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Extraits du séminaire (2) (1)

Jacques Lacan, psychanalyste

Le masochisme

 

D'un discours qui ne serait pas du semblant - séminaire 18
9 juin 1971 :

"...Personne ne m’a relancé sur ce que sait le langage, sait s.a.i.t., à savoir die Bedeutung des Phallus, je l’avais dit mais personne ne s’en était aperçu parce que c’était la vérité. Alors, qu’est-ce qui s’intéresse à la vérité ? Ben, des gens. Des gens dont j’ai dessiné la structure de l’image grossière qu’on trouve dans la topologie à l’usage des familles. Voilà comment ça se dessine, hein ? Dans cette topologie à l’usage des familles, c’est comme ça qu’on désigne la bouteille de Klein. Il n’y a pas, j’y reviens, un point de sa surface, qui ne soit partie topologique du rebroussement qui se figure ici du cercle, ici dessiné, du cercle Bouteille de Klein seul propre à donner à cette bouteille le cul dont les autres s’enorgueillissent indûment, les autres bouteilles, parce qu’elles ont un cul, Dieu sait pourquoi !

Ainsi, n’est-ce pas là où on le croit, mais en sa structure de sujet que l’hystérique j’en viens à une partie des gens que je désignai à l’instant conjugue la vérité de sa jouissance au savoir implacable qu’elle a que l’Autre propre à la causer, c’est le phallus, soit un semblant. Qui ne comprendrait la déception de Freud à saisir que le pas-de-guérison à quoi il parvenait avec l’hystérique n’allait à rien de plus qu’à lui faire réclamer ce dit semblant soudain pourvu de vertus réelles, de l’avoir accroché à ce point de rebroussement qui pour n’être pas introuvable sur le corps, c’est évident, est une figuration topologiquement tout à fait incorrecte de la jouissance chez une femme. Mais Freud le savait-il ? On peut se le demander. Dans la solution impossible de son problème, c’est à en mesurer la cause au plus juste, soit à en faire une juste cause que l’hystérique s’accorde sur ce qu’elle feint être détenteur de ce semblant, "au moins un", que j’écris, ai-je besoin de le récrire l’hommoinzin, conforme à l’os qu’il faut à sa jouissance pour qu’elle puisse le ronger. Ses approches de l’hommoinzin, il y a trois façons de l’écrire; il y a la façon orthographique commune, hein ? puisque après tout il faut bien que je vous explique, 1, et puis il y a ça, il y a cette valeur expressive que je sais donner toujours au jeu scripturaire, 2, puis à l’occasion vous pouvez quand même le rapprocher et l’écrire a (u moins un) comme ça, 3, pour ne pas oublier qu’à l’occasion il peut fonctionner comme objet a.
1. au moins un ; 2. hommoinzin ; 3. a (u moinzin)

Ses approches de l’au moins un, ne pouvant se faire qu’à avouer au dit point de mire qui le prend, au gré de ses penchants, la castration délibérée qu’elle lui réserve, ses chances sont limitées. Il faudrait pas croire que son succès passe par quelqu’un de ces hommes, homme masculin, que le semblant embarrasse plutôt, ou qui le préfèrent plus franc. Ceux que je désigne ainsi, ce sont les sages, les masochistes. Ça situe les sages. Il faut les ramener à leur juste place. Juger ainsi du résultat est méconnaître ce qu’on peut attendre de l’hystérique pour peu qu’elle veuille bien s’inscrire dans un discours, car c’est à mater le maître qu’elle est destinée, pour que grâce à elle, il se rejette dans le savoir.

Voilà ! Je n’apporte ici rien de plus n’est-ce pas ? C’est l’intérêt de cet écrit, c’est qu’il engendre des tas de choses, mais il faut bien savoir où sont les points à retenir. Rien d’autre que de marquer que le danger est le même dans ce carrefour que celui que je viens d’épingler d’en être averti que c’est de là que j’étais parti tout à l’heure, j’en reviens au même point, hein ? Je tourne en rond.

