilastres dorés
Qui de l'estrade entourent les degrés.
D'un champ de soie, où l'argent se marie,
Le beau tissu de la tapisserie...
Thérèse Martin, dite Sainte THÉRÈSE
DE LISIEUX
1873-1897
Mon Ciel à moi !
Pour
supporter l'exil de la vallée des larmes
Il me faut le regard de mon Divin Sauveur
Ce regard plein d'amour m'a dévoilé ses charmes
Il m'a fait pressentir le Céleste bonheur
Mon Jésus me sourit quand vers Lui je soupire
Alors je ne sens plus l'épreuve de la foi
Le Regard de mon Dieu, son ravissant Sourire,
Voilà mon Ciel à moi !… Mon
Ciel est de pouvoir attirer sur les âmes
Sur l'Eglise ma mère et sur toutes mes sœurs
Les grâces de Jésus et ses Divines flammes
Qui savent embraser et réjouir les cœurs.
Je puis tout obtenir lorsque dans le mystère
Je parle cœur à cœur avec mon Divin Roi
Cette douce Oraison tout près du Sanctuaire
Voilà mon Ciel à moi !...
Mon
Ciel, il est caché dans la petite Hostie
Où Jésus, mon Epoux, se voile par amour
A ce Foyer Divin je vais puiser la vie
Et là mon Doux Sauveur m'écoute nuit et jour
" Oh ! quel heureux instant lorsque dans la tendresse
Tu viens, mon Bien-Aimé, me transformer en toi
Cette union d'amour, cette ineffable ivresse
Voilà mon Ciel à moi !... "
Mon Ciel est de sentir en moi la ressemblance
Du Dieu qui me créa de son Souffle Puissant
Mon Ciel est de rester toujours en sa présence
De l'appeler mon Père et d'être son enfant
Entre ses bras Divins, je ne crains pas l'orage
Le total abandon voilà ma seule loi.
Sommeiller sur son Cœur, tout près de son Visage
Voilà mon Ciel à moi !...
Mon
Ciel, je l'ai trouvé dans la Trinité Sainte
Qui réside en mon cœur, prisonnière d'amour
Là, contemplant mon Dieu, je lui redis sans crainte
Que je veux le servir et l'aimer sans retour.
Mon Ciel est de sourire à ce Dieu que j'adore
Lorsqu'Il veut se cacher pour éprouver ma foi
Souffrir en attendant qu'Il me regarde encore
Voilà mon Ciel à moi !...
(Sainte
Thérèse de l'Enfant-Jésus) Édith
THOMAS
(1850-?)
Les oeillets rouges
Dans
ces temps-là, les nuits, on s'assemblait dans l'ombre,
Indignés, secouant le joug sinistre et noir
De l'homme de Décembre, et l'on frissonnait, sombre
Comme la bête à l'abattoir. L'Empire
s'achevait. Il tuait à son aise,
Dans son antre où le seuil avait l'odeur du sang.
Il régnait, mais dans l'air soufflait la Marseillaise.
Rouge était le soleil levant.
Il arrivait souvent qu'un effluve bardique,
Nous enveloppant tous, faisait vibrer nos coeurs.
A celui qui chantait le recueil héroïque,
Parfois on a jeté des fleurs.
De
ces rouges oeillets que, pour nous reconnaître,
Avait chacun de nous, renaissez, rouges fleurs.
D'autres vous répondront aux temps qui vont paraître,
Et ceux-là seront les vainqueurs.
Ondine VALMORE
1821-1853
La voix
La neige au loin couvre la terre nue ;
Les bois déserts étendent vers la nue
Leurs grands rameaux qui, noirs et séparés,
D'aucune feuille encor ne sont parés ;
La sève dort et le bourgeon sans force
Est pour longtemps engourdi sous l'écorce ;
L'ouragan souffle en proclamant l'hiver
Qui vient glacer l'horizon découvert.
Mais j'ai frémi sous d'invisibles flammes
Voix du printemps qui remuez les âmes,
Quand tout est froid et mort autour de nous,
Voix du printemps, ô voix, d'où venez-vous ?...
Marie-Catherine-Hortense de VILLEDIEU
1632-1683
Jouissance
Aujourd'hui dans tes bras j'ai demeuré pâmée,
Aujourd'hui, cher Tirsis, ton amoureuse ardeur
Triomphe impunément de toute ma pudeur
Et je cède aux transports dont mon âme est charmée.
Ta
flamme et ton respect m'ont enfin désarmée ;
Dans nos embrassements, je mets tout mon bonheur
Et je ne connais plus de vertu ni d'honneur
Puisque j'aime Tirsis et que j'en suis aimée.
O vous, faibles esprits, qui ne connaissez pas
Les plaisirs les plus doux que l'on goûte ici-bas,
Apprenez les transports dont mon âme est ravie !
