Lire le sinthome
Jacques Lacan, psychanalyste
1975-1976
18 novembre 1975 :
"... La création dite divine se redouble donc de la parlote du parlêtre, comme je l’ai appelé, par quoi l’Evie fait du serpent, ce que vous me permettrez d’appeler le serre-fesses, ultérieurement désigné comme faille, ou mieux phallus —, puisqu’il en faut bien un pour faire le faut-pas. La faute dont c’est l’avantage de mon sinthome de commencer par là. Sin, en anglais, veut dire ça, le péché, la première faute.
D’où la nécessité — je pense, tout de même, à vous voir en aussi grand nombre, qu’il y en a bien quelques-uns qui ont déjà entendu mes bateaux — d’où la nécessité du fait que ne cesse pas la faille qui s’agrandit toujours, sauf à subir le cesse de la castration comme possible. Ce possible, comme je l’ai dit, sans que vous le notiez, pour ce que moi-même point je ne l’ai noté de n’y pas mettre la virgule, ce possible, j’ai dit autrefois, c’est que c’est ce qui cesse1de s’écrire, mais il y faut mettre la virgule : c’est ce qui cesse, virgule, de s’écrire. Ou plutôt cesserait d’en prendre le chemin dans le cas où adviendrait enfin ce discours que j’ai évoqué, tel qu’il ne serait pas de semblant.Y-a-t-il impossibilité que la vérité devienne un produit du savoir-faire ? Non. Mais elle ne sera alors que mi-dite, s’incarnant d’un S indice I de signifiant, là où il en faut au moins deux pour que l’unique, la femme, à avoir jamais été, mythique en ce sens que le mythe l’a fait singulière — il s’agit d’Eve dont j’ai parlé tout à l’heure—, que l'unique, la femme, à avoir jamais été incontestablement possédée pour avoir goûté du fruit de l’arbre défendu, celui de la science, l’Evie, donc, n’est pas mortelle plus que Socrate. La femme dont il s’agit est un autre nom de Dieu, et c’est en quoi elle n’existe pas, comme je l’ai dit maintes fois..."
"...As a Young Man, c’est, c’est très suspect. Car en français, ça se traduirait par comme. Autrement dit, ce dont il s’agit c’est du comment. Le français, là-dessus, est indicatif. Est indicatif de ceci, c’est que quand on parle comme, en se servant d’un adverbe, quand on dit: réellement, mentalement, héroïquement, l’adjonction de ce ment est déjà en soi suffisamment indicative. Indicative de ceci, c’est que, c’est qu’on ment. Il y a du, y a du mensonge indiqué dans tout adverbe. Et ce n’est pas là accident.
Quand nous interprétons, nous devons y faire attention.
Quelqu’un qui n’est pas très loin de moi, faisait la remarque à propos de la langue, en tant qu’elle désigne l’instrument de la parole, que c’était aussi la langue qui portait les papilles dites du goût. Eh bien, je lui rétorquerai que ce n’est pas pour rien que ce qu’on dit ment. Vous avez la bonté de rigoler. Mais c’est pas drôle. Car en fin de compte, car en fin de compte, nous n’avons que ça comme arme contre le sinthome :
l’équivoque.
Il arrive que je me paie le luxe de contrôler. On appelle ça, un certain nombre, un certain nombre de gens qui se sont autorisés
eux mêmes, selon ma formule, à être analystes. Il y a deux étapes. Il y a une étape où ils sont comme le rhinocéros ; ils font à peu près n’importe quoi et je les approuve toujours. Ils ont en effet toujours raison. La deuxième étape consiste à jouer de cette équivoque qui pourrait libérer du sinthome. Car c’est uniquement par l’équivoque que l’interprétation opère. Il faut qu’il y ait quelque chose dans le signifiant qui résonne..."
"...C’est bien là, c’est bien là que gît ceci que c’est une erreur de penser que ce soit une norme pour le rapport de trois fonctions qui n’existent l’une à l’autre dans leur exercice, que chez l’être qui, de ce fait, se croit être homme. Ce n’est pas que soient rompus le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel qui définit la perver-sion, c’est que ils sont déjà distincts (Fig.5), et qu’il en faut supposer un quatrième qui est le sinthome en l’occasion, qu’il faut supposer tétradique ce qui fait le lien borroméen, que perversion ne veut dire que version vers le père, et qu’en somme le père est un symptôme ou un sinthome, comme vous le voudrez. L’ex-sistence du symptôme c’est ce qui est impliqué par la position même, celle qui suppose ce lien – de l’Imaginaire, du Symbolique et du Réel – énigmatique..."
