Extraits du séminaire (3) (1) (2)
Jacques Lacan, psychanalyste
le masochisme
1954 sém. 1 - Les écrits techniques de Freud :
5 mai 1954
"...Une des premières activités que j'ai pu constater chez une petite fille, dont je vous ai parlé tout à l'heure, et qui n'a rien de spécialement féroce, c'est, à un âge où elle marchait à peine encore sur ses pieds, dans un jardin de campagne où elle était réfugiée, de s'appliquer très tranquillement à appliquer une pierre de nature assez large sur le crâne d'un petit camarade voisin, qui était celui autour duquel elle faisait ses premières identifications ; le geste de Caïn n'a pas besoin d'atteindre une très grande complétude motrice pour se réaliser de la façon la plus spontanée ; je dois dire même la plus triomphante, car elle n'éprouvait aucun sentiment de culpabilité. « Moi casser tête Untel... » Elle le formulait avec assurance et tranquillité. Je ne lui promets pour autant aucun avenir de criminelle. Elle manifeste la structure la plus fondamentale de l'être humain, sur le plan imaginaire : détruire celui qui est le siège de l'aliénation. Que vouliez-vous dire, Granoff ?
GRANOFF - Comment, alors, comprendre à ce moment-là l'issue masochiste au stade du miroir, à proprement parler ?
LACAN - Laissez-moi le temps, je suis là pour vous expliquer ça. Car lorsqu'on commence à appeler ça l'issue masochiste, c'est justement à ce moment-là que commence... que le chat n'y retrouve pas ses petits. Car il y a tellement de choses autour du masochisme, que justement il faut tâcher de comprendre.
L'issue masochiste, puisque vous me relancez, je ne refuse jamais les reprises et les rappels, même s'ils doivent interrompre un peu mon développement, je vais vous dire une chose, alors. Elle ne se conçoit, elle n'a pas de sens essentiel, fondamental, structurant, nous ne pouvons la comprendre sans la dimension du symbolique. C'est au point de jonction entre l'imaginaire et le symbolique que se situe, dans sa forme structurante, fondamentale, non déviée, ce qu'on appelle généralement le masochisme primordial. Autrement dit, ce coin spécial de la manifestation de ce qu'on appelle aussi à ce sujet instinct de mort, comme quelque chose de constituant la position fondamentale du sujet humain.
N'oubliez pas que quand Freud a isolé ce masochisme primordial, il l'a incarné précisément dans un jeu de l'enfance. Je n'en ai pas parlé ce matin, mais je peux en parler précisément au débouché de cet âge, car il a 18 mois, précisément, cet enfant dont on parle. C'est le jeu par où l'enfant, nous dit Freud, substitue à la tension douloureuse engendrée par ce fait d'expérience absolument impossible à éviter, inévitable de la présence et de l'absence de l'objet aimé, un jeu par où il manie lui-même, se plaît à commander l'absence et la présence, en tant que telles. Il le fait par l'intermédiaire, je crois, d'une petite balle au bout d'un fil, qu'il envoie et ramène.
Mais ce qui est évident, fondamental, manifesté dans l'exemple, parce que ce n'est pas la même chose que de pousser soi-même une dialectique, ou d'être en position, comme je suis ici, en ce sens que j'essaie de répondre à Freud, d'en élucider les fondements. Ce que Freud ne souligne pas, mais ce qui est là, de la façon la plus évidente, c'est que comme toujours son observation permet de compléter la situation. Ceci s'accompagne d'une vocalisation qui est caractéristique de ce qui est le fondement même du langage, du point de vue des linguistes, ce qui permet de saisir le problème de la langue, à savoir une simple opposition ; ça n'est pas que l'enfant dise plus ou moins approximativement le "Fort, Da" qui, dans sa langue maternelle, revient à « Loin », « Là ». Il les prononce d'ailleurs d'une façon approximative. C'est que d'ores et déjà, et dès l'origine, c'est une première manifestation de langage, sous la forme d'un couple, d'une opposition, et précisément d'une opposition où il transcende, où il porte sur un plan symbolique, comme tel, le phénomène de la présence et de l'absence, qu'il se rend maître de la chose, pour autant que justement il la détruit. Et là, puisque, après tout, nous lisons de temps en temps un bout de texte de Freud, pour la première fois nous irons à un texte de Lacan : Ce sont ces jeux...
ai-je écrit dans un texte je l'ai relu récemment, j'ai trouvé qu'il était compréhensible. Mais j'étais dans une position privilégiée je voudrais vous inciter à voir qu'il se lit, ce sont ces jeux d'occultation que Freud, en une intuition géniale, a produits à notre regard pour que nous y reconnaissions que le moment où le désir s'humanise est aussi celui où l'enfant naît au langage.
