Psychanalyste

Sigmund Freud

...La psychanalyse a au contraire émis des jugements très pessimistes sur l'homme, sur l'Avenir d'une illusion, sur le Malaise dans la civilisation, sur la nature radicalement conflictuelle du psychisme humain, la présence incessante de la pulsion de mort. On construit si volontiers l'idéal de l'homme parfait, de l'homme jamais malade, de l'homme au-dessus des malheurs et des passions. Et l'on pense que la psychanalyse est l'une des voies, peut-être la plus sophistiquée ou la meilleure pour y parvenir, ce qui ne veut rien dire. De même qu'il est absurde de dire ce que trop d'analystes se complaisent à répéter que la psychanalyse ne guérit pas toujours, sorte d'aveu d'impuissance qui fait figure de modestie bien orientée... Jean Clavreul "L'homme qui marche" ed. O. Jacob-juin 2007

Le refoulement

freud psychanalyste

 

 

Le refoulement : 1895 - ESQUISSE / ENTWURF

Il est plus difficile d'expliquer la défense primaire ou refoulement, à savoir le fait qu'une image de souvenir hostile est toujours le plus vite possible laissée en plan par l'investissement...

14 - INTRODUCTION DU "MOI"
En fait, avec l’hypothèse de l' "attraction de voeu" et la pente vers le refoulement, nous avons déjà abordé un état de Ψ qui n'a pas encore été discuté, car ces deux processus indiquent qu'une organisation s'est formée en Ψ dont la présence perturbe des écoulements qui, la première fois, se sont accomplis de manière déterminée...

L'analyse a révélé ce résultat surprenant; à chaque contrainte correspond un refoulement, à chaque intrusion démesurée dans la conscience correspond une amnésie.Le terme "surintense" renvoie à des caractères quantitatifs; on n'est pas loin de supposer que le refoulement a le sens quantitatif d'un dénudement de quantité (Q) et que la somme des deux équivaut à la normale. Ce n'est donc que la répartition qui a changé. Quelque chose a été ajouté à A qui a été soustrait à B, le processus pathologique est celui d'un déplacement comme nous avons appris à le connaître dans le rêve donc un processus primaire Ψ...

Il n'y aurait là rien d'autre à deviner et rien de plus à construire si l'expérience clinique n'enseignait pas deux états de fait. Le refoulement concerne toujours des représentations qui, premièrement, éveillent un affect pénible (déplaisir) pour le Moi, deuxièmement sont issues de la vie sexuelle. On peut déjà supputer que c'est cet affect de déplaisir qui fait aboutir le refoulement. En effet, nous avons déjà admis une défense primaire qui consiste en ceci que le courant de penser s'inverse dès qu'il bute sur un neurone dont l'investissement délie du déplaisir. Il s'agit donc d'un processus de défense provenant du Moi investi lequel a comme conséquence le refoulement hystérique et par suite la contrainte hystérique. En ceci le processus semble se séparer des processus primaires Ψ.

3 - LA DÉFENSE PATHOLOGIQUE

Nous sommes cependant très éloignés d'une solution. La réussite du refoulement hystérique diffère, comme nous le savons, dans une très large mesure, de celle de la défense normale que nous connaissons avec exactitude. En général nous évitons de penser à ce qui n'éveille que du déplaisir, et nous le faisons en dirigeant nos pensées vers autre chose. Si toutefois nous arrivons ensuite à ce que la représentation B incompatible émerge rarement dans notre conscience, parce que nous l'avons maintenue isolée le plus possible, nous ne réussissons pourtant jamais à oublier B au point que nous ne puissions y être rappelés par une nouvelle perception. Un tel éveil ne peut pas être empêché même dans le cas de l'hystérie, la différence ne consiste qu'en ceci qu'au lieu de B c'est toujours A qui devient conscient, donc qui est investi. C'est donc une formation de symboles d'une si grande fixité qui constitue cette réalisation allant au-delà de la défense normale...

Il est tout à fait impossible d'admettre que les affects sexuels pénibles dépassent à ce point en intensité tous les autres affects de déplaisir. Ce doit être un autre caractère de la représentation sexuelle qui peut expliquer que seules des représentations sexuelles sont soumises au refoulement. Ajoutons ici encore une remarque. Le refoulement hystérique survient manifestement grâce à l'aide de la formation de symboles, du déplacement sur d'autres neurones. On pourrait alors penser que l'énigme ne repose que sur le mécanisme de ce déplacement, qu'il n'y aurait rien à expliquer quant au refoulement lui-même. Pourtant l'analyse, par exemple, de la névrose obsessionnelle nous apprendra que là a lieu du refoulement sans formation de symboles et même que refoulement et substitution s'y disjoignent quant au temps. Ainsi le processus du refoulement demeure le noyau de l'énigme...

Le refoulement : 1904 - Cinq leçons de psychanalyse

C'est sur cette idée de résistance que j'ai fondé ma conception des processus psychiques dans l'hystérie. La suppression de cette résistance s'est montrée indispensable au rétablissement du malade. D'après le mécanisme de la guérison, on peut déjà se faire une idée très précise de la marche de la maladie. Les mêmes forces qui, aujourd'hui, s'opposent à la réintégration de l'oublié dans le conscient sont assurément celles qui ont, au moment du traumatisme, provoqué cet oubli et qui ont refoulé dans l'inconscient les incidents pathogènes. J'ai appelé refoulement ce processus supposé par moi et je l'ai considéré comme prouvé par l'existence indéniable de la résistance. Mais on pouvait encore se demander ce qu'étaient ces forces, et quelles étaient les conditions de ce refoulement où nous voyons aujourd'hui le mécanisme pathogène de l'hystérie. Ce que le traitement cathartique nous avait appris nous permet de répondre à cette question. Dans tous les cas observés on constate qu'un désir violent a été ressenti, qui s'est trouvé en complète opposition avec les autres désirs de l'individu, inconciliable avec les aspirations morales et esthétiques de sa personne. Un bref conflit s'en est suivi; à l'issue de ce combat intérieur, le désir inconciliable est devenu l'objet du refoulement, il a été chassé hors de la conscience et oublié. Puisque la représentation en question est inconciliable avec « le moi » du malade, le refoulement se produit sous forme d'exigences morales ou autres de la part de l'individu. L'acceptation du désir inconciliable ou la prolongation du conflit auraient provoqué un malaise intense ; le refoulement épargne ce malaise, il apparaît ainsi comme un moyen de protéger la personne psychique...

Je me limiterai à l'exposé d'un seul cas, dans lequel les conditions et l'utilité du refoulement sont clairement révélées. Néanmoins, je dois encore écourter ce cas et laisser de côté d'importantes hypothèses. - Une jeune fille avait récemment perdu un père tendrement aimé, après avoir aidé à le soigner - situation analogue à celle de la malade de Breuer. Sa sœur aînée s'étant mariée, elle se prit d'une vive affection pour son beau-frère, affection qui passa, du reste, pour une simple intimité comme on en rencontre entre les membres d'une même famille. Mais bientôt cette sœur tomba malade et mourut pendant une absence de notre jeune fille et de sa mère. Celles-ci furent rappelées en hâte, sans être entièrement instruites du douloureux événement. Lorsque la jeune fille arriva au chevet de sa sœur morte, en elle émergea, pour une seconde, une idée qui pouvait s'exprimer à peu près ainsi: maintenant il est libre et il peut m'épouser. Il est certain que cette idée, qui trahissait à la conscience de la jeune fille l'amour intense qu'elle éprouvait sans le savoir pour son beau-frère, la révolta et fut immédiatement refoulée. La jeune fille tomba malade à son tour, présenta de graves symptômes hystériques, et lorsque je la pris en traitement, il apparut qu'elle avait radicalement oublié cette scène devant le lit mortuaire de sa sœur et le mouvement de haine et d'égoïsme qui s'était emparé d'elle. Elle s'en souvint au cours du traitement, reproduisit cet incident avec les signes de la plus violente émotion, et le traitement la guérit.

J'illustrerai le processus du refoulement et sa relation nécessaire avec la résistance par une comparaison grossière. Supposez que dans la salle de conférences, dans mon auditoire calme et attentif, il se trouve pourtant un individu qui se conduise de façon à me déranger et qui me trouble par des rires inconvenants, par son bavardage ou en tapant des pieds. Je déclarerai que je ne peux continuer à professer ainsi ; sur ce, quelques auditeurs vigoureux se lèveront et, après une brève lutte, mettront le personnage à la porte. Il sera « refoulé » et je pourrai continuer ma conférence. Mais, pour que le trouble ne se reproduise plus, au cas où l'expulsé essayerait de rentrer dans la salle, les personnes qui sont venues à mon aide iront adosser leurs chaises à la porte et former ainsi comme une « résistance ». Si maintenant l'on transporte sur le plan psychique les événements de notre exemple, si l'on fait de la salle de conférences le conscient, et du vestibule l'inconscient, voilà une assez bonne image du refoulement.