Une
douce langueur m'ôte le sentiment,
Je meurs entre les bras de mon fidèle Amant,
Et c'est dans cette mort que je trouve la vie.
haut
Renée
VIVIEN
1877-1909
Sommeil
Ô
Sommeil, ô Mort tiède, ô musique muette !
Ton visage s'incline éternellement las,
Et le songe fleurit à l'ombre de tes pas,
Ainsi qu'une nocturne et sombre violette. Les
parfums affaiblis et les astres décrus
Revivent dans tes mains aux pâles transparences
É vocateur d'espoirs et vainqueur de souffrances
Qui nous rends la beauté des êtres disparus.
Des femmes oubliées :
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compteur placé le 24 mars 2005
Sophie
d' ARBOUVILLE
1810-1850
La
jeune fille et l'ange de la poésie
Madeleine de l' AUBESPINE
1546-1596
L'on
verra s'arrêter le mobile du monde
L'on
verra s'arrêter le mobile du monde
L'on verra s'arrêter le mobile du monde,
Les étoiles marcher parmi le firmament,
Saturne infortuné luire bénignement,
Jupiter commander dedans le creux de l'onde.
L'on
verra Mars paisible et la clarté féconde
Du Soleil s'obscurcir sans force et mouvement,
Vénus sans amitié, Stilbon sans changement,
Et la Lune en carré changer sa forme ronde,
Le
feu sera pesant et légère la terre,
L'eau sera chaude et sèche et dans l'air qui l'enserre,
On verra les poissons voler et se nourrir, Plutôt que mon amour, à vous seul destinée,
Se tourne en autre part, car pour vous je fus née,
Je ne vis que pour vous, pour vous je veux mourir.
Félicie-Marie-Émilie
d' AYZAC
1810-1891
Le nid Fanny de BEAUHARNAIS
1738-1813
Portrait
des Français
Tous vos goûts sont inconséquents :
Un rien change vos caractères ;
Un rien commande à vos penchants.
Vous prenez pour des feux ardents
Les bluettes les plus légères.
La nouveauté, son fol attrait,
Vous enflamment jusqu'au délire :
Un rien suffit pour vous séduire
Et l'enfance est votre portrait.
Qui vous amuse, vous maîtrise ;
Vous fait-on rire ? On a tout fait !
Et vous n'aimez que par surprise.
Vous n'avez tous qu'un seul jargon,
Bien frivole, bien incommode.
Si la raison était de mode,
Vous auriez tous de la raison.
Dors à mes
pieds !...
Dors à mes pieds !... Rêve d'amour
Mon souffle, comme une caresse,
Glissera sur le pur contour
De ce beau front qu'avec paresse
Tu reposes sur mes genoux.
Dors à mes pieds, tout fait silence,
Hors la branche qui se balance,
Souple et frêle, au-dessus de nous ;
Dors à mes pieds, tout fait silence.
Sous mes baisers clos tes yeux noirs,
Tes yeux où brillent tant de flammes,
Qu'on les croirait les deux miroirs
Où se reflètent nos deux âmes.
Dors à mes pieds !... Rêve d'amour ;
Je suis jalouse de tes rêves,
Comme du temps que tu m'enlèves
Avec le monde chaque jour...
Je suis jalouse de tes rêves !...
Le soleil
glisse à l'horizon.
Pas un souffle, pas un nuage...
Un rayon d'or, sur le gazon,
Reste comme un heureux présage !
Nos riches tapis ne sont pas
Aussi doux que ce lit de mousse
Où, folâtre, ta main repousse
Le brin d'herbe effleurant mon bras.
Dors sur l'herbe, les fleurs, la mousse...
Dors à mes pieds !... Rêve
d'amour :
Mon souffle, comme une caresse,
Glissera sur le pur contour
De ce beau front qu'avec paresse
Tu reposes sur mes genoux.
Dors à mes pieds, tout fait silence,
Hors la branche qui se balance,
Souple et frêle, au-dessus de nous ;
Dors à mes pieds, tout fait silence.
haut
Louise-Angélique
BERTIN
1805-1863
La
Mort et la Vie
Si la mort est le but, pourquoi donc sur les routes
Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs ?
Et lorsqu'au vent d'automne elles s'envolent toutes,
Pourquoi les voir partir d'un oeil momifié de pleurs
?
Si la vie est le but, pourquoi donc sur les routes
Tant de pierres dans l'herbe et d'épines aux fleurs,
Que, pendant le voyage, hélas ! nous devons toutes
Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs ?
Augustine-Malvina BLANCHECOTTE
1830-1895
Le sommeil
Les
perdus, les absents, les morts que fait la vie,
Ces fantômes d'un jour si longuement pleurés, Reparaissent
en rêve avec leur voix amie,
Le piège étincelant des regards adorés.
Les
amours prisonniers prennent tous leur volée,
La nuit tient la revanche éclatante du jour.
L'aveu brûle la lèvre un moment descellée.