Nous pouvons maintenant y saisir que le sujet n'y maîtrise pas seulement sa privation en l'assumant, c'est ce que dit Freud...
Mais qu'il y élève son désir à une puissance seconde. Car son action détruit l'objet qu'elle fait apparaître et disparaître dans la provocation - au sens propre du mot provocation, par la voix - ... dans la provocation anticipante de son absence et de sa présence. Elle négative ainsi le champ de forces du désir, pour devenir à elle-même son propre objet. Et cet objet prenant aussitôt corps dans le couple symbolique de deux jaculations élémentaires, (le Fort et le Da), annonce dans le sujet l'intégration diachronique de la dichotomie des phonèmes... Ça veut dire simplement que de ce seul fait, il a la porte d'entrée dans ce qui existe déjà, la suite des phonèmes qui composent une langue ... dont le langage existant offre la structure synchronique à son assimilation ; aussi bien l'enfant commence-t-il à s'engager dans le système du discours concret de l'ambiance, en reproduisant plus ou moins approximativement dans son Fort et dans son Da les vocables qu'il reçoit de cette ambiance. Ainsi, ça n'a pas une telle importance, mais c'est du dehors qu'il le reçoit. Fort, Da, c'est bien déjà dans sa solitude que le désir du petit d'homme est devenu le désir d'un autre, d'un alter ego, qui le domine et dont l'objet de désir est désormais sa propre peine.
Que l'enfant s'adresse maintenant à un partenaire imaginaire ou réel, il le verra obéir également à la négativité de son discours, et son appel... Car n'oubliez pas que quand il dit «Fort», c'est que l'objet est là ; et quand il dit « Da », il est absent.
... Et son appel ayant pour effet de le faire se dérober, il cherchera dans une affirmation bannissante... Il apprendra très tôt la force du refus, la provocation du retour qui ramène son objet à ce désir.
C'est la négativation du simple appel, avant l'introduction du non où le sujet apprend, avec le refus de l'autre, à constituer ce que M. Hyppolite nous a montré l'autre jour. Avant cela déjà, par la seule introduction d'un simple couple de symboles, en face du phénomène contrasté de la présence et de l'absence, l'introduction du symbole renverse les positions ; l'absence est évoquée dans la présence, et la présence dans l'absence.
Cela semble des niaiseries, et aller de soi. Mais encore faut-il le dire et réfléchir là-dessus ! Et c'est en tant que le monde du symbole permet cette inversion, c'est-à-dire annule la chose existante, qu'il ouvre avec lui tout le monde de la négativité, qui constitue à la fois le discours du sujet humain et la réalité de son monde en tant qu'humain.
Le masochisme primordial est autour de cette première négativation, et même meurtre de la chose, pour tout dire, à l'origine..."
1955 Sém. 2 - Le moi : 19 mai 1955
"...La théorie freudienne peut paraître, jusqu'à un certain point, tout expliquer, y compris ce qui se rapporte à la mort, dans le cadre d'une économie libidinale close, réglée par le principe du plaisir et le retour à l'équilibre, comportant des relations d'objet définies. La coalescence de la libido avec des activités qui lui sont contraires en apparence, l'agressivité par exemple, est mise au compte de l'identification imaginaire. Au lieu de casser la tête à l'autre qui est devant lui, le sujet s'identifie, et retourne contre lui-même cette douce agressivité, conçue comme une relation libidinale d'objet, et fondée sur ce qu'on appelle les instincts du moi, c'est-à-dire les besoins d'ordre et d'harmonie. Il faut bien qu'on mange quand le garde-manger est vide, on bouffe son semblable.
L'aventure libidinale est là objectivée dans l'ordre du vivant, et on suppose que les comportements des sujets, leur inter-agressivité, sont conditionnés et explicables par un désir fondamentalement adéquat à son objet.
La signification d'Au-delà du principe du plaisir, c'est que ça ne suffit pas. Le masochisme n'est pas un sadisme inversé, le phénomène de l'agressivité ne s'explique pas simplement sur le plan de l'identification imaginaire. Ce que Freud nous enseigne avec le masochisme primordial, c'est que le dernier mot de la vie, lorsqu'elle a été dépossédée de sa parole, ne peut être que la malédiction dernière qui s'exprime au terme d'Œdipe à Colone. La vie ne veut pas guérir. La réaction thérapeutique
négative lui est foncière...."
