La psychanalyse et clinique
 
 
 

CLINIQUE

Psychanalyse et

Société

 

psychanalyse et psychanalystes
Craies Louis Pollet

 

 

 

 

 

 

 

 

Nabile Farès

Civiliser les cités ?

On s’aperçoit, aujourd’hui, à cause des violences, émeutes, crimes soudains, inexplicables et insupportables, d’une violence telle – comme celle que l’on peut considérer comme le lynchage, par flammes, d’une jeune femme sénégalaise dans un bus auquel on met le feu dans la ville de Marseille – que ce qui est dit
« banlieues », « cités », c'est-à-dire à la périphérie des centres urbains, centres-villes pourvus de formes multiples de communications, richesses, circulations, est bien au centre des préoccupations citoyennes qui, d’une façon moderne, sont non seulement intéressées à exercer leur droit civil, le vote, par exemple, et civiques, le respect de soi-même et d’autrui, c'est-à-dire, une non-tolérance d’actes violents visant à détruire, humilier, tuer, nuire et faire subir des dommages et atteintes souvent irréparables – on ne parle plus ici de voitures, vitres de magasins, mais de corps humains, brûlés, tués, certaines fois, mutilés – mais aussi fortement intéressées à instituer et maintenir la société civile elle-même, celle dont un philosophe très connu, Baruch Spinoza, parle dans son essai laissé inachevé, intitulé : « Traité du Politique », dont l’actualité et l’écriture demeure très proche de ce que nous pouvons appeler « notre société civile commune. »

Eh bien, dès cette époque, 1676, 3 siècles et 30 années, auparavant, sans remonter au lois de Sumer, Athèniennes, au droit romain, etc… à l’orée de notre modernité, Spinoza écrivait, avec magnificence, limpidité, et, éclat : « Le statut civil d’un Etat quelqu’il soit est appelé civil, le corps entier, Cité, et les affaires communes de l’Etat soumises à la direction de ce qui a le pouvoir, chose publique. Nous appelons « citoyens » - ce texte est de 1676 – les hommes considérés comme jouissant – le mot est fort – de tous les avantages que procure La Cité en vertu du droit civil. Nous les appelons « sujets » , en tant qu’ils sont – il s’agit certes des « citoyens », mais aussi de la chose publique, de La Cité et de ce qui a le pouvoir, le parlement, par exemple – tenus aux règles instituées par La Cité, c'est-à-dire aux lois. »


Texte limpide de politique civile, urbaine et étatique, liant la chose publique à une reconnaissance des sujets vivant en une cité, non pas idéale, et un état civil qui inclurait l’ensemble des personnes jouissant d’un droit de cité, et, en conséquence, de civilité. La civilité, dans son expression, telle que la formule Spinoza, est un préalable à l’institution et au développement de tout système politique ; et, on pourrait dire, à la suite de Spinoza, que pour qu’une société existe, avant même la religiosité qui la comprendrait et la signifierait, il est nécessaire que soit reconnue, tout d’abord, cette loi de la civilité, définie à partir d’une vertu qui, pour cet être des Lumières, est, précisément, « l’entr’aide » ; oui, écrit comme cela, au §15 du chapitre II du « Traité politique », où l’on peut lire ceci : « …sans l’entr’aide les hommes » - il s’agit, bien entendu, de la société civile – « ne peuvent guère entretenir leur vie et cultiver leur âme. » Et, voici ces derniers termes proposés, «cultiver son âme» pour civiliser les cités, l’Etat, et, bien sûr, pour nous, le parlement, les hommes politiques, les lois, et, certes, les cités, les banlieues, « nous-autres », et, sans oublier « nous-mêmes », dans le même temps, et non après quelques temps, après des évènements, des crimes, des émeutes, des mal-êtres, des viols, des incendies de corps, et non plus seulement de biens…

La civilité est un droit irrépressible dont chaque personne vivant en un lieu, en un état, en une société, relève et accomplie pour une entr’aide globale qui intéresse les citoyennes, les citoyens, entre elles, entre eux, ainsi que les états entre eux, les groupes, entre eux, les terroristes, les armées, les individus, en somme, pour eux-mêmes afin qu’ils préservent en eux-mêmes cette potentialité de vivre en n’ayant plus honte d’actes commis, anciens ou actuels ; pour qu’ils se préservent de tout blâme, crime, dont on sait maintenant que l’un des plus grand existe, sans rémission, en tant que crime contre l’humanité ; cette humanité qui caractérise l’autre humain en chacun, femmes, hommes, enfants… dont l’humanité souffre encore aujourd’hui à travers des guerres toutes aussi désastreuses, anti-civiles, les unes que les autres…