"...Le complexe d’Oedipe, comme tel, est un symptôme. C'est en tant que le nom du père est aussi le père du nom que tout se soutient, ce qui ne rend pas moins nécessaire le symptôme. Cet Autre dont il s’agit, c'est ce quelque chose qui, dans Joyce, se manifeste par ceci, qu’il est, en somme, chargé de père. C’est dans la mesure où ce père, comme il s’avère dans l’Ulysses, il doit le soutenir pour qu’il subsiste, que Joyce,
par son art, son art qui est toujours le quelque chose qui, du fond des âges, nous vient comme issu de l’artisan, c’est par son art que Joyce fait subsister non seulement sa famille, mais l’illustre, si l’on peut dire. Et du même coup illustre ce qu’il appelle quelque part my country. L’esprit incréé, dit-il, de sa race, c’est ce par quoi finit Le Portrait de l’Artiste, c’est là ce dont il se donne la mission.
En ce sens, j’annonce ce que va être, cette année mon interrogation sur l’art: en quoi l’artifice peut-il viser expressément ce qui se présente d’abord comme symptôme? En quoi l’art, l’artisanat peut-il déjouer, si l’on peut dire, ce qui s’impose du symptôme, à savoir quoi ? Mais ce que j’ai figuré dans mes deux tétraèdres : la vérité. (Fig. 11).
La vérité, où est-elle dans cette occasion ? J’ai dit qu’elle était quelque part dans le discours du maître, comme supposée dans le sujet. En tant que divisé, il est encore sujet au fantasme. C’est, contrairement à ce que j’avais figuré d’abord, c’est ici, au niveau de la vérité que nous devons considérer le mi-dire. C’est-à-dire que le sujet, à cette étape, ne peut se représenter que du signifiant indice 1, Si. Que le signifiant indice 2, S2, c’est très précisément ce qui se représente de la, pour le figurer comme je l’ai fait tout à l’heure, de la duplicité du symbole et du symptôme.
S2, là est l’artisan : l’artisan, en tant que par la conjonction de deux signifiants, il est capable de produire ce que, tout à l’heure, j’ai appelé l’objet petit a (Fig. 12).
Ou plus exactement, je l’ai illustré du rapport à l’oreille et à l’œil, voire évoquant la bouche close. C’est bien en tant que le discours du maître règne, que le S2 se divise. Et cette division, c’est la division du symbole et du symptôme.
Mais cette division du symbole et du symptôme, elle est, si l’on peut dire, reflétée dans la division du sujet. C’est parce que le sujet c’est ce qu’un signifiant représente auprès d’un autre signifiant que nous sommes nécessités par son insistance à montrer que c’est dans le symptôme que un de ces deux signifiants, du Symbolique, prend son support. En ce sens, on peut dire que dans l’articulation du symptôme au symbole, il n’y a, je dirai, qu’un faux trou.
Si nous supposons la consistance, consistance d’une quelconque de ces fonctions, Symbolique, Imaginaire et Réel, si nous supposons cette consistance comme faisant cercle, ceci suppose un trou. Mais dans le cas du symbole et du symptôme, c’est autre chose dont il s’agit. Ce qui fait trou, c’est l’ensemble, c’est l’ensemble plié l’un sur l’autre de ces deux cercles. (Fig. 13)...
9 décembre 1975 :
"...Ce dans quoi, puisque aujourd’hui, vous le voyez bien, je suis fort las, fort las de cette épreuve américaine où, comme je vous l’ai dit, j’ai été certainement récompensé, car j’ai pu, ces figures que vous voyez ici plus ou moins substantialisées, substantialisées par l’écrit, par le dessin, j’ai pu en faire ce que j’appellerai agitation, émotion. Le senti comme mental, le sentimental est débile. Parce que toujours par quelque biais réductible à l’Imaginaire. L’imagination de consistance va tout droit à l’impossible de la cassure, mais c’est en cela que la cassure peut toujours être le Réel. Le Réel comme impossible et qui n’en est pas moins compatible avec ladite imagination et la constitue même.
Je n’espère pas, d’aucune façon, sortir de la débilité que je signale de ce départ. Je n’en sors, comme quiconque, que dans la mesure de mes moyens. C’est-à-dire comme sur place, sûr ne s’assurant d’aucun progrès vérifiable autrement qu’à la longue.
C’est de façon fabulatoire que j’affirme que le Réel — tel que je le pense dans mon pen, s-e, dans mon pen-se léger — ne va pas sans comporter réellement, le Réel mentant effectivement, sans comporter réellement le trou qui y subsiste de ce que sa consistance ne soit rien de plus que celle de l’ensemble du nœud qu’il fait avec le Symbolique et l’Imaginaire. Nœud qualifiable du borroméen. Soit intranchable sans dissoudre le mythe qu’il rend du sujet, du sujet comme non supposé, c’est-à-dire comme réel pas plus divers que chaque corps signalable du parlêtre ; corps qui n’a de statut respectable, au sens commun du mot, que de ce nœud..."
10
févier 1976
haut
Contacter
l'association Les
psychanalystes Amendements
Alphabets La
page grecque Liens
persos Doléances
|