Après le dur réel, l'idéal a son tour
!
Ô vie en plein azur que le sommeil ramène,
Paradis où le coeur donne ses rendez-vous,
N'es-tu pas à ton heure une autre vie humaine,
Aussi vraie, aussi sûre, aussi palpable en nous,
Une vie invisible aussi pleine et vibrante
Que la visible vie où s'étouffent nos jours,
Cette vie incomplète, inassouvie, errante,
S'ouvrant sur l'infini, nous décevant toujours ?
Marceline DESBORDES-VALMORE
1786-1859
A l'amour
Reprends de ce bouquet les trompeuses couleurs,
Ces lettres qui font mon supplice,
Ce portrait qui fut ton complice ;
Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs.
Je
te rends ce trésor funeste,
Ce froid témoin de mon affreux ennui.
Ton souvenir brûlant, que je déteste,
Sera bientôt froid comme lui.
Oh ! Reprends tout. Si ma main tremble encore,
C'est que j'ai cru te voir sous ces traits que j'abhorre.
Oui, j'ai cru rencontrer le regard d'un trompeur ;
Ce fantôme a troublé mon courage timide.
Ciel
! On peut donc mourir à l'aspect d'un perfide,
Si son ombre fait tant de peur !
Comme ces feux errants dont le reflet égare,
La flamme de ses yeux a passé devant moi ;
Je
rougis d'oublier qu'enfin tout nous sépare ;
Mais je n'en rougis que pour toi.
Que mes froids sentiments s'expriment avec peine !
Amour... que je te hais de m'apprendre la haine !
Eloigne-toi, reprends ces trompeuses couleurs,
Ces lettres, qui font mon supplice,
Ce portrait, qui fut ton complice ;
Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs !
Cache
au moins ma colère au cruel qui t'envoie,
Dis que j'ai tout brisé, sans larmes, sans efforts
;
En lui peignant mes douloureux transports,
Tu lui donnerais trop de joie.
Reprends
aussi, reprends les écrits dangereux,
Où, cachant sous des fleurs son premier artifice,
Il voulut essayer sa cruauté novice
Sur un coeur simple et malheureux.
Quand
tu voudras encore égarer l'innocence,
Quand tu voudras voir brûler et languir,
Quand tu voudras faire aimer et mourir,
N'emprunte pas d'autre éloquence.
L'art
de séduire est là, comme il est dans son
coeur !
Va ! Tu n'as plus besoin d'étude.
Sois léger par penchant, ingrat par habitude,
Donne la fièvre, amour, et garde ta froideur.
Ne change rien aux aveux pleins de charmes
Dont la magie entraîne au désespoir :
Tu peux de chaque mot calculer le pouvoir,
Et choisir ceux encore imprégnés de mes larmes...
Il
n'ose me répondre, il s'envole... il est loin.
Puisse-t-il d'un ingrat éterniser l'absence !
Il faudrait par fierté sourire en sa présence
:
J'aime mieux souffrir sans témoin.
Il ne reviendra plus, il sait que je l'abhorre ;
Je l'ai dit à l'amour, qui déjà s'est
enfui.
S'il osait revenir, je le dirais encore :
Mais on approche, on parle... hélas ! Ce n'est pas lui
!
Aveu d'une femme
Savez-vous pourquoi, madame,
Je refusais de vous voir ?
J'aime ! Et je sens qu'une femme
Des femmes craint le pouvoir.
Le vôtre est tout dans vos charmes,
Qu'il faut, par force, adorer.
L'inquiétude a des larmes :
Je ne voulais pas pleurer.
Quelque part que je me trouve,
Mon seul ami va venir ;
Je vis de ce qu'il éprouve,
J'en fais tout mon avenir.
Se souvient-on d'humbles flammes
Quand on voit vos yeux brûler ?
Ils font trembler bien des âmes :
Je ne voulais pas trembler.
Dans cette foule asservie,
Dont vous respirez l'encens,
Où j'aurais senti ma vie
S'en aller à vos accents,
Celui qui me rend peureuse,
Moins tendre, sans repentir,
M'eût dit : " N'es-tu plus heureuse ? "
Je ne voulais pas mentir.
Dans
l'éclat de vos conquêtes
Si votre coeur s'est donné,
Triste et fier au sein des fêtes,
N'a-t-il jamais frissonné ?
La plus tendre, ou la plus belle,
Aiment-elles sans souffrir ?
On meurt pour un infidèle :
Je ne voulais pas mourir.
Antoinette
DESHOULIÈRES
1638-1694
Entre deux draps
Entre deux draps de toile belle et bonne,
Que très souvent on rechange, on savonne,
La jeune Iris, au coeur sincère et haut,
Aux yeux brillants, à l'esprit sans défaut,
Jusqu'à midi volontiers se mitonne.