1957 sém. 4 - La relation d'objet : 16 janvier 1957
"...Bien sûr cet « on » est quelque chose où l'on peut retrouver vaguement la fonction paternelle, mais en général le père n'est pas reconnaissable, ce n'est qu'un substitut.
D'autre part quand on dit : « on bat un enfant », c'est la formule du sujet que Freud a voulu respecter, mais il s'agit souvent de plusieurs enfants, la production fantasmatique le fait éclater en le multipliant en mille exemplaires. Et cela montre bien le caractère de désubjectivation essentiel qui se produit dans la relation primordiale, et il reste cette objectivation, cette désubjectivation en tout cas radicale, de toute la structure au niveau de laquelle le sujet n'est plus là que comme une sorte de spectateur réduit à l'état de spectateur, ou simplement d’œil, c'est à dire ce qui caractérise toujours à la limite et au point de la dernière réduction tout espèce d'objet. Il faut moins, non pas toujours un sujet, mais un oeil pour le voir, un oeil, un écran sur lequel le sujet est institué..."
1958 sém. 6 - Le désir et ses interprétations : 17 décembre 1958
"...Comment cet objet humain en tant que marqué de ceci se trouve, dans la structure la plus générale du fantasme, recevoir normalement le plus essentiel des Ansässe (Der Ansass ("e): disposition, mise en équation) du sujet, à savoir ni plus ni moins son affect en présence du désir, cette crainte, cette immanence dans laquelle je vous désignais tout à l'heure ce qui retient par essence le sujet au bord de son désir. Toute la nature du fantasme est de la transférer à l'objet.
Ceci nous le verrons en étudiant, en reprenant un certain nombre des fantasmes qui sont ceux dont nous avons jusqu'ici développé la dialectique, et ne serait-ce qu'à partir d'un, fondamental parce qu'un des premiers découverts, ce fantasme : On bat un enfant, où vous en verrez les traits les plus essentiels, de ce transfert de l'affect du sujet en présence de son désir, sur son objet en tant que narcissique.
Inversement ce que devient le Sujet, le point où il se structure, pourquoi il se structure comme "moi" et "Idéal du moi", ceci ne pourra justement, en fin de compte, vous être livré, à savoir par vous être aperçu dans sa nécessité structurale absolument rigoureuse, que comme étant le retour, le renvoi de cette délégation que le sujet a faite de son affect à cet objet, à ce “a” dont nous n'avons jamais encore véritablement parlé, comme étant son renvoi. Je veux dire comment nécessairement il doit lui-même se poser non pas en tant que “a”, mais en tant qu'image de “a”, image de l'autre, ce qui est une seule et même chose avec le moi, cette image de l'autre étant marquée de cet indice, d'un grand I, d'un Idéal du moi en tant qu'il est lui-même l'héritier d'un rapport premier du sujet non pas avec son désir, mais avec le désir de sa mère, l'Idéal prenant la place de ce qui, chez le sujet a été éprouvé comme l'effet d'un enfant désiré.
Cette nécessité, ce développement est ce par quoi il vient s'inscrire dans une certaine trace, formation de l'algorithme que je peux déjà inscrire au tableau pour vous l'annoncer pour la prochaine fois..."
1958 sém 5 - Les formations de l'inconscient :
5 février 1958
"...Maso. Ein Kind wird geschlagen. Cela veut dire que ce n'est pas le sujet qui bat, il est là en spectateur. Freud commence par analyser la chose comme elle se passe dans l'imagination des sujets féminins qui ont eu à la lui révéler. Le personnage qui bat est, à le considérer dans son ensemble, de la lignée de ceux qui ont l'autorité. Ce n'est pas le père, c'est à l'occasion un instituteur, un homme tout-puissant, un roi, un tyran, c'est quelquefois une figure très romancée. On reconnaît, non pas le père, mais quelqu'un qui en est pour nous l'équivalent. Nous aurons à le situer dans la forme achevée du fantasme, et nous verrons très facilement qu'il n'y a pas lieu de se contenter d'une homologie avec le père. Loin de l'assimiler au père, il convient de le placer dans l'au-delà du père, à savoir dans cette catégorie du Nom-du-Père que nous prenons soin de distinguer des incidences du père réel..."
1959 sém 6 - Le désir et ses interprétations : 7 janvier 1959
"...Prenons un fantasme, le plus banal, le plus commun, celui que Freud lui-même a étudié, auquel il a accordé une attention spéciale, le fantasme : on bat un enfant. Reprenons-le maintenant, avec la perspective qui est celle dont nous nous approchons, pour essayer de saisir comment peut se formuler la nécessité du fantasme en tant que support du désir.