C'est en cela que notre conception diffère de celle de Janet. Pour nous, la dissociation psychique ne vient pas d'une inaptitude innée de l'appareil mental à la synthèse ; nous l'expliquons dynamiquement par le conflit de deux forces psychiques, nous voyons en elle le résultat d'une révolte active de; deux constellations psychiques, le conscient et l'inconscient, l'une contre l'autre. Cette conception nouvelle soulève beaucoup de nouveaux problèmes. Ainsi le conflit psychique est certes très fréquent et le « moi » cherche à se défendre contre les souvenirs pénibles, sans provoquer pour autant une dissociation psychique. Force est donc d'admettre que d'autres conditions sont encore requises pour amener une dissociation. J'accorde volontiers que l'hypothèse du refoulement constitue non pas le terme mais bien le début d'une théorie psychologique ; mais nous ne pouvons progresser que pas à pas, et il faut nous laisser le temps d'approfondir notre idée.

Qu'on se garde aussi d'essayer d'interpréter le cas de la jeune fille de Breuer à l'aide de la théorie du refoulement. L'histoire de cette malade ne s'y prête pas, car les données en ont été obtenues par l'influence hypnotique. Ce n'est qu'en écartant l'hypnose que l'on peut constater les résistances et les refoulements et se former une représentation exacte de l'évolution pathogène réelle. Dans l'hypnose, la résistance se voit mal, parce que la porte est ouverte sur l'arrière-fonds psychique ; néanmoins, l'hypnose accentue la résistance aux frontières de ce domaine, elle en fait un mur de fortification qui rend tout le reste inabordable.

Le résultat le plus précieux auquel nous avait conduit l'observation de Breuer était la découverte de la relation des symptômes avec les événements pathogènes ou traumatismes psychiques. Comment allons-nous interpréter tout cela du point de vue de la théorie du refoulement? Au premier abord, on ne voit vraiment pas comment. Mais au lieu de me livrer à une déduction théorique compliquée, je vais reprendre ici notre comparaison de tout à l'heure. Il est certain qu'en éloignant le mauvais sujet qui dérangeait la leçon et en plaçant des sentinelles devant la porte, tout n'est pas fini. Il peut très bien arriver que l'expulsé, amer et résolu, provoque encore du désordre. Il n'est plus dans la salle, c'est vrai ; on est débarrassé de sa présence, de son rire moqueur, de ses remarques à haute voix ; mais à certains égards, le refoulement est pourtant resté inefficace, car voilà qu'au-dehors l'expulsé fait un vacarme insupportable ; il crie, donne des coups de poings contre la porte et trouble ainsi la conférence plus que par son attitude précédente. Dans ces conditions, il serait heureux que le président de la réunion veuille bien assumer le rôle de médiateur et de pacificateur. Il parlementerait avec le personnage récalcitrant, puis il s'adresserait aux auditeurs et leur proposerait de le laisser rentrer, prenant sur lui de garantir une meilleure conduite. On déciderait de supprimer le refoulement et le calme et la paix renaîtraient. Voilà une image assez juste de la tâche qui incombe au médecin dans le traitement psychanalytique des névroses.

Exprimons-nous maintenant sans images l'examen d'autres malades hystériques et d'autres névrosés nous conduit à la conviction qu'ils n'ont pas réussi à refouler l'idée à laquelle est lié leur désir insupportable. Ils l'ont bien chassée de leur conscience et de leur mémoire, et se sont épargné, apparemment, une grande somme de souffrances, mais le désir refoulé continue à subsister dans l'inconscient; il guette une occasion de se manifester et il réapparaît bientôt à la lumière, mais sous un déguisement qui le rend méconnaissable; en d'autres termes, l'idée refoulée est remplacée dans la conscience par une autre qui lui sert de substitut, d'ersatz, et à laquelle viennent s'attacher toutes les impressions de malaise que l'on croyait avoir écartées par le refoulement. Ce substitut de l'idée refoulée - le symptôme - est protégé contre de nouvelles attaques de la part du « moi » ; et, au lieu d'un court conflit, intervient maintenant une souffrance continuelle. A côté des signes de défiguration, le symptôme offre un reste de ressemblance avec l'idée refoulée. Les procédés de formations substitutives se trahissent pendant le traitement psychanalytique du malade, et il est nécessaire pour la guérison que le symptôme soit ramené par ces mêmes moyens à l'idée refoulée. Si l'on parvient à ramener ce qui est refoulé au plein jour - cela suppose que des résistances considérables ont été surmontées -, alors le conflit psychique né de cette réintégration, et que le malade voulait éviter, peut trouver sous la direction du médecin, une meilleure solution que celle du refoulement. Une telle méthode parvient à faire évanouir conflits et névroses. Tantôt le malade convient qu'il a eu tort de refouler le désir pathogène et il accepte totalement ou partiellement ce désir; tantôt le désir lui-même est dirigé vers un but plus élevé et, pour cette raison, moins sujet à critique (c'est ce que je nomme la sublimation du désir); tantôt on reconnaît qu'il était juste de rejeter le désir, niais ou remplace le mécanisme automatique, donc insuffisant, du refoulement, par un jugement de condamnation morale rendu avec l'aide des plus hautes instances spirituelles de l'homme ; c'est en pleine lumière que l'on triomphe du désir.

Je m'excuse de n'avoir pas décrit de façon plus claire et plus compréhensible les principaux points de vue de la méthode de traitement appelée maintenant psychanalyse. Les difficultés ne tiennent pas seulement à la nouveauté du sujet. De quelle nature sont les désirs insupportables qui, malgré le refoulement, savent encore se faire entendre du fond de l'inconscient ? Dans quelles conditions le refoulement échoue-t-il et se forme-t-il un substitut ou symptôme ? Nous allons le voir.

Ce sont tous ces actes innombrables de la vie quotidienne, que l'on rencontre aussi bien chez les individus normaux que chez les névrosés et qui se caractérisent par le fait qu'ils manquent leur but : on pourrait les grouper sous le nom d'actes manqués. D'ordinaire, on ne leur accorde aucune importance. Ce sont des oublis inexplicables (par exemple l'oubli momentané des noms propres), les lapsus linguae, les lapsus calami , les erreurs de lecture, les maladresses, la perte ou le bris d'objets, etc., toutes choses auxquelles on n'attribue ordinairement aucune cause psychologique et qu'on considère simplement comme des résultats du hasard, des produits de la distraction, de l'inattention, etc. À cela s'ajoutent encore les actes et les gestes que les hommes accomplissent sans les remarquer et, à plus forte raison, sans y attacher d'importance psychique : jouer machinalement avec des objets, fredonner des mélodies, tripoter ses doigts, ses vêtements, etc. Ces petits faits, les actes manqués, comme les actes symptomatiques et les actes de hasard, ne sont pas si dépourvus d'importance qu'on est disposé à l'admettre en vertu d'une sorte d'accord tacite. Ils ont un sens et sont, la plupart du temps, faciles à interpréter. On découvre alors qu'ils expriment, eux aussi, des pulsions et des intentions que l'on veut cacher à sa propre conscience et qu'ils ont leur source dans des désirs et des complexes refoulés, semblables à ceux des symptômes et des rêves. Considérons-les donc comme des symptômes ; leur examen attentif peut conduire à mieux connaître notre vie intérieure. C'est par eux que l'homme trahit le plus souvent ses secrets les plus intimes. S'ils sont habituels et fréquents, même chez les gens sains qui ont réussi à refouler leurs tendances inconscientes, cela tient à leur futilité et à leur peu d'apparence. Mais leur valeur théorique est grande, puisqu'ils nous prouvent l'existence du refoulement et des substituts, même chez des personnes bien portantes.

Cette vie sexuelle de l'enfant, décousue, complexe, mais dissociée, dans laquelle l'instinct seul tend à procurer des jouissances, cette vie se condense et s'organise dans deux directions principales, si bien que la plupart du temps, à la fin de la puberté, le caractère sexuel de l'individu est formé. D'une part, les tendances se soumettent à la suprématie de la « zone génitale », processus par lequel toute la vie sexuelle entre au service de la reproduction, et la satisfaction des premières tendances n'a plus d'importance qu'en tant qu'elle prépare et favorise le véritable acte sexuel. D'autre part, le désir d'une personne étrangère chasse l'auto-érotisme, de sorte que, dans la vie amoureuse, toutes les composantes de l'instinct sexuel tendent à trouver leur satisfaction auprès de la personne aimée. Mais toutes les composantes instinctives primitives ne sont pas autorisées à prendre part à cette fixation définitive de la vie sexuelle. Avant l'époque de la puberté, sous l'influence de l'éducation, se produisent des refoulements très énergiques de certaine tendances ; et des puissances psychiques comme la honte, le dégoût, la morale, s'établissent en gardiennes pour contenir ce qui a été refoulé. Et, lorsque à la puberté surgit la grande marée des besoins sexuels, ceux-ci trouvent dans ces réactions et ces résistances des digues qui les obligent à suivre les voies dites normales et les empêchent d'animer à nouveau les tendances victimes du refoulement. Ce sont les plaisirs coprophiles de l'enfance, c'est-à-dire ceux qui ont rapport aux excréments ; c'est ensuite l'attachement aux personnes qui avaient été tout d'abord choisies comme objet aimé...