Aimer la vérité, même celle que l’hystérique incarne si on peut dire, soit lui donner ce qu’on n’a pas sous prétexte qu’elle le désigne, c’est très spécifiquement se vouer à un théâtre dont il est clair qu’il ne peut plus être qu’une fête de charité. Je parle pas seulement de l’hystérique. Je parle de ce quelque chose qui s’exprime dans, vous dirais-je comme Freud, le malaise dans le théâtre. Pour qu’il tienne encore debout, il faut... il faut Brecht, n’est-ce pas, qui a compris que ça pouvait pas tenir sans une certaine distance, un certain refroidissement. Cet il est clair que je viens de dire qui ne peut plus être, etc., est à proprement parler justement, un effet d’Aufklärung, à peine croyable en somme n’est-ce pas, lié à l’entrée en scène si boiteuse qu’elle se soit faite, du discours de l’analyste.

Ça a suffit à ce que l’hystérique, l’hystérique qualifiée, je suis en train, vous le sentez bien, d’approcher la fonction pour vous, ça a suffit à ce que l’hystérique renonce à la clinique luxuriante dont elle meublait la béance du rapport sexuel. C’est à prendre, c’est à prendre comme le signe, c’est peut-être à prendre comme le signe fait à quelqu’un, je parle de l’hystérique hein ?, qu’elle va faire mieux que cette clinique. La seule chose importante ici est ce qui passe inaperçu, à savoir que je parle de l’hystérique comme de quelque chose qui supporte la quantification. Quelque chose s’inscrirait à m’entendre d’un A renversé de x, c’est pour ça que je l’ai écrit au tableau, toujours apte en son inconnue, à fonctionner dans Φ de x, comme variable. C’est bien en effet ce que j’écris et dont il serait facile à relire Aristote de déceler quel rapport à la femme, précisément identifiée par lui à l’hystérique ce qui met plutôt les femmes de son époque en très bon rang, à tout le moins elles étaient pour les hommes stimulantes de déceler quel rapport à la femme identifiée à l’hystérique lui a permis, c’est un saut, lui a permis d’instaurer sa logique en forme, en forme de , le choix de , , , le choix de ce vocable plutôt que celui d’ ; pour désigner la proposition universelle affirmative, comme négative d’ailleurs, enfin toute cette pantalonnade de la première grande logique formelle, est tout à fait essentiellement liée à l’idée qu’Aristote se faisait de la femme. Il n’empêche pas que, justement, que la seule formule universelle qu’il ne se serait pas permis de prononcer, ça serait toutes les femmes. Il n’y en a pas trace. Ouvrez les Premiers Analytiques. Pas plus que lui, alors que ses successeurs s’y sont rués la tête la première, ne se serait permis d’écrire cette incroyable énormité, dont vit la logique formelle depuis, tous les hommes sont mortels. Ce qui préjuge tout à fait du sort à venir de l’humanité. Tous les hommes sont mortels, ça veut dire que tous les hommes, puisqu’il s’agit là de quelque chose qui s’énonce en extension, tous les hommes en tant que tous, sont destinés à la mort, c’est-à-dire le genre humain à s’éteindre, ce qui est pour le moins hardi. Que x impose le passage à un être, à un toute femme qu’un être aussi sensible qu’Aristote n’ait bien, de fait, jamais commis ce toute femme, c’est justement ce qui permet d’avancer que le toute femme est l’énonciation dont se décide l’hystérique comme sujet, et que c’est pour cela qu’une femme est solidaire d’un "papludun" qui proprement la loge dans cette logique du successeur que Peano nous a donnée comme modèle. L’hystérique n’est pas une femme. Il s’agit de savoir si la psychanalyse telle que je la définis donne accès à une femme ou si, qu’une femme advienne, c’est affaire de "doxa", c’est-à-dire si c’est comme la vertu l’était au dire de gens qui dialoguèrent dans le Menon vous vous rappelez le Ménon, mais non, ménon ? comme cette vertu l’était, et c’est ce qui fait le prix, le sens de ce dialogue, cette vertu était ce qui ne s’enseigne pas. Ça se traduit, ce qui ne peut, d’elle, d’une femme, telle que j’en définis là le pas, être su dans l’inconscient, soit de façon articulée; car enfin là j’arrête quelqu’un qui justement en remet sur le théâtre, comme si c’était là question digne d’absorber une grande activité, c’est un livre très bien fait, une grande activité de l’analyste, comme si c’était là vraiment ce dans quoi un analyste devrait se spécialiser, quelqu’un me fait mérite dans une note, d’avoir introduit la distinction entre vérité et savoir.