Freud, parlant de ces fantasmes tels qu'il les a observés sur un certain nombre de sujets à l'époque avec une prédominance chez les femmes, nous dit que la première phase de la Schlag fantasie est restituée, pour autant qu'elle parvient à être réévoquée (soit dans les fantasmes, soit dans les souvenirs du sujet) par la phrase suivante « der Vater schlägt das Kind », et que l'enfant qui est battu dans l'occasion, est par rapport au sujet cec i: « le père bat l'enfant que je hais. » (souligné par Freud)
Nous voici donc portés par Freud, du point initial au cœur même de quelque chose qui se situe dans la qualité la plus aiguë de l'amour et de la haine, celle qui vise l'autre dans son être, et pour autant que cet être dans cette occasion est soumis au maximum de la déchéance, dans la valorisation symbolique par la violence et le caprice paternel, il est là.
L'injure ici, si on l'appelle narcissique est quelque chose qui, en somme, est totale. Elle vise, chez le sujet haï, ce qui est demandé au-delà de toute demande. Elle vise ceci qu'il est absolument frustré, privé d'amour. Le caractère de déchéance subjective qui est lié pour l'enfant à la rencontre avec la première punition corporelle laisse des traces diverses suivant le caractère diversement répété. Et chacun peut constater à l'époque où nous vivons, où ces choses sont extrêmement ménagées aux enfants que, s'il arrive qu'après qu'un enfant n'ait jamais été battu, il soit l'objet une fois de quelques sévices, fussent-ils le plus justifiés, du moins à une époque relativement tardive, on ne saurait imaginer les conséquences, au moins sur l'instant, prostrantes qu'à cette expérience pour l'enfant.
Quoi qu'il en soit, nous pouvons considérer comme donné que l'expérience primitive est bien là ce dont il s'agit, telle que Freud nous l'exprime : « Entre cette phase et la suivante il doit se passer quelques grosses transformations ».
En effet, cette seconde phase, Freud nous l'exprime ainsi: « la personne qui bat est restée être le père, mais l'enfant battu est devenu régulièrement, dans la règle, l'enfant du fantasme lui-même. Le fantasme est à un très très haut degré teinté de plaisir, et s'accomplit d'une façon tout à fait significative à laquelle nous aurons à faire plus tard » - et pour cause. « Sa formule articulée est maintenant ainsi : je suis battu-e par le père. » (souligné par Freud)
Mais Freud ajoute que ceci qui est « la plus importante et la plus lourde en conséquence de toutes les phases, nous pouvons dire d'elle quand même dans un certain sens qu'elle n'a jamais d'existence réelle. Elle n'est jamais en aucun cas ré-évoquée, elle n'est jamais portée à la conscience. Elle est une construction de l'analyse, mais elle n'en est pas moins une nécessité.» (in Névroses, Psychoses et Perversions, p. 225.)
Je crois qu'on ne soupèse pas assez les conséquences d'une telle affirmation chez Freud. En fin de compte, puisque nous ne la rencontrons jamais, cette phase la plus significative, il est tout de même très important de voir, puisqu'elle aboutit à une troisième phase, la phase en question, qu'il est nécessaire que nous concevions cette seconde phase comme nécessaire et recherchée par le sujet. Et bien entendu, ce quelque chose qui est cherché nous intéresse au plus haut degré, puisque ce n'est rien d'autre que la formule du masochisme primordial, c'est-à-dire justement ce moment où le sujet va chercher au plus près sa réalisation à lui, de sujet, dans la dialectique signifiante.
Quelque chose d'essentiel, comme dit Freud à juste titre, s'est passé entre la première et la seconde phase. C'est à savoir ce quelque chose où il a vu l'autre comme précipité de sa dignité de sujet érigé, de petit rival ; quelque chose s'est ouvert en lui qui lui fait percevoir que c'est dans cette possibilité même d'annulation subjective que réside tout son être en tant qu'être existant, que c'est là, en frôlant au plus près cette abolition, qu'il mesure la dimension même dans laquelle il subsiste comme être-sujet-à-vouloir, comme être qui peut émettre un vœu.
Qu'est-ce que nous donne toute la phénoménologie du masochisme, telle qu'il faut bien tout de même aller la chercher dans la littérature masochiste, qu'elle nous plaise ou qu'elle ne nous plaise pas, que ce soit pornographique ou pas ? Prenons un roman célèbre, ou un roman récent paru chez une maison demi clandestine.
Qu'est-ce que l'essence du fantasme masochiste en fin de compte ?