La disposition aux névroses découle d'une autre sorte de troubles de l'évolution sexuelle. Les névroses sont aux perversions ce que le négatif est au positif ; en elles se retrouvent, comme soutiens des complexes et artisans des symptômes, les mêmes composantes instinctives que dans les perversions ; mais, ici, elles agissent du fond de l'inconscient ; elles ont donc subi un refoulement, mais ont pu, malgré lui, s'affirmer dans l'inconscient. La psychanalyse nous apprend que l'extériorisation trop forte de ces instincts, à des époques très lointaines, a produit une sorte de fixation partielle qui représente maintenant un point faible dans la structure de la fonction sexuelle. Si l'accomplissement normal de la fonction à l'âge adulte rencontre des obstacles, c'est précisément à ces points où les fixations infantiles ont eu lieu que se rompra le refoulement réalisé par les diverses circonstances de l'éducation et du développement...

Revenons encore une fois à l'évolution sexuelle de l'enfant. Il nous faut réparer bien des oublis, du fait que nous avons porté notre attention sur les manifestations somatiques plutôt que sur les manifestations psychiques de la vie sexuelle. Le choix primitif de l'objet chez l'enfant (choix qui dépend de l'indigence de ses moyens) est très intéressant. L'enfant se tourne d'abord vers ceux qui s'occupent de lui ; mais ceux-ci disparaissent bientôt derrière les parents. Les rapports de l'enfant avec les parents, comme le prouvent l'observation directe de l'enfant et l'étude analytique de l'adulte, ne sont nullement dépourvus d'éléments sexuels. L'enfant prend ses deux parents et surtout l'un d'eux, comme objets de désirs. D'habitude, il obéit à une impulsion des parents eux-mêmes, dont la tendresse porte un caractère nettement sexuel, inhibé il est vrai dans ses fins. Le père préfère généralement la fille, la mère le fils. L'enfant réagit de la manière suivante : le fils désire se mettre à la place du père, la fille, à celle de la mère. Les sentiments qui s'éveillent dans ces rapports de parents à enfants et dans ceux qui en dérivent entre frères et sœurs ne sont pas seulement positifs, c'est-à-dire tendres : ils sont aussi négatifs, c'est-à-dire hostiles. Le complexe ainsi formé est condamné à un refoulement rapide; mais, du fond de l'inconscient, il exerce encore une action importante et durable. Nous pouvons supposer qu'il constitue, avec ses dérivés, le complexe central de chaque névrose, et nous nous attendons à le trouver non moins actif dans les autres domaines de la vie psychique. Le mythe du roi Œdipe qui tue son père et prend sa mère pour femme est une manifestation peu modifiée du désir infantile contre lequel se dresse plus tard, pour le repousser, la barrière de l'inceste. Au fond du drame d'Hamlet, de Shakespeare, on retrouve cette même idée d'un complexe incestueux, mais mieux voilé...

Il est inévitable et tout à fait logique que l'enfant fasse de ses parents l'objet de ses premiers choix amoureux. Toutefois, il ne faut pas que sa libido reste fixée à ces premiers objets; elle doit se contenter de les prendre plus tard comme modèles et, à l'époque du choix définitif, passer de ceux-ci à des personnes étrangères. L'enfant doit se détacher de ses parents : c'est indispensable pour qu'il puisse jouer son rôle social. A l'époque où le refoulement fait son choix parmi les instincts partiels de la sexualité, et, plus tard, quand il faut se détacher de l'influence des parents (influence qui a fait les principaux frais de ce refoulement), l'éducateur a de sérieux devoirs, qui, actuellement, ne sont pas toujours remplis avec intelligence...

Plus on approfondit la pathogenèse des névroses, plus on aperçoit les relations qui les unissent aux autres phénomènes de la vie psychique de l'homme, même à ceux auxquels nous attachons le plus de valeur. Et nous voyons combien la réalité nous satisfait peu malgré nos prétentions ; aussi, sous la pression de nos refoulements intérieurs, entretenons-nous au-dedans de nous toute une vie de fantaisie qui, en réalisant nos désirs, compense les insuffisances de l'existence véritable. L'homme énergique et qui réussit, c'est celui qui parvient à transmuer en réalités les fantaisies du désir. Quand cette transmutation échoue par la faute des circonstances extérieures et de la faiblesse de l'individu, celui-ci se détourne du réel; il se retire dans l'univers plus heureux de son rêve; en cas de maladie il en transforme le contenu en symptômes. Dans certaines conditions favorables il peut encore trouver un autre moyen de passer de ses fantaisies à la réalité, au lieu de s'écarter définitivement d'elle par régression dans le domaine infantile ; j'entends que, s'il possède le don artistique, psychologiquement si mystérieux, il peut, au lieu de symptômes, transformer ses rêves en créations esthétiques. Ainsi échappe-t-il au destin de la névrose et trouve-t-il par ce détour un rapport avec la réalité. Quand cette précieuse faculté manque ou se montre insuffisante, il devient inévitable que la libido parvienne, par régression, à la réapparition des désirs infantiles, et donc à la névrose. La névrose remplace, à notre époque, le cloître où avaient coutume de se retirer toutes les personnes déçues par la vie ou trop faibles pour la supporter...

Adoptons cette analogie. Il y a, certes, plus de ménagement à ne pas toucher aux places malades si on ne sait qu'aggraver la douleur. Mais le chirurgien ne se refuse pas d'attaquer la maladie dans son foyer même, quand il pense que son intervention apportera la guérison. Personne ne songe à reprocher au chirurgien les souffrances d'une opération, pourvu qu'elle soit couronnée de succès. Il doit en être de même pour la psychanalyse, d'autant plus que les réactions désagréables qu'elle peut momentanément provoquer sont incomparablement moins grandes que celles qui accompagnent une intervention chirurgicale. D'ailleurs, ces désagréments sont bien peu de chose comparés aux tortures de la maladie. Il va sans dire que la psychanalyse doit être exercée selon toutes les règles de l'art. Quant aux instincts qui étaient refoulés et que la psychanalyse libère, est-il à craindre qu'en réapparaissant sur la scène ils ne portent atteinte aux tendances morales et sociales acquises par l'éducation ? En rien, car nos observations nous ont montré de façon certaine que la force psychique et physique d'un désir est bien plus grande quand il baigne dans l'inconscient que lorsqu'il s'impose à la conscience. On le comprendra si l'on songe qu'un désir inconscient est soustrait à toute influence; les aspirations opposées n'ont pas de prise sur lui. Au contraire, un désir conscient peut être influencé par tous les autres phénomènes intérieurs qui s'opposent à lui. En corrigeant les résultats du refoulement défectueux, le traitement psychanalytique répond aux ambitions les plus élevées de la vie intellectuelle et morale.

Voyons maintenant ce que deviennent les désirs inconscients libérés par la psychanalyse ? Par quels moyens peut-on les rendre inoffensifs? Nous en connaissons trois.

Il arrive, le plus souvent, que ces désirs soient simplement supprimés par la réflexion, au cours du traitement. Ici, le refoulement est remplacé par une sorte de critique ou de condamnation. Cette critique est d'autant plus aisée qu'elle porte sur les produits d'une période infantile du « moi ». Jadis l'individu, alors faible et incomplètement développé, incapable de lutter efficacement contre un penchant impossible à satisfaire, n'avait pu que le refouler. Aujourd'hui, en pleine maturité, il est capable de le maîtriser.

Le second moyen, par lequel la psychanalyse ouvre une issue aux instincts qu'elle découvre, consiste à les ramener à la fonction normale qui eût été la leur, si le développement de l'individu n'avait pas été perturbé. Il n'est, en effet, nullement dans l'intérêt de celui-ci d'extirper les désirs infantiles. La névrose, par ses refoulements, l'a privé de nombreuses sources d'énergie psychique qui eussent été fort utiles à la formation de son caractère et au déploiment de son activité...

Le refoulement : 1914 - Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique

La première divergence de vues entre Breuer et moi se manifesta à propos d'une question liée au mécanisme psychique intime de l'hystérie. Ses préférences allaient vers une théorie encore physiologique, pour ainsi dire, d'après laquelle la dissociation psychique de l'hystérique aurait pour cause l'absence de communication entre divers états psychiques (ou, comme nous disions alors, entre « divers états de la conscience ») ; il formula ainsi l'hypothèse des «états hypnoïdes », dont les produits feraient irruption dans la « conscience éveillée » où ils se comporteraient comme des corps étrangers. Moins rigoriste au point de vue scientifique, soupçonnant qu'il s'agit de tendances et de penchants analogues à ceux de la vie quotidienne, je voyais dans la dissociation psychique elle-même l'effet d'un processus d'élimination, auquel j'avais alors donné le nom de processus de « défense » ou de « refoulement ». J'avais bien essayé de laisser subsister ces deux mécanismes l'un à côté de l'autre, mais comme l'expérience me révélait toujours la même chose, je ne tardai pas à opposer ma théorie de la défense à celle des états hypnoïdes...