Enorme ! Enorme ! Je viens de vous parler du Ménon n’est-ce pas ? Naturellement il l’a pas lu, il lit que du théâtre. Enfin le Ménon, c’est avec ça que j’ai commencé de franchir les premières phases de la crise qui m’a opposé à un certain appareil analytique. La distinction entre la vérité et le savoir, l’opposition entre l’épistémè et la doxa vraie, celle qui peut fonder la vertu, vous la trouvez écrite, toute crue, dans le Ménon. Ce que j’ai mis en valeur, c’est justement le contraire, c’est leur jonction, à savoir que là, là où ça se noue, en apparence, dans un cercle particulier, le savoir dont il s’agit dans l’inconscient, c’est celui qui glisse, qui se prolonge, qui, à tout instant, s’avère savoir de la vérité.

Et c’est là que je pose à l’instant la question, est-ce que ce savoir effectivement nous permet de progresser sur le Ménon, à savoir si cette vérité en tant qu’elle s’incarne dans l’hystérique est susceptible effectivement d’un glissement assez souple pour qu’elle soit l’introduction à une femme. Je sais bien, la question s’est élevée d’un degré depuis que j’ai démontré qu’il y a du langagièrement articulé qui n’est pas pour cela articulable en paroles, et que c’est là simplement ce dont se pose le désir. C’est facile pourtant de trancher, c’est justement de ce qu’il s’agisse du désir, en tant qu’il met l’accent sur l’invariance de l’inconnue, de l’inconnue qui est à gauche, celle qui ne se produit que sous le chef d’une Verneinung, c’est justement de ce qu’il met l’accent sur l’invariance de l’inconnue, que l’évidement du désir par l’analyse ne saurait l’inscrire dans aucune fonction de variable. C’est là la butée, dont se sépare comme telle désir de l’hystérique, de ce qui pourtant se produit, et qui permet à d’innombrables femmes de fonctionner comme telles, c’est-à-dire en faisant fonction du papludun de leur être pour toutes leurs variations situationnelles.

L’hystérique, là, joue le rôle de schéma fonctionnel, si vous savez ce que c’est. C’est la portée de ma formule du désir dit insatisfait. Il s’en déduit que l’hystérique se situe d’introduire le papludun dont s’institue chacune des femmes par la voie du ce n'est pas de toute femme que se peut dire qu’elle soit fonction du phallus. Que ce soit de toute femme, c’est là ce qui fait son désir et
c’est pourquoi ce désir se soutient d’être insatisfait, c’est qu’une femme en résulte, mais qui ne saurait être l’hystérique en personne. C’est bien en quoi elle incarne ma vérité de tout à l’heure, celle qu’après l’avoir fait parler j’ai rendue à sa fonction structuraliste. Le discours analytique s’instaure de cette restitution de sa vérité à l’hystérique. Il a suffi à dissiper le théâtre dans l’hystérie. C’est en ça que je dis qu’il n’est pas sans rapport avec quelque chose qui change la face des choses à notre époque. J’avais insisté sur le fait que quand j’ai commencé à énoncer des choses qui portaient tout ça en puissance, j’ai eu immédiatement comme écho le splash d’un article sur Le théâtre chez l’hystérique. La psychanalyse d’aujourd’hui n’a de recours que l’hystérique pas à la page. Quand l’hystérique prouve que la page tournée elle continue à écrire au verso et même sur la suivante, on comprend pas ; elle est logicienne. Ceci pose la question de la référence faite au théâtre par la théorie freudienne, l’Œdipe pas moins. Il est temps d’attaquer ce que du théâtre il a paru nécessaire de maintenir pour le soutien de l’Autre scène, celle dont je parle, dont j’ai parlé le premier. Après tout, le sommeil suffit peut-être, et qu’il abrite à l’occasion, ce sommeil, la gésine des fonctions fuchsiennes, comme vous savez que c’est arrivé, peut justifier que fasse désir qu’il se prolonge. Il peut se faire que les représentants signifiants du sujet se passent toujours plus aisément d’être empruntés à la représentation imaginaire. On en a des signes à notre époque. Il est certain que la jouissance dont on a à se faire châtrer n’a avec la représentation que des rapports d’appareil. C’est bien en quoi l’Œdipe sophocléen, qui n’a ce privilège pour nous que de ce que les autres Œdipes soient incomplets, et le plus souvent perdus, est encore beaucoup trop riche et trop diffus pour nos besoins d’articulation. La généalogie du désir en tant que ce dont il est question, c’est de comment il se cause, relève d’une combinatoire plus complexe que celle du mythe.
C’est pourquoi nous n’avons pas à rêver sur ce à quoi a servi le mythe dans le temps, comme on dit. C’est du métalangage que de s’engager dans cette voie, et à cet égard, les Mythologies de Lévi-Strauss sont d’un apport décisif. Elles manifestent que la combinaison de formes dénommables du mythème, dont beaucoup sont éteintes, s’opère selon des lois de transformation précises mais d’une logique fort courte, ou tout au moins dont il faut dire, c’est le moins qu’on puisse dire, que notre mathématique l’enrichit, cette combinatoire. Peut-être conviendrait-il de remettre en question si le discours psychanalytique n’a pas mieux à faire que de se vouer à interpréter ces mythes sur un mode qui ne dépasse pas le commentaire courant, au reste parfaitement superflu, puisque ce qui intéresse l’ethnologue c’est la cueillette du mythe, sa collation épinglée et sa recollation avec d’autres fonctions, de rite, de production, recensées de même dans une écriture dont les isomorphismes articulés lui suffisent. Pas de trace de supposition, allais-je dire, sur la jouissance qui y est cernée. C’est tout à fait vrai, même à tenir compte des efforts faits pour nous suggérer l’opérance éventuelle d’obscurs savoirs qui y seraient gisants. La note donnée par Lévi-Strauss dans les Structures de l’action de parade exercée par ces structures à l’endroit de l’amour ici tranche heureusement. Ça n’empêche pas que ça a passé bien au-dessus des têtes des analystes qui étaient en faveur à l’époque.