C'est la représentation par le sujet de quelque chose, d'une pente, d'une série d'expériences imaginées, dont le versant, dont le rivage tient essentiellement à ceci qu'à la limite, il est purement et simplement traité comme une chose, comme quelque chose qui à la limite se marchande, se vend, se maltraite, est annulé dans toute espèce de possibilité à proprement parler votive de se saisir autonome. Il est traité, comme un fantasme, comme un chien, dirons-nous, et pas n'importe quel chien, un chien qu'on maltraite, précisément comme un chien déjà maltraité.
Ceci c'est la pointe, le point pivot, la base de transformation supposée chez le sujet qui cherche à trouver où est ce point d'oscillation, ce point d'équilibre, ce produit de ce $ qui est ce en quoi il a précisément à entrer, s'il entre, si une fois entré dans la dialectique de la parole il a quelque part à se formuler comme sujet. Mais en fin de compte, le sujet névrotique est comme Picasso, “il ne cherche pas, il trouve" (car c'est ainsi que s'est exprimé un jour Picasso), formule vraiment souveraine. Et à la vérité, il y a une espèce de gens qui cherche et il y a ceux qui trouvent. Croyez-moi, les névrosés, à savoir tout ce qui se produit de spontané de cette étreinte de l'homme avec sa parole, trouvent. Et je ferai remarquer que "trouver" vient du mot latin tropus, très expressément de ce dont je parle sans cesse : des difficultés de rhétorique. Le mot qui dans les langues romanes désigne "trouver" - au contraire de ce qui se passe dans les langues germaniques où c'est une autre racine qui sert pour cela, il est curieux qu'il soit emprunté au langage de la rhétorique.
Suspendons-nous un instant sur ce moment tiers, au point où le sujet a trouvé. Celui-là nous l'avons tout de suite, il vaut peut-être de s'y arrêter.
Dans le fantasme : on bat un enfant qu'est-ce qu'il y a ? ce qui bat, c'est "on", c'est tout à fait clair, et Freud y insiste. Il n'y a rien à faire, on lui dit : mais qui bat ? c'est un tel ou un tel ? le sujet est vraiment évasif. Ce n'est qu'après une certaine élaboration interprétative, quand on aura retrouvé la première phase, qu'on pourra y retrouver une certaine figure ou image paternelle sous cette forme, la forme où le sujet a trouvé son fantasme ; en tant que son fantasme sert de support à son désir, à l'accomplissement masturbatoire. À ce moment là, le sujet est parfaitement neutralisé. Il est on. Et quant à ce qui est tant battu, ce n'est pas moins difficile à saisir, c'est multiple : immer nur Buben, beaucoup d'enfants, des garçons, nur Mädel quand il s'agit de la fille, mais pas forcément avec un rapport obligatoire entre le sexe de l'enfant qui fantasme et le sexe de l'image fantasmée.
Les plus grandes variations, les plus grandes incertitudes règnent aussi sur ce thème où nous savons bien que, par quelque côté que ce soit, a ou a' que ce soit i(a) ou a, l'enfant, jusqu'à un certain point, participe puisque c'est lui qui fait le fantasme. Mais enfin, nulle part d'une façon précise, d'une façon non-équivoque, d'une façon qui ne soit pas précisément indéfiniment oscillante, l'enfant se situe.
Mais ce sur quoi ici nous aimerions mettre l'accent, c'est sur quelque chose de fort voisin de ce que j'ai appelé tout à l'heure la répartition entre les éléments intra-subjectifs du rêve. D'une part dans le fantasme sadique (celui-ci est dans les fantasmes qu'on peut observer à peu près dans leur plus grande expansion) je demanderai où est l'affect accentué ? l'affect accentué - de même qu'il était dans le rêve porté sur le sujet rêvant cette forme de la douleur- est incontestablement un fantasme sadique, est porté sur l'image fantasmée du partenaire ; c'est le partenaire, non pas tellement en tant qu'il soit battu, qu'en tant qu'il va l'être, ou qu'il ne sait même pas comment il va l'être.
Cet élément extraordinaire sur lequel je reviendrai à propos de la phénoménologie de l'angoisse, et où déjà je vous indique cette distinction qui est dans le texte de Freud (mais dont naturellement jamais personne n'a fait le moindre état à propos de l'angoisse) entre ces nuances qui séparent la perte pure et simple du sujet dans la nuit de l'indétermination subjective, et ce quelque chose qui est tout différent et qui est déjà avertissement, érection, si l'on peut dire, du sujet devant le danger et qui, comme tel, est articulé par Freud dans Inhibition, Symptôme, Angoisse, où Freud introduit une distinction encore plus étonnante, car elle est tellement subtile, phénoménologique, qu'elle n'est pas facile à traduire en français, entre abwarten que j'essayerais de traduire par "subir", "n'en pouvoir mais", "tendre le dos", et erwarten qui est "s'attendre à"..."