Je
ne combats de goûts contre personne,
Mais franchement sa paresse m'étonne ;
C'est demeurer seule plus qu'il ne faut
Entre deux draps.
Quand à rêver
ainsi l'on s'abandonne,
Le traître amour rarement le pardonne :
À
soupirer on s'exerce bientôt :
Et la vertu soutient un grand assaut,
Quand une fille avec son coeur raisonne
Entre deux draps.
Adélaïde
DUFRÉNOY
1765-1825
L'amour
Passer
ses jours à désirer,
Sans trop savoir ce qu'on désire ;
Au même instant rire et pleurer,
Sans raison de pleurer et sans raison de rire ;
Redouter le matin et le soir souhaiter
D'avoir toujours droit de se plaindre,
Craindre quand on doit se flatter,
Et se flatter quand on doit craindre ;
Adorer, haïr son tourment ;
À la fois s'effrayer, se jouer des entraves ;
Glisser légèrement sur les affaires graves,
Pour traiter un rien gravement,
Se montrer tour à tour dissimulé, sincère,
Timide, audacieux, crédule, méfiant ;
Trembler en tout sacrifiant,
De n'en point encore assez faire ;
Soupçonner les amis qu'on devrait estimer ;
Ê
tre le jour, la nuit, en guerre avec soi-même ;
Voilà ce qu'on se plaint de sentir quand on aime,
Et de ne plus sentir quand on cesse d'aimer.
Pauline
de FLAUGERGUES
1810-1853
Souvenez-vous
de moi
Mon oeil distrait, errant dans la prairie,
T'a reconnue avec transport.
Suis-moi, rappelle à mon âme attendrie
Les moments passés sur ce bord.
Mais non, fleuris et meurs sur ce rivage,
J'y voudrais mourir près de toi...
Je pars... Vous tous dont j'emporte l'image,
Souvenez-vous de moi !
Reine
GARDE
1810-1887
A mes hirondelles
L'hiver
au doux printemps vient de céder la place,
Mars de sa tiède haleine a réchauffé l'espace,
La prairie étale ses fleurs :
Revenez donc, mes hirondelles,
Ne me soyez point infidèles,
Revenez, le bruit de vos ailes
A l'instant suspendra mes pleurs.
Laissant au rossignol les arbres du bocage,
Dans mes vases garnis de fleurs et de feuillage,
Gazouillez du matin au soir.
Je veux que chacune en dispose,
Et pour mieux becqueter la rose,
La giroflée à peine éclose,
Penchez-vous sur mon arrosoir.
Pernette du GUILLET
1520-1545
Je
ne crois point ce que vous dites
Je ne crois point ce que vous dites :
Que tant de bien me désiriez,
Comme à celle, pour qui vous fites
Ce que pour vous faire devriez.
Mais quelle plus estimeriez :
Ou celle qui, d'un coeur tremblant,
N'ose dire ce que voudriez,
Ou qui le dit d'un faux semblant ?
(Rymes XXXI)
Augusta
HOLMÈS
(1847-1903)
Sérénade
printanière
Hier
comme aujourd'hui, ce soir comme demain,
Je t'adore !
Quand je vois ton regard, quand je frôle ta main,
C'est l'aurore !
Qui donc nous avait dit que le monde est méchant,
Que l'on souffre,
Que la vie est un pont qui tremble, se penchant
Sur un gouffre ?
Où donc sont les ennuis, les erreurs, les dangers,
Les désastres ?
Avril gazouille et rit dans les tendres vergers
Fleuris d'astres !
Le sombre hiver a fui ; le radieux printemps
Nous délivre.
Viens mêler à mes pleurs tes baisers haletants
;
Je veux vivre !
Nos coeurs sont confondus, nos âmes pour toujours
Sont unies ;
Nous avons épelé le livre des amours
Infinies !
Et je ne vois plus rien que l'éclair de tes yeux
Pleins de fièvres...
Viens ! je veux soupirer les suprêmes aveux
Sur tes lèvres !...
Isabelle KAYSER
1866-1925
Les Morts
...
Les Morts aimés sont les hôtes aux mains discrètes
Qui demandent leur pain quotidien, sans bruit,
Ils ne viennent jamais nous troubler dans nos fêtes,
Mais veulent partager l'angoisse de nos nuits. [...]
Marie
KRYSINSKA
1864-1908
Symphonie
en gris
À Rodolphe Salis.
Plus d'ardentes lueurs sur le ciel alourdi,
Qui semble tristement rêver.
Les arbres, sans mouvement,
Mettent dans le loin une dentelle grise. -
Sur le ciel qui semble tristement rêver,
Plus d'ardentes lueurs. -
Dans l'air gris flottent les apaisements,
Les résignations et les inquiétudes.
Du sol consterné monte une rumeur étrange,
surhumaine.
Cabalistique langage entendu seulement
Des âmes attentives. -
Les apaisements, les résignations, et les inquiétudes
Flottent dans l'air gris. -
Les silhouettes vagues ont le geste de la folie.