Parmi les autres éléments qui, grâce à mes travaux, étaient venus s'ajouter au procédé cathartique et le transformer en psychanalyse, je mentionnerai - la théorie du refoulement et de la résistance, la conception de la sexualité infantile, l'interprétation des rêves et leur utilisation pour la connaissance de l'inconscient.

En ce qui concerne la théorie du refoulement, j'y suis certainement parvenu par mes propres moyens, sans qu'aucune influence m'en ait suggéré la possibilité. Aussi l'ai-je pendant longtemps considérée comme originale, jusqu'au jour où Otto Rank eut mis sous mes yeux un passage du Monde comme Volonté et Représentation, dans lequel Schopenhauer cherche à donner une explication de la folie. Ce que le philosophe dit dans ce passage au sujet de la répulsion que nous éprouvons à accepter tel ou tel côté pénible de la réalité s'accorde tellement avec la notion du refoulement, telle que je la conçois, que je puis dire une fois de plus que c'est à l'insuffisance de mes lectures que je suis redevable de ma découverte. Et, cependant, d'autres ont lu et relu ce passage, sans faire la découverte en question, et il me serait peut-être arrivé la même chose, si j'avais eu, dans ma jeunesse, plus de goût pour les lectures philosophiques. Je me suis refusé plus tard la joie que procure la lecture de Nietzche, et je l'ai fait en pleine conscience des raisons de mon abstention : je voulais me soustraire, dans l'élaboration des impressions que me fournissait la psychanalyse, à toute influence extérieure. Aussi devais-je être prêt, et je le suis volontiers, à renoncer à toute revendication de priorité dans les cas, assez fréquents, où les pénibles recherches psychanalytiques ne font que confirmer les aperçus intuitifs des philosophes.

La théorie du refoulement est le pilier sur lequel repose l'édifice de la psychanalyse ; elle est la partie la plus essentielle, tout en ne représentant que l'expression théorique d'une expérience qu'on petit reproduire aussi souvent qu'on le désire lorsqu'on entreprend l'analyse d'un névrosé, sans faire appel à l'hypnose. A un moment donné, on se heurte à une résistance qui s'oppose au travail analytique, le sujet prétextant une lacune de mémoire, pour rendre ce travail vain. En appliquant l'hypnose, on ne réussit qu'à dissimuler cette résistance, et c'est pourquoi l'histoire de la psychanalyse proprement dite date du jour de l'introduction de l'innovation technique qui consiste dans l'abandon de l'hypnose. L'interprétation théorique de la coïncidence entre cette résistance et une amnésie conduit inévitablement à la conception de l'activité psychique inconsciente, qui est celle de la psychanalyse et qui, en tout cas, diffère notablement des spéculations philosophiques sur l'inconscient. Aussi peut-on dire que la théorie psychanalytique représente une tentative de rendre compréhensibles deux constatations singulières et inattendues qu'on fait lorsqu'on cherche à ramener les symptômes morbides d'un névrosé à leurs sources, c'est-à-dire à des événements survenus dans la vie antérieure du malade : nous voulons parler du transfert et de la résistance. Toute orientation qui se rattache à ces deux faits comme à son point de départ a le droit de se qualifier de psychanalyse, alors même qu'elle aboutit à des résultats différents de ceux que j'ai obtenus moi-même. Mais celui qui s'attaque à d'autres aspects du problème et fait abstraction de ces deux prémisses ne pourra pas, s'il s'obstine à se donner pour un psychanalyste, échapper au reproche de troubler le droit de propriété par une tentative de mimicry.

Je m'élèverais avec énergie contre ceux qui s'aviseraient de prétendre que la théorie du transfert et celle de la résistance sont des prémisses de la psychanalyse, et non pas ses résultats. Elle a des prémisses, d'un caractère psychologique et biologique en général, dont il y aurait lieu de parler ailleurs ; mais la théorie du refoulement est un produit du travail analytique, un résultat obtenu par des moyens légitimes et représentant le résumé théorique d'innombrables expériences. Nous avons une acquisition du même genre, bien que beaucoup plus tardive, dans la conception de la sexualité infantile, dont il n'avait pas été question pendant les premières années de tâtonnements analytiques. Le seul fait qu'on avait constaté tout d'abord, c'était qu'il fallait voir dans les expériences psychiques actuelles des effets du passé. Mais « le chercheur trouvait souvent plus qu'il ne voulait trouver ». On se laissait entraîner vers des époques de plus en plus reculées du passé et on crut, à un moment donné, pouvoir s'arrêter à la puberté, c'est-à-dire à l'époque du réveil traditionnel des tendances sexuelles. Mais cet espoir fut vain, car en suivant les traces, on se trouva amené au-delà de cette époque, jusqu'à l'enfance, et même aux premières années de celle-ci. Chemin faisant on se trouva dans la nécessité de surmonter une erreur qui tirait pu devenir fatale à cette jeune orientation scientifique. Sous l'influence de la théorie traumatique de l'hystérie qui se rattache à l'enseignement de Charcot, on n'était que trop disposé à attribuer une réalité et une signification étiologiques aux récits dans lesquels les malades faisaient remonter leurs symptômes à des expériences sexuelles qu'ils avaient subies passivement au cours des premières années de leur enfance, autrement dit à ce que nous appellerions vulgairement le « détournement de mineurs ». Et lorsqu'on se vit obligé de renoncer à cette étiologie, à cause de son invraisemblance et de sa contradiction avec des faits solidement établis, on se trouva fort désemparé. L'analyse qui avait conduit à ces traumatismes sexuels infantiles aurait-elle donc suivi un chemin incorrect, puisque ces traumatismes se sont révélés dépourvus de tout fondement réel ? On ne savait à quel appui s'accrocher. J'aurais alors volontiers fait le sacrifice de tout le travail que j'avais accompli, comme l'avait fait mon vénéré prédécesseur Breuer à la suite de son indésirable découverte. Si je ne l'ai pas fait, ce fut sans doute parce que je n'avais pas le choix, que je ne pouvais m'engager dans aucune autre direction. Je me suis dit finalement qu'on n'avait pas le droit de se laisser décourager parce que les espoirs qu'on concevait ne s'étaient pas réalisés ; qu'il fallait plutôt soumettre à une révision ces espoirs eux-mêmes. Lorsque les hystériques rattachent leurs symptômes à des traumatismes inventés, le fait nouveau consiste précisément en ce qu'ils imaginent ces scènes, ce qui nous oblige à tenir compte de la réalité psychique, autant que de la pratique. Je ne tardai pas à en conclure que ces fantaisies étaient destinées à dissimuler l'activité auto-érotique de la première enfance, à l'entourer d'une certaine auréole, à l'élever à un niveau supérieur. Et, une fois cette constatation faite, je vis la vie sexuelle de l'enfant se dérouler devant moi dans toute son ampleur...

Et maintenant, il me reste à parler de deux défections qui se sont produites dans les rangs des psychanalystes, la première entre la fondation de l'Association (1910) et le Congrès de Weimar (1911), la seconde après ce Congrès, pour ne devenir publique qu'à Munich (1913). Les déceptions qu'elles m'ont causées auraient pu être évitées, si l'on avait davantage tenu compte de ce qui se passe chez les sujets soumis au traitement analytique. J'avais toujours admis que le premier contact avec les pénibles vérités révélées par l'analyse était de nature à rebuter, à donner envie de fuir; et je n'ai cessé de proclamer que le degré de compréhension de chacun est en rapport étroit avec ses propres refoulements (et avec les résistances qui les maintiennent), qui l'empêchent de dépasser dans l'analyse un point déterminé. Mais ce que je n'aurais jamais cru possible, c'est que quelqu'un, après avoir poussé sa compréhension de l'analyse jusqu'à une certaine profondeur, pût renoncer à ce qu'il avait acquis sous ce rapport, voire le perdre. Et pourtant, l'expérience quotidienne des malades nous a montré la possibilité de la perte totale de la connaissance analytique, sous l'influence d'une résistance un peu forte émanant d'une couche plus profonde. C'est ainsi qu'après avoir rendu compréhensibles à un malade, par un travail pénible, certaines données analytiques plus ou moins importantes et avoir réussi à lui apprendre à les manier comme des choses familières, lui appartenant en propre, nous constatons, à un moment donné, que, sous l'influence d'une nouvelle résistance, il perd tout ce qu'il avait acquis et appris et se met en état de défense comme aux plus beaux jours de son noviciat. J'ai eu l'occasion de m'apercevoir qu'à ce point de vue, les psy-chanalystes peuvent se comporter comme les malades soumis à l'analyse...