En somme l’Œdipe a l’avantage de montrer en quoi l’homme peut répondre à l’exigence du papludun qui est dans l’être d’une femme. Il n’en aimerait lui-même papludune. Malheureusement c’est pas la même ; c’est toujours le même rendez-vous, quand les masques tombent, ce n’était ni lui ni elle. Pourtant cette fable ne se supporte que de ce que l’homme ne soit jamais qu’un petit garçon. Et que l’hystérique n’en puisse démordre est de nature à jeter un doute sur la fonction de dernier mot de sa vérité.

Un pas dans le sérieux pourrait, me semble-t-il, ici se faire à embrayer sur l’homme, dont on remarquera que je lui ai fait jusqu’à ce point de mon exposé la part modeste. Encore que ç’en soit un, votre serviteur, qui fasse ici partie de ce beau monde. Il me semble impossible, ce n’est pas vain que je bute dès l’entrée sur ce mot, de ne pas saisir la schize qui sépare le mythe d’Œdipe de Totem et Tabou. J’abats tout de suite mes cartes, c’est que le premier est dicté à Freud par l’insatisfaction de l’hystérique, le second par ses propres impasses.

Du petit garçon, ni de la mère, ni du tragique du passage du père au fils passage de quoi ? sinon du phallus de cela qui fait l’étoffe du premier mythe, pas trace dans le second. Là, Totem et Tabou, le père jouit, terme qui est voilé dans le premier mythe par la puissance. Le père jouit de toutes les femmes jusqu’à ce que ses fils l’abattent, en ne s’y étant pas mis sans une entente préalable, après quoi aucun ne lui succède en sa gloutonnerie de jouissance. Le terme s’impose de ce qui arrive en retour, de ce que les fils le dévorent, chacun nécessairement n’en ayant qu’une part et de ce fait même le tout faisant une communion. C’est à partir de là que se produit le contrat social, nul ne touchera, non pas à la mère ici, il est bien précisé, dans le Moïse et le Monothéisme, de la plume de Freud lui-même, que seuls parmi les fils, les plus jeunes font encore liste dans le harem ; ça n’est donc plus les mères, mais les femmes du père, comme telles qui sont concernées par l’interdit. La mère n’entre en jeu que pour justement, ses bébés, qui sont de la graine de héros. Mais si c’est ainsi que se fait, à entendre Freud, l’origine de la loi, ce n’est pas de la loi dite de l’inceste maternel, pourtant donnée comme inaugurale en psychanalyse. Alors qu’en fait, c’est une remarque, mise à part une certaine loi de Manou qui l’a puni d’une castration réelle, tu t’en iras vers l’ouest avec tes couilles dans la main, etc., cette loi de l’inceste maternel est plutôt élidée partout. Je ne conteste pas du tout ici le bien fondé prophylactique de l’interdit analytique, je souligne qu’au niveau où Freud articule quelque chose de lui, Totem et Tabou, et Dieu sait s’il y tenait, il ne justifie pas mythiquement cet interdit ; l’étrange commence au fait que Freud, ni d’ailleurs personne d’autre non plus, ne semble s’en être aperçu.