1959 sém 6 - Le désir et ses interprétations : 7 janvier 1959
"...C'est dans ce registre, dans cette gamme que se situe, dans le fantasme sadique, l'affect accentué et pour autant qu'il est attaché à l'autre, au partenaire, à celui qui est en face, dans l'occasion a.
En fin de compte où est-il ce sujet qui dans cette occasion, est en proie à quelque chose qui lui manque justement pour savoir où il est ?
Il serait facile de dire qu'il est entre les deux. J'irai plus loin, je dirai qu'en fin de compte le sujet l'est tellement, vraiment entre les deux, que s'il y a quelque chose ici à quoi il soit identique, ou qu'il illustre d'une façon exemplaire, c'est le rôle de ce avec quoi on frappe, c'est le rôle de l'instrument.
C'est à l'instrument qu'il est ici en fin de compte identique, puisque l'instrument ici nous révèle - et toujours à notre stupeur, et toujours a la plus grande raison de nous étonner, sauf à ce que nous ne voulions pas voir - qu'il intervient très fréquemment comme le personnage essentiel dans ce que nous essayons d'articuler de la structure imaginaire du désir.
Et c'est bien là ce qui est le plus paradoxal, le plus avertissant pour nous. C'est qu'en somme c'est sous ce signifiant, ici tout à fait dévoilé dans sa nature de signifiant, que le sujet vient à s'abolir en tant qu'il se saisit en cette occasion dans son être essentiel, s'il est vrai qu'avec Spinoza nous puissions dire que cet être essentiel, c'est son désir.
Et en effet, c'est à ce même carrefour que nous sommes amenés chaque fois que se pose pour nous la problématique sexuelle. Si le point de pivot d'où nous somme partis il y a deux ans, qui était justement celui de la phase phallique chez la femme, est constitué par ce point de relais où Jones revient toujours au cours de sa discussion, pour en repartir, pour l'élaborer, pour vraiment le [...], le texte de Jones sur ce sujet a la valeur d'une élaboration analytique : le point central c'est ce rapport de la haine de la mère avec le désir du phallus, c'est de là que Freud est parti. C'est autour de cela qu'il fait partir le caractère vraiment fondamental, génétique, de l'exigence phallique, au débouché de l'œdipe chez le garçon, dans l'entrée de l'œdipe pour la femme. C'est ce point de connexion : haine de la mère, désir du phallus, ce qui est le sens propre de ce Penisneid.
Or Jones, à juste titre, souligne les ambiguïtés qui sont rencontrées chaque fois que nous nous en servons. Or, si c'est le désir d'avoir un pénis à l'égard d'un autre, (c'est-à-dire une rivalité) il faut quand même qu'il se présente sous un aspect ambigu qui nous montre bien que c'est au-delà qu'on doit chercher son sens. Le désir du phallus, cela veut dire désir médiatisé par le médiatisant-phallus, rôle essentiel que joue le phallus dans la matérialisation, médiatisation, du désir.
Ceci nous amène à poser -pour introduire ce que nous aurons à développer ultérieurement dans notre analyse de la construction du fantasme, à ce carrefour qui est celui-ci - que le problème en fin de compte est de savoir comment va pouvoir être soutenu ce rapport du signifiant phallus dans l'expérience imaginaire qui est la sienne, pour autant qu'elle est profondément structurée par les formes narcissiques qui règlent ses relations avec son semblable comme tel.
C'est entre $, sujet parlant, et a, c'est à savoir à cet autre que le sujet parle en lui-même.
"a" c'est donc à cela que nous l'avons identifié aujourd'hui. C'est l'autre imaginaire, c'est ce que le sujet a en lui-même comme "pulsion", au sens où le mot pulsion est mis entre guillemets, où ce n'est pas la pulsion encore élaborée, prise dans la dialectique signifiante, où c'est la pulsion dans son caractère primitif où la pulsion représente telle ou telle manifestation du besoin chez le sujet.
Image de l'autre, à savoir ce dans quoi - par l'intermédiaire de la réflexion spéculaire du sujet à situer ses besoins - est à l'horizon quelque chose d'autre, à savoir ce que j'ai d'abord appelé la première identification à l'autre, au sens radical, l'identification aux insignes de l'autre, à savoir signifiant grand I sur a..."