Mais je serai bien obligé, pour les points sur lesquels portent les divergences, de recourir à des remarques critiques pour défendre le bon droit de la psychanalyse. Le premier objectif de la psychanalyse avait consisté à obtenir l'explication des névroses. Prenant pour point de départ les faits de la résis-tance et du transfert, nous avons réussi, en tenant compte du troisième fait constitué par l'amnésie, à établir la théorie du refoulement, à montrer le rôle que les pulsions sexuelles et l'inconscient jouent dans les névroses. La psychanalyse n'a jamais eu la prétention de donner une théorie complète de la vie psychique de l'homme en général : elle demandait seulement qu'on utilisât ses données pour compléter et corriger celles qui avaient été acquises et obtenues par d'autres moyens. La théorie d'Alfred Adler va bien au-delà de ce but, puisqu'elle ambitionne de fournir, avec l'explication des névroses et psychoses de l'homme, celle de son comportement et de son caractère. Je dirai même qu'elle est tout autre chose qu'une théorie des névroses, qu'elle affecte cependant, en raison de ses origines, de mettre toujours au premier rang. J'ai eu, pendant de nombreuses années, l'occasion d'étudier le Dr Adler et je n'ai jamais refusé de reconnaître en lui un homme très doué, mais ayant l'esprit tourné plus particulièrement vers la spéculation. Pour donner une idée des soi-disant « persécutions » dont il aurait été victime de ma part, je rappellerai qu'à la suite de la fondation de l'Association Internationale, je lui avais confié la direction du groupe viennois. Ce n'est qu'en cédant aux pressantes instances de tous les membres de l'Association que j'avais pris la décision de me charger de nouveau de la présidence des séances scientifiques. M'étant aperçu qu'il était peu apte à manier et à utiliser les matériaux fournis par l'inconscient, je m'étais consolé en me disant qu'il saurait du moins découvrir les rapports existant entre la psychanalyse, d'une part, la psychologie et les bases biologiques des instincts, d'autre part, attente que ses précieuses études sur l'infériorité organique semblaient justifier dans une certaine mesure...

Le refoulement : 1919 - Un enfant se fait battre
Névrose Psychose Perversion

D'après ce que nous savons actuellement, un tel fantasme, surgi dans la prime enfance peut-être dans des occasions fortuites et maintenu en vue de la satisfaction auto-érotique, ne peut être conçu que comme un trait primaire de perversion. Une des composantes de la fonction sexuelle aurait devancé les autres dans le développement, se serait rendue précocement indépendante, se serait fixée et par là soustraite aux processus ultérieurs du développement, mais en donnant ainsi un témoignage de la constitution particulière et anormale de la personne. Nous savons qu'une telle perversion infantile peut ne pas persister pour la vie, qu'elle peut encore succomber plus tard au refoulement, avoir pour substitut une formation réactionnelle ou être transformée par une sublimation. (Mais il se pourrait que la sublimation naisse d'un processus particulier entravé par le refoulement.) Mais quand ces processus font défaut, alors la perversion se maintient dans l'âge mûr, et lorsque nous trouvons chez l'adulte une aberration sexuelle - perversion, fétichisme, inversion - nous sommes en droit de nous attendre à découvrir par anamnèse un tel événement fixateur dans l'enfance. Et bien avant la psychanalyse des observateurs comme Binet ont pu rapporter les étranges aberrations sexuelles de la maturité à des impressions de ce genre, datant précisément de la cinquième ou sixième année de l'enfance. Assurément notre compréhension des perversions se heurtait là à une limite, car les impressions fixatrices étaient dépourvues de toute force traumatique, elles étaient la plupart du temps banales et incapables d'émouvoir les autres individus ; on ne pouvait pas dire pourquoi la tendance sexuelle s'était fixée précisément sur elles. Mais on pouvait leur trouver une signification : elles avaient fourni aux composantes sexuelles ayant pris de l'avance et prêtes à s'élancer un point d'ancrage occasionnel, et l'on devait être préparé à l'idée que la chaîne de la liaison causale trouverait quelque part une fin provisoire. La constitution innée semblait justement correspondre à toutes les exigences d'un tel point d'arrêt.

Quand la composante sexuelle précocement détachée est la composante sadique nous nous attendons, sur la base de ce que nous avons appris par ailleurs, que par refoulement ultérieur de cette composante on obtiendra la disposition à la névrose obsessionnelle. On ne peut pas dire que cette attente ait été contredite par les résultats de notre enquête...

Le fantasme de la seconde phase - être soi-même battu par le père - demeure généralement inconscient, vraisemblablement par suite de l'intensité du refoulement. Je ne saurais dire pourquoi dans un de mes six cas (un cas masculin) il fut pourtant consciemment remémoré. Cet homme maintenant adulte avait clairement gardé en mémoire le fait qu'il ait coutume d'utiliser à des fins onanistes la représentation "être battu par la mère" ; il est vrai qu'il substitua bientôt à sa propre mère la mère de compagnons d'école ou d'autres femmes lui ressemblant de quelque manière. Il ne faut pas oublier que lors de la transformation du fantasme incestueux du garçon dans le fantasme masochiste correspondant se produit un renversement qu'on ne trouve pas dans le cas de la fille, à savoir la substitution de la passivité à l'activité, et que ce supplément de déformation peut dispenser le fantasme de demeurer inconscient par suite du refoulement. La conscience de culpabilité se serait donc contentée de la régression à la place du refoulement ; dans les cas féminins la conscience de culpabilité, peut-être en soi plus exigeante, n'aurait été apaisée que par l'action conjuguée des deux mécanismes...

La description des fantasmes infantiles de fustigation aurait été complètement inintelligible si je ne l'avais restreinte, mis à part quelques relations, aux circonstances qui les entourent chez des personnes du sexe féminin. Je répète brièvement les résultats : le fantasme de fustigation des petites filles traverse trois phases, dont la première et la dernière sont remémorées comme conscientes, tandis que la phase intermédiaire demeure inconsciente. Les deux phases conscientes me semblent être sadiques ; celle du milieu, la phase inconsciente, est indubitablement de nature masochiste son contenu est "être battue par le père" et c'est à elle que sont attachées la charge libidinale et la conscience de culpabilité. L'enfant battu est dans les deux premiers fantasmes constamment un autre, dans la phase intermédiaire uniquement la personne propre, dans la troisième, la phase consciente, ce sont d'une manière largement prédominante uniquement des garçons qui sont battus. La personne qui bat est dès le début le père, plus tard un remplaçant pris dans la série paternelle. Le fantasme inconscient de la phase intermédiaire avait originairement une signification génitale, il est issu par refoulement et régression du désir incestueux d'être aimé par le père. En connexion apparemment lâche avec ces résultats s'ajoute le fait que les filles changent de sexe entre la seconde et la troisième phase en se fantasmant en garçons...

Les choses ne seront que plus claires si je donne aussi les autres ressemblances et différences qui existent entre les fantasmes de fustigation des deux sexes. Chez la fille le fantasme masochiste inconscient vient de la position œdipienne normale ; chez le garçon il vient de la position renversée qui prend le père comme objet d'amour. Chez la fille le fantasme de fustigation a une étape préliminaire (la première phase) dans laquelle la fustigation apparaît avec sa signification indifférente et concerne une personne jalousement haïe ; ces deux caractères manquent chez le garçon, mais il ne serait pas impossible qu'une observation plus heureuse permette d'annuler cette différence. Lors du passage au fantasme conscient qui se substitue au précèdent, la fille maintient la personne du père et, de ce fait, le sexe de la personne qui bat ; mais elle change la personne battue et le sexe de celle-ci, de sorte qu'à la fin un homme bat des enfants de sexe masculin ; le garçon change au contraire la personne et le sexe de celui qui bat en substituant la mère au père, et il conserve sa propre personne, de sorte qu'à la fin celui qui bat et la personne battue sont de sexe différent. Chez la fille la situation originairement masochiste (passive) est transformée par le refoulement en une situation sadique dont le caractère sexuel est très effacé ; chez le garçon elle reste masochiste et garde, par suite de la différence de sexe entre la personne qui bat et la personne battue, plus de ressemblance avec le fantasme originaire entendu génitalement ; le garçon se soustrait, par le refoulement et le remaniement du fantasme inconscient, à son homosexualité ; ce qu'il y a de remarquable dans son fantasme conscient ultérieur, c'est qu'il a pour contenu une position féminine sans choix d'objet homosexuel. La fille par contre échappe, au cours du même processus, à l'exigence de la vie amoureuse en général, elle se fantasme en homme sans devenir elle-même virilement active, et n'assiste plus qu'en spectateur à l'acte qui se substitue à un acte sexuel...