Je continue dans ma foulée n’est-ce pas ? La jouissance par Freud est promue au rang d’un absolu qui ramène aux soins de l’homme, je parle de Totem et Tabou, de l’homme originel, et c’est avoué tout ça, du Père de la horde primitive, il est simple d’y reconnaître le phallus, la totalité de ce qui fémininement peut être sujet à la jouissance. Cette jouissance, je viens de le remarquer, reste voilée dans le couple royal de l’Œdipe, mais ce n’est pas que du premier mythe elle soit absente. Le couple royal n’est même mis en question qu’à partir de ceci qui est énoncé dans le drame, qu’il est le garant de la jouissance du peuple, ce qui colle, au reste, avec ce que nous savons de toutes les royautés, tant archaïques que modernes. Et la castration d’Œdipe n’a pas d’autre fin que de mettre fin à la peste thébaine, c’est-à-dire de rendre au peuple la jouissance dont d’autres vont être les garants, ce qui bien sûr vu d’où l’on part n’ira pas sans quelques péripéties amères pour tous.

Dois-je souligner que la fonction clé du mythe s’oppose dans les deux strictement ? Loi d’abord dans le premier, tellement primordiale qu’elle exerce ses rétorsions même quand les coupables n’y ont contrevenu qu’innocemment, et c’est de la loi qu’est sortie la profusion de la jouissance.

Dans le second, jouissance à l’origine, loi ensuite, dont on me fera grâce d’avoir à souligner les corrélats de perversion, puisqu’en fin de compte, avec la promotion sur laquelle on insiste assez du cannibalisme sacré, c’est bien toutes les femmes qui sont interdites, de principe, à la communauté des mâles, qui s’est transcendée comme telle dans cette communion. C’est bien le sens de cette autre loi primordiale, sans quoi, qu’est-ce qui la fonde ?

Etéocle et Polynice sont là, je pense, pour montrer qu’il y a d’autres ressources. Il est vrai que, eux, procèdent de la généalogie du désir. Faut-il que le meurtre du Père ait constitué pour qui ? pour Freud, pour ses lecteurs ? une fascination suprême, pour que personne n’ait même songé à souligner que dans le premier mythe, il se passe, ce meurtre, à l’insu du meurtrier, qui non seulement ne reconnaît pas qu’il frappe le père, mais qui ne peut
pas le reconnaître puisqu’il en a un autre
, lequel, de toute antiquité est son père, puisqu’il l’a adopté. C’est même expressément pour ne pas courir le risque de frapper ledit père qu’il s’est exilé. Ce dont le mythe est suggestif, c’est de manifester la place que le père géniteur a, en une époque, dont Freud souligne que tout comme dans la nôtre, ce père y est problématique. Puisque aussi bien le serait-il, OEdipe, absous, s’il n’était pas de sang royal, c’est-à-dire si OEdipe n’avait pas à fonctionner comme le phallus, le phallus de son peuple, et pas de sa mère. Et qu’un temps, c’est ça le plus étonnant, c’est que ça a marché, à savoir que les Thébains étaient tellement impliqués que c’est de Jocaste qu’a dû venir le virage.