Les maisons sont assises disgracieusement
Comme de vieilles femmes -
Les silhouettes vagues ont le geste de la folie. -
C'est
l'heure cruelle et stupéfiante,
Où la chauve-souris déploie ses ailes grises,
Et s'en va rôdant comme un malfaiteur. -
Les silhouettes vagues ont le geste de la folie. -
Près de l'étang
endormi
Le grillon fredonne d'exquises romances.
Et doucement ressuscitent dans l'air gris
Les choses enfuies.
Près de l'étang
endormi
Le grillon fredonne d'exquises romances.
Sous le ciel qui semble tristement rêver.
Hermance
LESGUILLON, née Sandrin
(1810-?)
A Marceline Desbordes-Valmore
Oh ! laissez-moi vous parler d'elle !
Elle est soeur de mon âme et d'un écho touchant
Palpite encore en moi sa langue maternelle ;
Je l'aime ! elle est du coeur le plus tendre modèle,
Quand j'étais à l'aurore, elle était mon
couchant,
Et lorsque mon rayon fut béni par sa gloire,
Je l'ai chantée ; elle aime mon encens !
Aujourd'hui son beau nom reste dans ma mémoire !
Puisse son souvenir conserver mes accents !
Anne de MARQUETS
1533-1588
Ne jetez plus sur nous d'injures si grands sommes
Ne
jetez plus sur nous d'injures si grands sommes,
Hommes par trop ingrats et de coeur endurci,
Dieu n'a-t-il pas de nous comme de vous souci ?
N'est-il pas créateur des femmes et des hommes ?
Je sais bien qu'entre vous il y a maints prud'hommes,
Maintes femmes y a vertueuses aussi ;
Et l'un et l'autre sexe il n'y a nul sans si,
Car d'une même chair environnés nous sommes.
Voyez comme aujourd'hui les femmes ont l'honneur
Les premières de voir le souverain Seigneur,
De lui baiser les pieds, d'aller dire aux Apôtres
Qu'il a vaincu la mort et qu'ore il est vivant.
De nous blasonner donc cessez dorénavant :
N'enviez nos honneurs, contentez-vous des vôtres.
Louise MICHEL
1830-1905
Chanson de cirque
Corrida de Muerte
Les
hauts barons blasonnés d'or,
Les duchesses de similor,
Les viveuses toutes hagardes,
Les crevés aux faces blafardes,
Vont s'égayer. Ah ! oui, vraiment,
Jacques Bonhomme est bon enfant.
C'est du sang vermeil qu'ils vont voir.
Jadis, comme un rouge abattoir,
Paris ne fut pour eux qu'un drame
Et ce souvenir les affame ;
Ils en ont soif. Ah ! oui, vraiment,
Jacques Bonhomme est bon enfant.
Peut-être
qu'ils visent plus haut :
Après le cirque, l'échafaud ;
La morgue corsera la fête.
Aujourd'hui seulement la bête,
Et demain l'homme. Ah ! oui, vraiment
Jacques Bonhomme est bon enfant.
Les repus ont le rouge aux yeux.
Et cela fait songer les gueux,
Les gueux expirants de misère.
Tant mieux ! Aux fainéants la guerre ;
Ils ne diront plus si longtemps :
Jacques Bonhomme est bon enfant.
Marie
NERVAT
1874-1909
Je
voudrais aller me promener dans les bois
Je
voudrais aller me promener dans les bois ;
j'aurais un grand chapeau, une robe légère,
je me griserais d'air et de bonne lumière,
et tu me rapprendrais à marcher à ton bras.
Je voudrais aller dans un grand bois, un vieux bois,
où l'on dit que les fées se promènent encore
;
peut-être en attendant du soir jusqu'à l'aurore,
qu'une d'elles nous laisserait ouïr sa voix.
Moi je n'ai pas vu d'arbres depuis si longtemps,
ni de fleurs dans les jardins ! Celles que tu portes,
et que tu poses sur mon lit, à moitié mortes,
achèvent de mourir dans les appartements.
Ce ne sont pas de vraies fleurs libres sous le ciel ;
elles ont des robes rouges trop tuyautées,
puis, sur les draps, on dirait des taches figées,
taches de sang qui font plus pâles mes mains frêles.
J'aime mes
mains à présent, elles sont si blanches
!
je vois les petites veines bleues sous la peau,
je n'ai gardé à ma main gauche que l'anneau,
l'anneau d'or que tu m'as donné avec ton âme.
Mes pauvres mains ont l'air si lasses sur les draps !