La théorie psychanalytique qui s'appuie sur l'observation tient ferme à l'idée que les motifs du refoulement ne doivent pas être sexualisés. Ce qui forme le noyau de l'inconscient psychique est l'héritage archaïque de l'être humain, et ce qui succombe au processus du refoulement c'est la part de cet héritage qui doit toujours être laissée de côté lors du progrès vers des phases ultérieures du développement, parce qu'elle est inutilisable, incompatible avec la nouveauté et nuisible à celle-ci. Ce choix réussit mieux pour un groupe de pulsions que pour les autres. Ces dernières, les pulsions sexuelles, en vertu de circonstances particulières qui ont déjà été exposées maintes fois, ont le pouvoir de déjouer les desseins du refoulement et de se faire représenter de force par des formations substitutives génératrices de troubles. Voilà pourquoi la sexualité infantile, qui est soumise au refoulement, est la force motrice principale de la formation du symptôme, et que l'élément essentiel de son contenu, le complexe d'oedipe, est le complexe nucléaire de la névrose. J'espère que grâce à cette communication on s'attendra à ce que les aberrations sexuelles de l'enfance elles aussi proviennent du même complexe que celles de l'âge adulte.

Le refoulement : 1920 - Au-delà du principe de plaisir

Il est cependant incontestable que la substitution du principe de la réalité au principe du plaisir n'explique qu'une petite partie de nos sensations pénibles et seulement les sensations les moins intenses. Une autre source, non moins régulière, de sensations désagréables et pénibles est représentée par les conflits et les divisions qui se produisent dans la vie psychique, à l'époque où le moi accomplit son évolution vers des organisations plus élevées et plus cohérentes. On peut dire que presque toute l'énergie dont dispose l'appareil psychique provient des impulsions qui lui sont congénitalement inhérentes, mais il n'est pas donné à toutes ces impulsions d'atteindre le même degré d'évolution. Il se trouve, au cours de celle-ci, que certaines impulsions ou certains côtés de certaines impulsions se montrent incompatibles, quant à leurs fins et à leurs tendances, avec les autres, c'est-à-dire avec celles dont la réunion, la synthèse doit former la personnalité complète, achevée. À la faveur du refoulement, ces tendances se trouvent éliminées de l'ensemble, ne sont pas admises à participer à la synthèse, sont maintenues à des niveaux inférieurs de l'évolution psychique, se voient tout d'abord refuser toute possibilité de satisfaction. Mais elles réussissent quelquefois (et c'est le plus souvent le cas des impulsions sexuelles refoulées) à obtenir malgré tout une satisfaction, soit directe, soit substitutive : il arrive alors que cette éventualité qui, dans d'autres circonstances, serait une source de plaisir, devient pour l'organisme une source de déplaisirs. A la suite de l'ancien conflit qui avait abouti au refoulement, le principe du plaisir cherche à s'affirmer de nouveau par des voies détournées, pendant que certaines impulsions s'efforcent précisément à le faire triompher à leur profit, en attirant vers elles la plus grande somme de plaisir possible. Les détails du processus à la faveur duquel le refoulement transforme une possibilité de plaisir en une source de déplaisir ne sont pas encore bien compris ou ne se laissent pas encore décrire avec une clarté suffisante, mais il est certain que toute sensation de déplaisir, de nature névrotique, n'est au fond qu'un plaisir qui n'est pas éprouvé comme tel...

Si l'on veut bien comprendre cette obsession qui se manifeste au cours du traitement psychanalytique et qui pousse le malade à reproduire, à revivre le passé, comme s'il faisait partie du présent, on doit tout d'abord s'affranchir de l'erreur d'après laquelle les résistances qu'on a à combattre proviendraient de l' « inconscient ». L'inconscient, c'est-à-dire le « refoulé », n'oppose aux efforts du traitement aucune résistance ; il cherche, au contraire, à secouer la pression qu'il subit, à se frayer le chemin vers la conscience ou à se décharger par une action réelle. La résistance qui se manifeste au cours du traitement a pour source les mêmes couches et systèmes supérieurs de la vie psychique que ceux et celles qui, précédemment, avaient déterminé le refoulement. Mais comme l'observation nous montre que les mobiles des résistances, et les résistances elles-mêmes, commencent par être inconscients au cours du traitement, nous sommes obligés d'apporter à notre manière de nous exprimer certaines corrections. Pour éviter toute obscurité et toute équivoque, nous ferons bien notamment de substituer à l'opposition entre le conscient et l'inconscient l'opposition entre le moi cohérent et les éléments refoulés. Il est certain que beaucoup d'éléments du moi sont eux-mêmes inconscients, et ce sont précisément les éléments qu'on peut considérer comme formant le noyau du moi et dont quelques-uns seulement rentrent dans la catégorie de ce que nous appelons le préconscient. Après avoir ainsi substitué à une terminologie purement descriptive une terminologie systématique ou dynamique, nous pouvons dire que la résistance des malades analysés émane de leur moi, et nous voyons aussitôt que la tendance à la reproduction ne peut être inhérente qu'à ce qui est refoulé dans l'inconscient. Il est probable que cette tendance ne peut se manifester qu'après que le travail thérapeutique a réussi à mobiliser les éléments refoulés...

L'instinct refoulé ne cesse jamais de tendre à sa complète satisfaction, laquelle consisterait dans la répétition d'une satisfaction primaire ; toutes les formations substitutives et réactionnelles, toutes les sublimations sont impuissantes à mettre fin à son état de tension permanente, et la différence entre la satisfaction obtenue et la satisfaction cherchée constitue cette force motrice, cet aiguillon qui empêche l'organisme de se contenter d'une situation donnée, quelle qu'elle soit, mais, pour employer l'expression du poète, le « pousse sans répit en avant, toujours en avant » (Faust, I). Le chemin en arrière, vers la satisfaction complète, est généralement barré par les résistances maintenues par les refoulements, si bien qu'il ne reste à l'organisme qu'à avancer dans l'autre direction, encore libre, sans l'espoir toutefois de venir à bout du processus et de pouvoir jamais atteindre le but. Les processus à la faveur desquels se forme une phobie névrotique qui, au fond, n'est pas autre chose qu'une tentative de fuir la satisfaction d'un penchant, nous montrent nettement comment naît cette prétendue « tendance à la perfection » que nous ne pouvons cependant pas attribuer à tous les individus humains. Les conditions dynamiques de cette tendance semblent exister un peu partout, mais les conditions économiques sont rarement de nature à favoriser ce phénomène...

Mentionnons cependant, comme une simple possibilité, que les efforts d'Eros tendant à réunir les unités organiques, de façon à en former des ensembles de plus en plus vastes, peuvent être considérés comme compensant l'absence de la «tendance à la perfection ». S'ajoutant aux effets du refoulement, ces efforts seraient peut-être de nature à nous fournir une explication des phénomènes qu'on se plaît généralement à attribuer à la tendance en question...

Le refoulement : 1923 - Le moi et le ça :

Mais nous avons obtenu le terme ou la notion de l'inconscient en suivant une autre voie, et notamment en utilisant des expériences dans lesquelles intervient le dynamisme psychique. Nous avons appris ou, plutôt, nous avons été obligés d'admettre, qu'il existe d'intenses processus psychiques, ou représentations (nous tenons ici compte principalement du facteur quantitatif, c'est-à-dire économique), capables de se manifester par des effets semblables à ceux produits par d'autres représentations, voire par des effets qui, prenant à leur tour la forme de représentations, sont susceptibles de devenir conscients, sans que les processus eux-mêmes qui les ont produits le deviennent. Inutile de répéter ici en détail ce qui a été dit tant de fois. Qu'il nous suffise de rappeler que c'est en ce point qu'intervient la théorie psychanalytique, pour déclarer que si certaines représentations sont incapables de devenir conscientes, c'est à cause d'une certaine force qui s'y oppose ; que sans cette force elles pourraient bien devenir conscientes, ce qui nous permettrait de constater combien peu elles diffèrent d'autres éléments psychiques, officiellement reconnus comme tels. Ce qui rend cette théorie irréfutable, c'est qu'elle a trouvé dans la technique psychanalytique un moyen qui permet de vaincre la force d'opposition et d'amener à la conscience ces représentations inconscientes. À l'état dans lequel se trouvent ces représentations, avant qu'elles soient amenées à la conscience, nous avons donné le nom de refoulement ; et quant à la force qui produit et maintient le refoulement, nous disons que nous la ressentons, pendant le travail analytique, sous la forme d'une résistance...

Notre notion de l'inconscient se trouve ainsi déduite de la théorie du refoulement. Ce qui est refoulé, est pour nous le prototype de l'inconscient...

C'est encore de ce Moi que partiraient les refoulements, à la faveur desquels certaines tendances psychiques sont, non seulement éliminées de la conscience, mais mises dans l'impossibilité de se manifester ou de s'exprimer d'une façon quelconque. Au cours de l'analyse, ces tendances, éliminées par le refoulement, se dressent contre le Moi, et la tâche de l'analyse consiste à supprimer les résistances que le Moi nous oppose dans nos tentatives d'aborder les tendances refoulées...