1959 sém 6 - Le désir et ses interprétations : 10 juin 1959
"...C'est là que nous voyons intervenir possiblement le moi, et bien entendu c'est dans toute la mesure où ce moi est non pas faible, mais fort, que viendront comme je l'ai répété toujours et cent fois, s'organiser les résistances du sujet. Les résistances du sujet pour autant qu'elles sont les formes de cohérence mêmes de la construction névrotique, c'est-à-dire de ce dans quoi il s'organise pour sub-sister comme désir, à n'être pas la place de ce désir, à être abrité du désir de l'Autre comme tel, à voir s'interposer entre sa manifestation la plus profonde comme désir et le désir de l'Autre, cette distance, cet alibi qui est celui où il se constitue respectivement comme phobique, hystérique, obsessionnel.
Je reviendrai, il le faut, sur un exemple que Freud nous donne, développé, d'un fantasme. Il n'est pas vain d'y revenir après avoir fait ce détour. C'est le fantasme : On bat un enfant. Ici on peut saisir les temps qui nous permettent de retrouver la relation structurale que nous essayons aujourd'hui d'articuler.
Qu'avons-nous ? Le fantasme des obsessionnels. Filles et garçons se servent de ce fantasme pour parvenir à quoi ? A la jouissance masturbatoire. La relation au désir est claire. Cette jouissance, quelle est sa fonction ? Sa fonction ici est celle de toute satisfaction de besoin dans un rapport avec l'au-delà que détermine l'articulation d'un langage pour l'homme. C'est à savoir que la jouissance masturbatoire ici n'est pas la solution du désir, elle en est l'écrasement, exactement comme l'enfant à la mamelle dans la satisfaction du nourrissage écrase la demande d'amour à l'endroit de la mère.
Et aussi bien ceci est presque signé par des témoignages historiques. Je veux dire, puisque nous avons fait allusion en son temps à la perspective hédoniste, à son insuffisance pour qualifier le désir humain comme tel - n'oublions pas, après tout, que le caractère exemplaire d'un de ses points paradoxaux comme tels, évidemment laissé dans l'ombre de la vie de ceux qui se sont présentés dans l'histoire comme les sages, et les sages d'une discipline dont la fin, qualifiée de philosophique, était précisément, pour des raisons après tout valables puisque méthodiques, le choix, la détermination d'une posture par rapport au désir posture qui consiste aussi bien à l'origine à l'exclure, à le rendre caduc. Et toute perspective à proprement parler hédonique participe de cette position d'exclu-sion, comme le démontre l'exemple paradoxal que je vais ici vous rappeler, à savoir de la position des cyniques pour qui, d'une façon tout à fait catégorique - la tradition, sous la bouche de Chrysippe, si mon souvenir est bon, nous en transmet le témoignage - c'est-à-dire que Diogène le Cynique affichait, au point de le faire en public en la manière d'un acte démonstratoire (et non pas exhibitionniste) que la solution du problème du désir sexuel était, si je puis dire, à la portée de la main de chacun, et il le démontrait brillamment en se mas-turbant.
Le fantasme de l'obsessionnel est donc quelque chose qui, bien entendu, a un rapport à la jouissance, dont il est même remarquable que cela puisse en devenir une des conditions, mais dont Freud nous démontre que la structure a valeur de ce que je désigne comme étant sa valeur d'index puisque ce que ce fantasme pointe, ce n'est rien d'autre qu'un trait de l'histoire du sujet, quelque chose qui s'inscrit dans sa diachronie. C'est à savoir que le sujet, dans un passé par conséquent oublié, a vu, nous dit le texte de Freud, un rival (qu'il soit du même sexe ou d'un autre, peu importe !) subir les sévices de l'être aimé, en l'occasion du père, et a trouvé dans cette situation originelle son bonheur.
En quoi l'instant fantasmatique perpétue-t-il, si l'on peut dire, cet instant privilégié de bonheur ? C'est ici que la phase intermédiaire qui nous est désignée par Freud prend sa valeur démonstrative. C'est pour autant que dans un temps, nous dit Freud, qui ne peut être que reconstruit ceci se signale dans le fait que dans Freud nous ne trouvons le témoignage que de certains moments inconscients qui sont à proprement parler inaccessibles comme tels. Qu'il ait tort ou raison dans le cas précis, déterminé, pour l'instant c'est hors de question..."