Est-ce de ce qu’elle ait su ou de ce qu’elle ait ignoré ? Quoi de commun en tout cas avec le meurtre du second mythe qu’on laisse entendre être de révolte, de besoin, à vrai dire impensable, voire impensé, sinon comme procédant d’une conjuration.
Il est évident que je n’ai fait là qu’approcher le terrain sur lequel, enfin, disons, une conjuration aussi m’a empêché de me délivrer de mon problème, c’est-à-dire au niveau du Moïse et le Monothéisme, à savoir du point sur lequel tout ce que Freud a articulé devient vraiment significatif. Je ne peux même pas en indiquer ce qu’il faut pour vous ramener à Freud, mais je peux dire qu’en nous révélant ici sa contribution au discours analytique, il ne procède pas moins de la névrose que ce qu’il a recueilli de l’hystérique sous la forme de l’Œdipe. Il est curieux qu’il ait fallu que j’attende ce temps pour qu’une pareille assertion, à savoir que le Totem et Tabou est un produit névrotique, pour que je puisse l’avancer, ce qui est tout à fait incontestable, sans que pour ça je mette en rien en cause la vérité de la construction. C’est même en ça qu’elle est témoignage de la vérité. On ne psychanalyse pas une oeuvre, et encore moins celle de Freud qu’une autre n’est-ce pas ? On la critique, et bien loin qu’une névrose rende suspecte sa solidité, c’est cela même qui la soude dans ce cas. C’est au témoignage que l’obsessionnel apporte de sa structure, à ce qui du rapport sexuel s’avère comme impossible à formuler dans le discours, que nous devons le mythe de Freud.
Je m’arrêterai là pour aujourd’hui. La prochaine fois je donnerai à ça exactement sa portée, car je ne voudrais pas qu’il y ait de malentendu, le fait d’articuler d’une certaine façon ce qui est la contribution de Freud au mythe fondamental de la psychanalyse, je le souligne, n’est pas du tout, parce qu’ainsi en est soulignée l’origine, rendu suspect. Bien au contraire, il s’agit seulement de savoir où cela peut nous conduire..."

Encore - séminaire 20
20 février 1973 :

"... Prenons d'abord les choses du côté où tout x est fonction de x, c'est-à-dire du côté où se range l'homme.
On s'y range, en somme, par choix libre aux femmes de s'y placer si ça leur fait plaisir. Chacun sait qu'il y a des femmes phalliques, et que la fonction phallique n'empêche pas les hommes d'être homosexuels. Mais c'est aussi bien elle qui leur sert à se situer comme hommes, et aborder la femme. Pour l'homme je vais vite, parce que ce dont j'ai à parler est aujourd'hui la femme et que je suppose que je vous l'ai déjà assez seriné pour que vous l'ayez encore dans la tête pour l'homme, à moins de castration, c'est-à-dire de quelque chose qui dit non à la fonction phallique, il n'y a aucune chance qu'il ait jouissance du corps de la femme, autrement dit, fasse l'amour.

C'est le résultat de l'expérience analytique. Ça n'empêche pas qu'il peut désirer la femme de toutes les façons, même quand cette condition n'est pas réalisée. Non seulement il la désire, mais il lui fait toutes sortes de choses qui ressemblent étonnamment à l'amour.

Contrairement à ce qu'avance Freud, c'est l'homme je veux dire celui qui se trouve mâle sans savoir qu'en faire, tout en étant être parlant qui aborde la femme, qui peut croire qu'il l'aborde, parce qu'à cet égard, les convictions, celles dont je parlais la dernière fois, les convictions ne manquent pas. Seulement, ce qu'il aborde, c'est la cause de son désir, que j'ai désignée de l'objet a. C'est là l'acte d'amour. Faire l'amour, comme le nom l'indique, c'est de la poésie. Mais il y a un monde entre la poésie et l'acte.

L'acte d'amour, c'est la perversion polymorphe du mâle, cela chez l'être parlant. Il n'y a rien de plus assuré, de plus cohérent, de plus strict quant au discours freudien.
J'ai encore une demi-heure pour essayer de vous introduire, si j'ose m'exprimer ainsi, à ce qu'il en est du côté de la femme. Alors, de deux choses l'une ou ce que j'écris n'a aucun sens, c'est d'ailleurs la conclusion du petit livre, et c'est pour ça que je vous prie de vous y reporter ou, quand j'écris x x le signe (– moins) se comprend placé sur le quanteur : pas-tout x…, cette fonction inédite où la négation porte sur le quanteur à lire pas-tout, ça veut dire que lorsqu'un être parlant quelconque se range sous la bannière des femmes c'est à partir de ceci qu'il se fonde de n'être pas-tout, à se placer dans la fonction phallique. C'est ça qui définit la... la quoi ? la femme justement, à ceci près que La femme, ça ne peut s'écrire qu'à barrer La(barré) . Il n'y a pas La femme, article défini pour désigner l'universel. Il n'y a pas La femme puisque j'ai déjà risqué le terme, et pourquoi y regarderais-je à deux fois ? de son essence, elle n'est pas toute..."