A l'origine, dans la phase orale, primitive, de l'individu, la concentration sur un objet et l'identification sont des démarches difficiles à distinguer l'une de l'autre. A des phases ultérieures, on peut seulement supposer que la concentration sur l'objet a pour point de départ le Ça pour lequel les tendances érotiques constituent des besoins. Le Moi, encore faible au début, n'a généralement aucune connaissance de ces concentrations sur des objets, les subit sans s'en rendre compte ou cherche à se défendre contre elles à l'aide du refoulement...

Ce Sur-Moi n'est cependant pas un simple résidu des premiers choix d'objets par le Ça ; il a également la signification d'une formation destinée à réagir énergiquement contre ces choix. Ses rapports avec le Moi ne se bornent pas à lui adresser le conseil : « sois ainsi » (comme ton père), mais ils impliquent aussi l'interdiction « ne sois pas ainsi » (comme ton père) ; autrement dit : ne fais pas tout ce qu'il fait ; beaucoup de choses lui sont réservées, à lui seul ». Ce double aspect du Moi idéal découle du fait qu'il a mis tout ses efforts à refouler le Complexe d’Oedipe et qu'il n'est né qu'à la suite de ce refoulement. Il est évident que refouler le Complexe d’Oedipe ne devait pas être une tâche très facile. S'étant rendu compte que les parents, surtout le père, constituaient un obstacle à la réalisation des désirs en rapport avec le Complexe d’Oedipe, le Moi infantile, pour se faciliter cet effort de refoulement, pour augmenter ses ressources et son pouvoir d'action en vue de cet effort, dressa en lui-même l'obstacle en question. C'est au père que, dans une certaine mesure, il emprunta la force nécessaire à cet effet, et cet emprunt constitue un acte lourd de conséquences. Le Sur-Moi s'efforcera de reproduire et de conserver le caractère du père, et plus le Complexe d’Oedipe sera fort, plus vite (sous l'influence de l'enseignement religieux, de l'autorité, de l'instruction, des lectures) s'en effectuera le refoulement, plus forte sera aussi la rigueur avec laquelle le Sur-Moi régnera sur le Moi, en tant qu'incarnation des scrupules de conscience, peut-être aussi d'un sentiment de culpabilité inconscient. Nous essaierons de formuler plus loin quelques conjectures concernant la source à laquelle le Sur-Moi puise et la force qui lui permet d'exercer cette domination et le caractère de contrainte qui se manifeste sous la forme d'un impératif catégorique...

Ces cas sont représentés principalement par l'hystérie et par les états du type hystérique. Le mécanisme à la faveur duquel le sentiment de culpabilité y reste inconscient est facile à découvrir. Le Moi hystérique se défend contre la perception pénible dont il est menacé par son Sur-Moi critique, de la même manière dont il se défend généralement contre une intolérable fixation à un objet : par un acte de refoulement. C'est donc le Moi qui est la cause de l'état inconscient du sentiment de culpabilité. Nous savons par ailleurs que le Moi effectue la plupart des refoulements pour le compte du Sur-Moi et à ses lieu et place ; mais, cette fois, il se sert de la même arme contre son maître sévère. On sait que dans la névrose obsessionnelle les formations réactives jouent un rôle prédominant; ici le Moi ne réussit qu'à maintenir à distance les matériaux auxquels se rapporte le sentiment de culpabilité...

Ce qui rend cette théorie irréfutable, c'est qu'elle a trouvé dans la technique psychanalytique un moyen qui permet de vaincre la force d'opposition et d'amener à la conscience ces représentations inconscientes. À l'état dans lequel se trouvent ces représentations, avant qu'elles soient ame-nées à la conscience, nous avons donné le nom de refoulement ; et quant à la force qui produit et maintient le refoulement, nous disons que nous la ressentons, pendant le travail analytique, sous la forme d'une résistance...

Le refoulement : 1925 - La question de l'analyse profane

Nos amis parmi les ecclésiastiques protestants, et depuis peu, aussi catholiques, libèrent leurs paroissiens de leurs inhibitions de la vie en façonnant leurs croyances après leur avoir offert un rudiment de lumières psychologiques sur leurs conflits. Nos adversaires, les psychologues de la psychologie individuelle d'Adler, s'efforcent de produire la même modification chez ceux qui sont devenus inconsistants et incapables, après avoir éclairé un seul recoin de leur psychisme, et leur avoir montré quelle part leurs sentiments d'égoïsme et de méfiance ont dans leur maladie. Ces deux procédés, qui doivent leur efficacité au fait d'avoir suivi l'exemple de l'analyse, ont leur place dans la psychothérapie. Nous, analystes, nous nous donnons comme but une analyse du patient aussi complète et approfondie que possible, nous ne voulons pas le soulager en l'accueillant dans une communauté catholique, protestante ou socialiste, mais l'enrichir à partir de ce qu'il a à l'intérieur de lui, en menant à son moi les énergies qui, devenues inaccessibles à cause du refoulement, sont liées dans son inconscient, et celles que, par ailleurs, le moi est forcé de gaspiller d'une manière infructueuse pour le maintien des refoulements. Ce que nous pratiquons ainsi, c'est la direction de conscience, dans la meilleure acception de l'expression. Si nous nous sommes fixé en cela un but trop ambitieux, si la majorité de nos patients valent seulement la peine que nous dépensons pour ce travail, s'il n'est pas plus économique d'étayer de l'extérieur ce qui est défectueux, plutôt que de le réformer de l'intérieur, je ne puis le dire, mais je sais quelque chose d'autre. Dans la psychanalyse, il y a eu dès le début une union entre la cure et la recherche, la connaissance apportait la réussite, on ne pouvait traiter sans apprendre quelque chose de nouveau, on n' ac-quérait aucune lumière sans en éprouver l'effet bienfaisant. Notre procédé analytique est le seul chez qui ce concours précieux est conservé. C'est seulement quand nous exerçons la direction de conscience analytique que nous approfondissons notre com-préhension - et l'on commence juste à voir clair - du psychisme humain. Cette perspective de profit scientifique fut le trait le plus noble et le plus agréable du travail analytique. Avons-nous le droit de la sacrifier à une quelconque considération pratique ?...

La résolution de nos confrères américains contre l'analyse profane, dictée essentiellement par des motifs pratiques, me semble non pratique, car elle ne peut changer aucun des facteurs qui commandent la situation. Elle a à peu près la valeur d'une tentative de refoulement. Si l'on ne peut empêcher l'activité des analystes profanes, si l'on n'est pas soutenu dans le combat contre eux par le public, ne serait-il pas plus approprié de tenir compte du fait de leur existence, en leur offrant des occasions de formation, en gagnant de l'influence sur eux, et en leur indiquant comme perspective, pour les encourager, la possibilité d'une approbation au sein du monde médical et d'un rapprochement en vue d'une collaboration, de sorte qu'ils trouvent là un intérêt à élever leur niveau moral et intellectuel...

Le refoulement : 1927 - L'avenir d'une illusion

Nous savons que l’enfant humain ne peut pas accomplir son évolution vers la civilisation sans passer par une phase plus ou moins accentuée de névrose. Ceci provient du fait que l’enfant est incapable de réprimer par un travail mental rationnel un aussi grand nombre d’impulsions instinctives que celles qu’il possède, impulsions dont plus tard, en tant que civilisé, il n’aurait que faire, et il doit par suite en venir à bout par des actes de refoulement, derrière lesquels d’ordinaire se cache un mobile de peur. La plupart de ces névroses infantiles disparaissent spontanément quand l’enfant grandit ; tel est particulièrement le cas des névroses obsessionnelles de l’enfance.

On pourrait de même admettre que l’humanité dans son ensemble passe, au cours de son évolution, par des états analogues aux névroses (et ceci pour les mêmes raisons). Aux époques d’ignorance et de faiblesse intellectuelle qu’elle a d’abord traversées, l’humanité ne pouvait réaliser les renoncements aux instincts indispensables à la vie en commun des hommes qu’en vertu de forces purement affectives. Et le résidu de ces démarches, analogues au refoulement, qui eurent lieu aux temps préhistoriques, subsistent longtemps en tant que partie intégrante de la civilisation. La religion serait la névrose obsessionnelle universelle de l’humanité ; comme celle de l’enfant, elle dérive du complexe d’Œdipe, des rapports de l’enfant au père. D’après ces conceptions, on peut prévoir que l’abandon de la religion aura lieu avec la fatale inexorabilité d’un processus de croissance et que nous nous trouvons à l’heure présente justement dans cette phase de l’évolution...