Ah ! je voudrais sortir, marcher, je me sens forte,
je voudrais fuir bien loin, et refermer la porte
sur cette chambre monotone de malade.
haut
Marie NIZET
1859-1922
La bouche
Ni sa pensée,
en vol vers moi par tant de lieues,
Ni le rayon qui court sur son front de lumière,
Ni sa beauté de jeune dieu qui la première
Me tenta, ni ses yeux - ces deux caresses bleues ;
Ni son cou ni ses bras, ni rien de ce qu'on touche,
Ni rien de ce qu'on voit de lui ne vaut sa bouche
Où l'on meurt de plaisir et qui s'acharne à mordre,
Sa bouche
de fraîcheur, de délices, de flamme,
Fleur de volupté, de luxure et de désordre,
Qui vous vide le coeur et vous boit jusqu'à l'âme...
Louisa
PÈNE-SIEFERT
1845-1877
Rentrez
dans vos cartons, robe, rubans, résille !
Rentrez
dans vos cartons, robe, rubans, résille !
Rentrez, je ne suis plus l'heureuse jeune fille
Que vous avez connue en de plus anciens jours.
Je ne suis plus coquette, ô mes pauvres atours !
Laissez-moi ma cornette et ma robe de chambre,
Laissez-moi les porter jusqu'au mois de décembre ;
Leur timide couleur n'offense point mes yeux :
C'est comme un deuil bien humble et bien silencieux,
Qui m'adoucit un peu les réalités dures.
Allez-vous-en au loin, allez-vous-en, parures !
Avec vous je sens trop qu'il ne reviendra plus,
Celui pour qui j'ai pris tant de soins superflus !
Madame
de PRESSENSÉ
1826-1901
Ah ! ne me dites pas...
Ah
! ne me dites pas que la vie est un rêve,
Une ombre qui s'enfuit et flotte sous mes pas ;
C'est le temps de la lutte, et si rien ne s'achève,
L'éternel avenir a son germe ici-bas. La
vie est un combat, la vie est une arène
Où le devoir grandit du triomphe obtenu ;
C'est le sentier qui monte, et pas à pas nous mène
Aux sommets d'où la vue embrasse l'inconnu.
Marie-Caroline QUILLET
1835-1867
Ce
qu'il faut au poète
Enfant de la nature,
Il lui faut ses bouquets ;
Ses tapis de verdure
Et l'or de ses guérets.
Mais
il faut au poète
Des rythmes inconnus,
Les clartés du prophète
Et les nuits de Jésus.
Il
lui faut des études
Aux aspects infinis :
D'austères solitudes
Pour nourrir ses esprits.
C'est
là que le génie,
Au souffle créateur,
Infiltre l'harmonie
Dans le front du penseur...
Cécile
SAUVAGE
1883-1927
Tu tettes le lait pur...
Tu
tettes le lait pur de mon âme sereine,
Mon petit nourrisson qui n'as pas vu le jour,
Et sur ses genoux blancs elle, berce la tienne
En lui parlant tout bas de la vie au front lourd. Voici le lait d'esprit et le lait de tendresse,
Voici le regard d'or qu'on jette sur les cieux ;
Goûte près de mon coeur l'aube de la sagesse ;
Car sur terre jamais tu ne comprendras mieux.
Vois,
mon âme
sur toi s'inclinant plus encore,
Dans le temps que tu dors au berceau de mon flanc,
Brode des oiseaux blonds avec des fils d'aurore
Pour draper sur ton être un voile étincelant ;
Elle
forme en rêvant ton âme nébuleuse
Dont le jeune noyau est encore amolli
Et t'annonce le jour, prudente et soucieuse,
En le laissant filtrer entre ses doigts polis.
Ouvre
d'abord tes yeux à mon doux crépuscule,
Prépare-les longtemps à l'éclat du soleil
;
Vole dans mes jardins, léger comme une bulle,
Afin de ne pas trop t'étonner au réveil.
Cours
après
les frelons, joue avec les abeilles
Que pour toi ma pensée amène du dehors,
Soupèse entre tes mains la mamelle des treilles,
Souffle sur cette eau mauve où la campagne dort.
Entre
dans ma maison intérieure et nette
Où de beaux lévriers s'allongent près
du mur,
Vois des huiles brûler dans une cassolette
Et le cristal limpide ainsi qu'un désir pur.
Ce
carré de clarté là-bas, c'est la fenêtre
Où le soleil assied son globe de rayons.
Voici tout l'Orient qui chante dans mon être
Avec ses oiseaux bleus, avec ses papillons ;
Sur la vitre d'azur une rose s'appuie.
En dégageant son front du feuillage élancé ;
Ma colombe privée y somnole, meurtrie
De parfum, oubliant le grain que j'ai versé.
Entr'ouvre l'huis muet, petit mage candide.
Toi seul peux pénétrer avec tes légers pas
Dans la salle secrète où, lasse et le coeur vide,
Sur des maux indécis j'ai sangloté tout bas.
Ou
bien, si tu le veux, descends par la croisée
Sur le chemin poudreux du rayon de midi,
Ainsi qu'un dieu poucet à la chair irisée
Qui serait de la rose et du soleil sorti.