13 mars 1973 :

"...L'invention de l'amour courtois n'est pas du tout le fruit de ce qu'on a l'habitude, dans l'histoire, de symboliser de la thèse-antithèse-synthèse. Et il n'y a pas eu après la moindre synthèse, bien entendu il n'y en a d'ailleurs jamais. L'amour courtois a brillé dans l'histoire comme un météore et on a vu revenir ensuite tout le bric-à-brac d'une renaissance prétendue des vieilleries antiques. L'amour courtois est resté énigmatique.
Il y a là une petite parenthèse quand un fait deux, il n'y a jamais de retour. Ça ne revient pas à faire de nouveau un, même un' nouveau. L'Aufhebung est un de ces jolis rêves de philosophie.

Après le météore de l'amour courtois, c'est d'une tout autre partition qu'est venu ce qui l'a rejeté à sa futilité première. Il a fallu rien de moins que le discours scientifique, soit quelque chose qui ne doit rien aux supposés de l'âme antique. Et c'est de là seulement que surgit la psychanalyse, à savoir l'objectivation de ce que l'être parlant passe encore du temps à parler en pure perte. Il passe encore du temps à parler pour un office des plus courts des plus courts, dis-je, de ce fait que cet office ne va pas plus loin que d'être en cours encore, c'est-à-dire le temps qu'il faut pour que ça se résolve enfin c'est là ce qui nous pend au nez démographiquement.

Ce n'est pas du tout ça qui arrangera les rapports de l'homme aux femmes. L'avoir vu, c'est le génie de Freud. Freud, c'est un nom rigolard Kraft durch Freud, c'est tout un programme ! C'est le saut le plus rigolard de la sainte farce de l'histoire. On pourrait peut-être pendant que ça dure, ce tournant, avoir un petit éclair de quelque chose qui concernerait l'Autre, en tant que c'est à ça que la femme a à faire.

J'apporte maintenant un complément essentiel à ce qui a déjà été très bien vu, mais que ça éclairerait de s'apercevoir par quelles voies ça s'est vu.
Ce qui s'est vu, mais rien que du côté de l'homme, c'est que ce à quoi il a à faire, c'est à l'objet a, et que toute sa réalisation au rapport sexuel aboutit au fantasme. On l'a vu bien sûr à propos des névrosés. Comment les névrosés font-ils l'amour ? C'est de là qu'on est parti. On n'a pas pu manquer de s'apercevoir qu'il y avait une corrélation avec les perversions ce qui vient à l'appui de mon a, puisque le a est ce qui, quelles que soient lesdites perversions, en est là comme la cause.
L'amusant, c'est que Freud les a primitivement attribuées à la femme
voyez les Trois Essais. C'est vraiment une confirmation que quand on est homme, on voit dans la partenaire ce dont on se supporte soi-même, ce dont on se supporte narcissiquement.

Seulement, on a eu dans la suite l'occasion de s'apercevoir que les perversions, telles qu'on croit les repérer dans la névrose, ce n'est pas du tout ça. La névrose, c'est le rêve plutôt que la perversion. Les névrosés n'ont aucun des caractères du pervers. Simplement ils en rêvent, ce qui est bien naturel, car sans ça, comment atteindre au partenaire ?

Les pervers, on a alors commencé à en rencontrer, c'est ceux-là qu'Aristote ne voulait voir à aucun prix. Il y a chez eux une subversion de la conduite appuyée sur un savoir-faire, lequel est lié à un savoir, au savoir de la nature des choses, il y a un embrayage direct de la conduite sexuelle sur ce qui est sa vérité, à savoir son amoralité. Mettez de l'âme au départ là-dedans - l'âmoralitéIl y a une moralité voilà la conséquence de la conduite sexuelle. La moralité de la conduite sexuelle est le sous-entendu de tout ce qui s'est dit du Bien.
Seulement, à force de dire du bien, ça aboutit à Kant, où la moralité avoue ce qu'elle, est. C'est ce que j'ai cru devoir avancer dans un article, Kant avec Sade elle avoue qu'elle est Sade, la moralité..."