1959 sém 6 - Le désir et ses interprétations : 10 juin 1959
"...Bien n'a-t-il pas tort, mais l'important c'est qu'il désigne cette étape intermédiaire comme quelque chose qui ne peut être que reconstruit ; et cette étape intermédiaire entre le souvenir historique en tant qu'il désigne le sujet dans un de ses moments de triomphe, souvenir historique, lui, qui n'est que refoulé, au pire, et qui peut être ramené au jour, ce en quoi l'instant fantasmatique y joue le rôle d'index, éternise si l'on peut dire ce moment, en faisant le point d'attache de quelque chose de tout différent, à savoir du désir du sujet. Eh bien ceci ne se passe que par rapport à un moment intermédiaire que j'appellerai ici, bien que ce soit un point où il ne puisse être que reconstruit, comme à proprement parler métaphorique.
Car de quoi s'agit-il dans ce moment intermédiaire, ce deuxième temps dont Freud nous dit qu'il est essentiel à la compréhension du fonctionnement de ce fantasme ? C'est de ceci : c'est qu'à l'autre, le frère rival qui est la proie de la colère et du châtiment infligé par l'objet aimé, le sujet se substitue lui-même. C'est-à-dire que dans ce second temps c'est lui qui est châtié.
Nous nous trouvons là devant l'énigme à l'état nu de ce que comporte cette métaphore, ce transfert. Qu'est-ce que le sujet y cherche ? Quelle étrange voie pour la suite à donner à son triomphe que cette façon de passer lui-même à son tour par les fourches caudines de ce qui a été à l'autre infligé ! Est-ce que nous ne nous trouvons pas là devant l'énigme dernière - Freud aussi bien ne le dissimule pas - de ce qui vient s'inscrire dans la dialectique analytique comme masochisme, et dont on voit après tout, ici sous une forme pure se présenter la conjonction ? C'est à savoir que quelque chose dans le sujet perpétue le bonheur de la situation initiale dans une situation cachée, latente, inconsciente, de malheur.
Que ce dont il s'agit dans ce second temps hypothétique, c'est en somme d'une oscillation, d'une ambivalence, d'une ambiguïté plus précisément de ce que l'acte de la personne autoritaire, en l'occasion le père, comporte de reconnaissance. La jouissance que prend là le sujet est ce vers quoi il glisse d'un accident de son historique à une structure où il va apparaître comme être, comme tel. C'est ceci que c'est dans le fait de s'aliéner, c'est-à-dire de se substituer ici à l'autre comme victime, que consiste le pas décisif de sa jouissance en tant qu'elle aboutit à l'instant fantasmatique où il n'est plus lui-même alors que "on".
D'une part instrument de l'aliénation en tant qu'elle est dévalorisation, il est "on bat" d'un côté, et c'est pourquoi jusqu'à un certain point j'ai pu vous dire qu'il devient purement et simplement l'instrument phallique en tant qu'il est ici instrument de son annulation.
Confronté à quoi ? À on bat un enfant, un enfant sans figure, un enfant qui n'est plus rien que l'enfant originel, ni non plus l'enfant qu'il a été au second temps lui-même, dont il n'y a aucune, même spéciale, détermination de sexe. L'examen de la succession des fantasmes échantillonnés dont nous parle Freud le montre. Il est confronté à ce qu'on peut appeler une sorte d'extrait de l'objet.
C'est dans cette relation pourtant du fantasme que nous voyons pointer à ce moment ce qui, pour le sujet, fait l'instant privilégié de sa jouissance. Nous dirons que le névrosé et nous verrons la prochaine fois comment nous pouvons lui opposer quelque chose de très particulier, non pas la perversion en général, car ici la perversion dans ce que nous explorons comme structure joue un rôle de point pivot, mais où nous pouvons lui opposer quelque chose de très spécial, et dont le facteur commun ne semble pas avoir été trouvé jusqu'ici, c'est à savoir l'homosexualité.
Mais pour nous en tenir aujourd'hui ici au névrosé, sa structure la plus commune, fondamentale réside en fin de compte en ceci que s'il se désire désirant, désirant quoi ? Quelque chose qui n'est en fin de compte que ce qui lui permet de soutenir dans sa précarité, son désir comme tel. Sans savoir que toute la fantasmagorie est faite pour cela, à savoir que ce sont ses symptômes mêmes qui sont le lieu où il trouve sa jouissance, ces symptômes pourtant si peu satisfaisants en eux-mêmes.
Le sujet donc se présente ici comme je ne dirai point un être pur, ce dont je suis parti pour vous indiquer ce que voulait dire le rapport de cette manifestation particulière du sujet au réel, mais un "être pour". L'ambiguïté de la position du névrosé est tout entière ici, dans cette métonymie qui fait que c'est dans cet "être pour" que réside tout son pour être..."
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