On acquiert une intelligence plus profonde du mécanisme de la névrose obsessionnelle si l’on estime à sa juste valeur le fait primordial se trouvant à sa base et qui consiste toujours dans le refoulement d’une pulsion instinctive (d’une composante de l’instinct sexuel, pulsion qui était contenue dans la constitution de la personne en jeu, qui put se manifester un certain temps dans sa vie infantile et devint ensuite la proie du refoulement. Une scrupulosité particulière, dirigée contre les objectifs de cet instinct, est engendrée en même temps que le refoulement de cet instinct. Seulement cette formation réactionnelle psychique ne se sent pas sûre d’elle-même, mais constamment menacée par l’instinct demeuré aux aguets dans l’inconscient. L’influence de l’instinct refoulé est ressentie sous forme de tentation, et c’est au cours du processus du refoulement lui-même que naît l’angoisse, qui, en tant qu’angoisse expectante, s’empare du domaine de l’avenir. Le processus de refoulement qui conduit à la névrose obsessionnelle est à qualifier de refoulement incomplètement réussi, refoulement qui menace de faiblir de plus en plus. C’est en quoi il est comparable à un conflit qui ne saurait connaître de fin ; des efforts psychiques toujours renouvelés sont nécessaires afin de maintenir l’équilibre contre les poussées constantes de l’instinct. Les actes cérémoniaux et obsédants naissent ainsi, d’une part, à titre de défense contre la tentation, d’autre part, à titre de protection contre un malheur attendu. Mais contre la tentation, les actes de protection, semblent bientôt ne pas suffire ; alors surgissent les interdictions qui doivent nous garder à distance de la situation où nous serions tentés. Ainsi qu’on peut le voir, les interdictions remplacent les actes obsédants, tout comme une phobie a pour but d’épargner la nécessité d’une crise d’hystérie. D’un autre coté, le cérémonial représente la somme des conditions sous lesquelles d’autres choses, pas encore absolument défendues, restent permises ; de même le sens du cérémonial religieux du mariage est de permettre au dévot la jouissance sexuelle, par ailleurs entachée de péché. La névrose obsessionnelle, comme toutes les autres affections analogues, a encore pour caractère que ses manifestations (ses symptômes, parmi lesquels les actes obsédants) remplissent cette condition d’être un compromis entre les forces psychiques en conflit. Ainsi les symptômes ramènent au jour quelque chose du plaisir qu’ils sont destinés à empêcher, ils se mettent au service de l’instinct refoulé non moins que de l’instance refoulante. Et même, avec le progrès de la maladie, les actes, qui à l’origine servaient plutôt à la défense, se rapprochent toujours davantage des actions condamnées par lesquelles, dans l’enfance, l’instinct se manifestait...

Un renoncement progressif à des instincts constitutionnels, dont l’exercice pouvait donner au moi un plaisir primaire, semble être l’une des bases de l’évolution culturelle des hommes. Une partie de ce refoulement des instincts est accomplie par les religions, en tant qu’elles incitent l’individu à offrir en sacrifice à la divinité ses plaisirs instinctifs. “A moi est la vengeance ”, dit le Seigneur. On croit reconnaître dans l’évolution des vieilles religions que bien des “ forfaits ” auxquels l’homme avait renoncé avaient été “ passés ” à Dieu et étaient encore permis en son nom, de telle sorte que la cession à la divinité était le moyen par lequel l’homme se libérait de la domination de ses instincts mauvais et nuisibles à la société. Aussi n’est-ce pas un hasard si toutes les particularités humaines - avec les mauvaises actions qui en dérivent - étaient attribuées aux anciens dieux dans une mesure illimitée, et ce n’était pas une contradiction qu’il ne fût pourtant pas permis de justifier ses propres forfaits par l’exemple divin...

Le refoulement : 1927 - L'avenir d'une illusion

Nous savons que l’enfant humain ne peut pas accomplir son évolution vers la civilisation sans passer par une phase plus ou moins accentuée de névrose. Ceci provient du fait que l’enfant est incapable de réprimer par un travail mental rationnel un aussi grand nombre d’impulsions instinctives que celles qu’il possède, impulsions dont plus tard, en tant que civilisé, il n’aurait que faire, et il doit par suite en venir à bout par des actes de refoulement, derrière lesquels d’ordinaire se cache un mobile de peur. La plupart de ces névroses infantiles disparaissent spontanément quand l’enfant grandit ; tel est particulièrement le cas des névroses obsessionnelles de l’enfance. On pourrait de même admettre que l’humanité dans son ensemble passe, au cours de son évolution, par des états analogues aux névroses (et ceci pour les mêmes raisons). Aux époques d’ignorance et de faiblesse intellectuelle qu’elle a d’abord traversées, l’humanité ne pouvait réaliser les renoncements aux instincts indispensables à la vie en commun des hommes qu’en vertu de forces purement affectives. Et le résidu de ces démarches, analogues au refoulement, qui eurent lieu aux temps préhistoriques, subsistent longtemps en tant que partie intégrante de la civilisation. La religion serait la névrose obsessionnelle universelle de l’humanité ; comme celle de l’enfant, elle dérive du complexe d’Œdipe, des rapports de l’enfant au père. D’après ces conceptions, on peut prévoir que l’abandon de la religion aura lieu avec la fatale inexorabilité d’un processus de croissance et que nous nous trouvons à l’heure présente justement dans cette phase de l’évolution...

On acquiert une intelligence plus profonde du mécanisme de la névrose obsessionnelle si l’on estime à sa juste valeur le fait primordial se trouvant à sa base et qui consiste toujours dans le refoulement d’une pulsion instinctive (d’une composante de l’instinct sexuel, pulsion qui était contenue dans la constitution de la personne en jeu, qui put se manifester un certain temps dans sa vie infantile et devint ensuite la proie du refoulement. Une scrupulosité particulière, dirigée contre les objectifs de cet instinct, est engendrée en même temps que le refoulement de cet instinct. Seulement cette formation réactionnelle psychique ne se sent pas sûre d’elle-même, mais constamment menacée par l’instinct demeuré aux aguets dans l’inconscient. L’influence de l’instinct refoulé est ressentie sous forme de tentation, et c’est au cours du processus du refoulement lui-même que naît l’angoisse, qui, en tant qu’angoisse expectante, s’empare du domaine de l’avenir. Le processus de refoulement qui conduit à la névrose obsessionnelle est à qualifier de refoulement incomplètement réussi, refoulement qui menace de faiblir de plus en plus. C’est en quoi il est comparable à un conflit qui ne saurait connaître de fin ; des efforts psychiques toujours renouvelés sont nécessaires afin de maintenir l’équilibre contre les poussées constantes de l’instinct. Les actes cérémoniaux et obsédants naissent ainsi, d’une part, à titre de défense contre la tentation, d’autre part, à titre de protection contre un malheur attendu. Mais contre la tentation, les actes de protection, semblent bientôt ne pas suffire ; alors surgissent les interdictions qui doivent nous garder à distance de la situation où nous serions tentés. Ainsi qu’on peut le voir, les interdictions remplacent les actes obsédants, tout comme une phobie a pour but d’épargner la nécessité d’une crise d’hystérie. D’un autre coté, le cérémonial représente la somme des conditions sous lesquelles d’autres choses, pas encore absolument défendues, restent permises ; de même le sens du cérémonial religieux du mariage est de permettre au dévot la jouissance sexuelle, par ailleurs entachée de péché. La névrose obsessionnelle, comme toutes les autres affections analogues, a encore pour caractère que ses manifestations (ses symptômes, parmi lesquels les actes obsédants) remplissent cette condition d’être un compromis entre les forces psychiques en conflit. Ainsi les symptômes ramènent au jour quelque chose du plaisir qu’ils sont destinés à empêcher, ils se mettent au service de l’instinct refoulé non moins que de l’instance refoulante. Et même, avec le progrès de la maladie, les actes, qui à l’origine servaient plutôt à la défense, se rapprochent toujours davantage des actions condamnées par lesquelles, dans l’enfance, l’instinct se manifestait...

Un renoncement progressif à des instincts constitutionnels, dont l’exercice pouvait donner au moi un plaisir primaire, semble être l’une des bases de l’évolution culturelle des hommes. Une partie de ce refoulement des instincts est accomplie par les religions, en tant qu’elles incitent l’individu à offrir en sacrifice à la divinité ses plaisirs instinctifs. “ A moi est la vengeance ”, dit le Seigneur ( ). On croit reconnaître dans l’évolution des vieilles religions que bien des “ forfaits ” auxquels l’homme avait renoncé avaient été “ passés ” à Dieu et étaient encore permis en son nom, de telle sorte que la cession à la divinité était le moyen par lequel l’homme se libérait de la domination de ses instincts mauvais et nuisibles à la société. Aussi n’est-ce pas un hasard si toutes les particularités humaines - avec les mauvaises actions qui en dérivent - étaient attribuées aux anciens dieux dans une mesure illimitée, et ce n’était pas une contradiction qu’il ne fût pourtant pas permis de justifier ses propres forfaits par l’exemple divin.

 

 

 








 

 

 

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