Les noms du père - séminaire
20 novembre 1963
:

"... L'année dernière, j'ai insisté sur ceci, que tout ce que Freud a dit nous montre, c'est que l'orgasme n'est pas seulement ce que les psycho-biologistes de son époque ont appelé le mécanisme de la détumescence. Il faut savoir articuler que ce qui compte de l'orgasme représente exactement la même fonction, quant au sujet, que l'angoisse. L'orgasme est en lui-même angoisse, pour autant qu'à jamais par une faille centrale le désir est séparé de la jouissance. Qu'on ne nous objecte pas ce moment de paix, de fusion du couple, où chacun même peut se dire que l'autre est bien content. Nous, analystes, allons y regarder de plus près pour voir ce qu'il y a dans ces moments d'alibi fondamental, un alibi phallique.
La femme se sublime en quelque sorte, dans sa fonction de gaine, elle résout quelque chose, quelque chose qui va plus loin et reste infiniment au dehors. C'est pourquoi je vous ai longtemps commenté ce passage d'Ovide où se fabule le mythe de Tirésias. Aussi bien faut-il indiquer ce qui se voit de traces de cet au-delà inentamé de la jouissance féminine dans le mythe masculin de son prétendu masochisme.

Plus loin, symétrique, comme sur une ligne courbe redescendante par rapport à ce sommet de la béance du désir-jouissance au niveau génital, j'ai ponctué la fonction du petit a dans la pulsion scopique. Son essence est résumée en ceci que plus qu'ailleurs le sujet est captif de la fonction du désir. C'est qu'ici, l'objet est étrange, l'objet a pour ceux qui ne m'ont pas suivi dans ma première approximation, c'est cet oeil qui dans la mythe d'Œdipe est l'équivalent de l'organe à castrer. Ce n'est pourtant pas tout à fait de cela qu'il s'agit. Dans la pulsion scopique où le sujet rencontre le monde comme spectacle qu'il possède, il rit... que ce leurre par quoi ce qui sort de lui et ce qu'il affronte est non pas ce vrai petit a mais son complément, l(a), son image spéculaire, voilà ce qui paraît être chu de lui..."

"... Car ce père, est-ce que nous ne pouvons pas, nous, aller au-delà du mythe pour prendre comme repère ce qu'implique le mythe dans ce registre que donne notre progrès sur ces trois termes de la jouissance, du désir et de l'objet. Car tout de suite nous verrons, concernant le père, le père pour que Freud trouve ce singulier équilibre, cette sorte de con... conformité de la loi et du désir vraiment conjoints, nécessités l'un par l'autre dans l'inceste, sur la supposition de la jouissance pure du père comme primordiale.
Mais ceci, qui est censé nous donner l'empreinte de la formation du désir chez l'enfant dans son procès normal, est-ce que ce n'est pas là qu'il faut qu'on se pose la question de savoir pourquoi ça donne des névroses.
C'est ici que l'accent aussi que j'ai permis de mettre sur la fonction de la perversion, quant à sa relation au désir de l'Autre comme tel qui représen-te la mise au pied du mur de la prise au pied de la lettre de la fonction du Père, être suprême, sens toujours voilé et insondable. Mais de son désir comme intéressé dans l'ordre du monde, c'est là le principe où pétrifiant son angoisse, le pervers s'installe comme tel.
Arcature première : comment se composent et se conjuguent le désir dit normal et celui qui se pose au même niveau, le désir pervers ? Position d'abord de cette arche d'où, par la suite, pour comprendre un éventail de phénomènes qui vont depuis la névrose inséparable à nos yeux d'une fuite devant le terme du désir du père, auquel on substitue le terme de la deman-de, celui du mysticisme aussi, dans toutes les traditions, sauf celles, vous verrez, ascèse, assomption plongées vers la jouissance de Dieu. Ce qui fait
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l'entrave dans le mysticisme juif et plus encore dans le chrétien, et plus encore pour l'amour, c'est l'incidence du désir de l'Autre.
Je ne veux pas vous quitter sans avoir au moins prononcé le nom, le pre-mier nom, par lequel je voulais introduire l'incidence spécifique de la tradi-tion judéo-chrétienne, pas celle de la jouissance, mais du désir d'un Dieu, le dieu Elohim. C'est devant ce Dieu premier terme que Freud, sûrement au-delà de ce que nous transmet sa plume, s'est arrêté. Ce Dieu dont le nom n'est que le nom Shadday 2 que je n'aurais jamais prononcé. Ce nom, dans l'Exode au Chapitre VI, l'Elohim qui parle dans le buisson ardent qu'il faut concevoir comme son corps, qu'on traduit par la voix et dont on n'a pas voulu vous expliquer qu'il est bien autre chose, ce Dieu parlant à Moïse lui dit à ce moment: « Quand tu iras vers eux, tu leur diras que je m'appelle Je suis, 'Ehyeh 'je suis ce que je suis »..."






 

 

 

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