Je
suis là, je souris, donne-moi ta main frêle,
Plus douce à caresser que le duvet des fleurs ;
Je veux te raconter la légende éternelle
Du monde qui comprend le rire et les douleurs.
Écoute et souviens-toi d'avoir touché mon âme
;
Quelque jour je pourrai peut-être dans tes yeux
La retrouver avec son silence et sa flamme
Et peut-être qu'alors je la comprendrai mieux.
Ô toi
que je cajole avec crainte dans l'ouate,
Petite âme en bourgeon attachée à ma fleur,
D'un morceau de mon coeur je façonne ton coeur,
Ô mon fruit cotonneux, petite bouche moite.
Sabine SICAUD
1913-1928
Le chemin creux
Le
vieux chemin creusé d'ornières ?
Il a trop plu.
Le vieux chemin de la Carrière,
Celui du vieux moulin qui ne moud plus,
Le chemin du Seigneur qui n'a plus de château,
Le chemin du Bourreau,
Le chemin de la malle-poste,
Et ceux qui les croisaient, tous les chemins herbus,
Tous les chemins pleins d'eau,
Tous les chemins perdus...
Entre les ronces hautes,
Les prunelliers, la douce-amère, les bryones,
Le vert était celui des grottes et le jaune
Celui de la mélancolie.
Même le gel craquant sous le pas des brebis
Y devient triste avant la nuit tombée.
Les chemins creux, la pluie,
Le givre gris,
Le dernier scarabée...
Prenons la route neuve
Qui sur un pont solide et neuf passe le fleuve.
Marie
STUART, reine d'Ecosse
1542-1587
Sonnet
Que
suis-je, hélas ! et de quoi sert ma vie ?
Je ne suis fors qu'un corps privé de coeur,
Une ombre vaine, un objet de malheur,
Qui n'a plus rien que de mourir envie. Plus
ne portez, ô ennemis,
d'envie
A qui n'a plus l'esprit à la grandeur,
Ja consommé d'excessive douleur.
Votre ire en bref se verra assouvie.
Et
vous, amis, qui m'avez tenue chère,
Souvenez-vous que sans heur, sans santé,
Je ne saurais aucun bon oeuvre faire.
Souhaitez
donc fin de calamité
Et que ci-bas, étant assez punie,
J'aye ma part en la joie infinie.
haut Constance
de THÉIS
1767-1845
Epître
aux femmes
Ô femmes,
c'est pour vous que j'accorde ma lyre ;
Ô
femmes, c'est pour vous qu'en mon brûlant délire,
D'un usage orgueilleux, bravant les vains efforts,
Je laisse enfin ma voix exprimer mes transports.
Assez et trop longtemps la honteuse ignorance
A jusqu'en vos vieux jours prolongé votre enfance ;
Assez et trop longtemps les hommes, égarés,
Ont craint de voir en vous des censeurs éclairés
;
Les temps sont arrivés, la raison vous appelle :
Femmes éveillez-vous et soyez dignes d'elle. Si
la nature a fait deux sexes différents,
Elle a changé la forme, et non les éléments.
Même loi, même erreur, même ivresse les guide
;
L'un et l'autre propose, exécute ou décide ;
Les charges, les pouvoirs entre eux deux divisés,
Par un ordre immuable y restent balancés.[...]
Mais
déjà mille voix ont blâmé notre
audace ;
On s'étonne, on murmure, on s'agite, on menace ;
On veut nous arracher la plume et le pinceau ;
Chacun a contre nous sa chanson, ses bons mots ;
L'un, ignorant et sot, vient, avec ironie,
Nous citer de Molière un vers qu'il estropie ;
L'autre, vain par système et jaloux par métier,
Dit d'un air dédaigneux : Elle a son teinturier.
De jeunes gens à peine échappés au collège
Discutent hardiment nos droits, leur privilège ;
Et les arrêts dictés par la fatuité,
La mode, l'ignorance, et la futilité,
Répétés en écho par ces juges imberbes,
Après deux ou trois jours sont passés en proverbes.
En vain l'homme de bien (car il en est toujours)
En vain l'homme de bien vient à notre secours,
Leur prouve de nos coeurs la force, le courage,
Leur montre nos lauriers conservés d'âge en âge,
Leur dit qu'on peut unir grâces, talents, vertus ;
Que Minerve était femme aussi bien que Vénus ;
Rien ne peut ramener cette foule en délire ;
L'honnête homme se tait, nous regarde et soupire.
Mais, ô dieux, qu'il soupire et qu'il gémit bien
plus
Quand il voit les effets de ce cruel abus ;
Quand il voit le besoin de distraire nos âmes
Se porter, malgré nous, sur de coupables flammes !
Quand il voit ces transports que réclamaient les arts
Dans un monde pervers offenser ses regards,
Et sur un front terni la licence funeste
Remplacer les lauriers du mérite modeste !
Ah ! détournons les yeux de cet affreux tableau !
Ô femmes, reprenez la plume et le pinceau.
Laissez le moraliste, employant le sophisme,
Autoriser en vain l'effort du despotisme ;
Laissez-le, tourmentant des mots insidieux,
Dégrader notre sexe et vanter nos beaux yeux ;
Laissons l'anatomiste, aveugle en sa science,
D'une fibre avec art calculer la puissance,
Et du plus et du moins inférer sans appel
Que sa femme lui doit un respect éternel.
La nature a des droits qu'il ignore lui-même :
On ne la courbe pas sous le poids d'un système ;
Aux mains de la faiblesse elle met la valeur ;
Sur le front du superbe, elle écrit la terreur ;
Et, dédaignant les mots de sexe et d'apparence,
Pèse dans sa grandeur les dons qu'elle dispense. [...]
Anne
d' URFÉ
1555-1621
Sonnet
L'âme sortant du corps du Roi de l'univers,
Prenant le bois sacré que l'agneau sans macule
Avait oint de son sang, ainsi que fit Hercule,
Magnanime guerrier, elle vint aux enfers. Là d'un coup de la croix, elle verse à l'envers
Les huis impérieux de la maison qui brûle,
É pouvante Pluton qui confus se recule.
Elle en tira les siens, y laissant les pervers.
Et
le troisième jour, peu après
que l'aurore
Fut apparue au ciel qu'elle peint et colore,
Rentrant dedans son corps, le fit ressusciter,
Immortel,
glorieux, d'une façon nouvelle,
Car la mort n'eut pouvoir aucun d'y résister,
Parce que tout fléchit à sa force éternelle.
Marguerite
de VALOIS, dite la reine MARGOT
1553-1615
Stances amoureuses de la Reine de Navarre
(extraits)
J'ai
un ciel de désir, un monde de tristesse,
Un univers de maux, mille feux de détresse,
Un Etna de sanglots et une mer de pleurs.
J'ai mille jours d'ennuis, mille nuits de disgrâce,
Un printemps d'espérance et un hiver de glace ;
De soupirs un automne, un été de chaleurs.
Clair
soleil de mes yeux, si je n'ai ta lumière,
Une aveugle nuée ennuitte ma paupière,
Une pluie de pleurs découle de mes yeux.
Les clairs éclairs d'Amour, les éclats de sa
foudre,
Entrefendent mes nuits et m'écrasent en poudre :
Quand j'entonne mes cris, lors j'étonne les cieux.
...
Belle âme de mon corps, bel esprit de mon âme,
Flamme de mon esprit et chaleur de ma flamme,
J'envie à tous les vifs, j'envie à tous les morts.
Ma vie, si tu vis, ne peut être ravie,
Vu que ta vie est plus la vie de ma vie,
Que ma vie n'est pas la vie de mon corps !
Je
vis par et pour toi, ainsi que pour moi-même ;
Je vis par et pour moi, ainsi que pour toi-même :
Nous n'aurons qu'une vie et n'aurons qu'un trépas.
Je ne veux pas ta mort, je désire la mienne,
Mais ma mort est ta mort et ma vie est la tienne ;
Ainsi je veux mourir, et je ne le veux pas !..
Mélanie
WALDOR
1796-1871
Dors à mes
pieds !...
Dors à mes pieds !... Rêve
d'amour
Mon souffle, comme une caresse,
Glissera sur le pur contour
De ce beau front qu'avec paresse
Tu reposes sur mes genoux.
Dors à mes pieds, tout fait silence,
Hors la branche qui se balance,
Souple et frêle, au-dessus de nous ;
Dors à mes pieds, tout fait silence. Sous mes baisers clos tes yeux noirs,
Tes yeux où brillent tant de flammes,
Qu'on les croirait les deux miroirs
Où se reflètent nos deux âmes.
Dors à mes pieds !... Rêve d'amour ;
Je suis jalouse de tes rêves,
Comme du temps que tu m'enlèves
Avec le monde chaque jour...
Je suis jalouse de tes rêves !...
Le
soleil glisse à l'horizon.
Pas un souffle, pas un nuage...
Un rayon d'or, sur le gazon,
Reste comme un heureux présage !
Nos riches tapis ne sont pas
Aussi doux que ce lit de mousse
Où, folâtre, ta main repousse
Le brin d'herbe effleurant mon bras.
Dors sur l'herbe, les fleurs, la mousse...
Dors à mes pieds !... Rêve
d'amour :
Mon souffle, comme une caresse,
Glissera sur le pur contour
De ce beau front qu'avec paresse
Tu reposes sur mes genoux.
Dors à mes pieds, tout fait silence,
Hors la branche qui se balance,
Souple et frêle, au-dessus de nous ;
Dors à mes pieds, tout fait silence.
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