Civiliser les banlieues ? Cela serait, oui, prendre soin d‘elles, comme le dit Spinoza, à propos du politique qui « a le soin de la chose publique, c'est-à-dire, le soin d’établir, d’interpréter, et d’abroger les lois, de défendre les villes, de décider de la guerre et de la paix, etc. »( §17, ch.2) ; prendre « soin » au niveau des lois, des transports, de l’emploi, des murs, du béton, de l’architecture, des jardins, des espaces verts, de l’école, bien sûr et, pardessus tout, de l’âme, comme l’écrivait Spinoza, de la culture, comme nous dirions-nous-mêmes aujourd’hui, qui en ferait des citoyennes, des citoyens d’un état civil libre, actuel, conscient des droits et de ses devoirs envers la civilité elle- même.

Nabile Farès

La sardine et le requin

de l’acte anti-social aujourd’hui

Des expériences qui ont eu lieu en France et surtout en Angleterre dès le début des années 1939-40, à propos d’enfants
« évacués », à cause des bombardements que subissaient les villes, enfants dits « déracinés » ou à «tendance antisociale », nous permettraient-elles de réfléchir sur les violences qui ont lieu aujourd’hui dans les quartiers dit, à juste titre d’ailleurs,
« sensibles », morceaux et enclaves à la dérive dans un corps social – pour poursuivre la métaphore corporelle – devenus ignorants, injustes, envers les difficultés, malaise, mal-être, d’un seul ou plusieurs des membres constitutifs de son organisme ?

Imagine-t-on un corps, une personne qui, souffrant d’une brusque ou ancienne blessure, n’essaierait pas plusieurs types de remèdes qui viendraient prendre en compte ce corps, cette personne, cette blessure, la douleur de cette blessure, l’ensemble de l’environnement, espace, temps, histoire, aussi, de cette blessure qui vient à l’encontre de ce qui aurait dû rester un bien-être du corps personnel et en même temps du corps social ?

Autre question : serions-nous devenus moins tolérants et perméables à la souffrance, la détresse d’ actes que l’on peut qualifier « antisociaux actuels » parce que, à l’inverse de ce qui eut lieu après les années de guerres multiples – nazisme, guerre de décolonisations – immigrations difficiles – ces « actes antisociaux », insupportables, en effet, comme tels, - meurtres, vols, saccages – infligent à notre société de richesse, d’abondances et de fêtes, un démenti qui, lui aussi, serait devenu insupportable à cette vision idéalisée et quelque peu tron
quée, partiale, du bien-être ?

A l’heure où on l’on prend le comportementalisme comme un remède magique aux drames de la petite enfance et à ce qu’elle comporterait, justement, de destin, destinée, détermination caractérielle, et de déterminisme qui agirait, constituerait des « comportements anti-sociaux » dont la violence, l’inéluctabi-
lité, voir même la nature, serait prédictible, appréciée par avance, il serait judi-cieux de faire retour à ce temps où D.W Winnicott, pédiatre, psychanalyste, psychiatre tout autant, sa femme Clare, et, leur équipe, s’acharnaient à faire entendre et comprendre ce que recelait, cachait et « disait » - sans langage, malheureusement et, seulement par l’acte – des comportements « anti-sociaux » tels ceux qui se produisent aujourd’hui dans les villes, cités et banlieues, actes et comportements « anti-sociaux » ayant lieu à l’intérieur de la famille, les communautés, et, bien entendu la société elle-même, comme ce fut si tragiquement le cas pour la jeune Sofiane, brûlée vive, la mort après tortures pour le jeune Ilan, et, après bien d’autres, l’étudiante sénégalaise prise dans l’incendie d’un autobus, à Marseille, le tabassage et racket des passagers entre deux stations de métro à Paris, Marcadet- Château-rouge ; liste longue, démesurément longue de ces actes…

Qu’est-ce qu’écrivait et décrivait Winnicot à cette époque de 1945 qui, après guerres ,violences racistes, Shoah, antisémitisme, mettait en place, tolérait les « foyers d’accueil », les pensées, offres, thérapeutiques qui faisaient suite, précisément à ces catastrophes de guerres collectives, à la place d’une politique répressive qui s’autoriserait d’illusion scientiste, et, non pas… scientifique ?

A propos des « foyers d’accueil en temps de guerre et en temps de paix », temps dans lequel nous sommes aujourd’hui, les phénomènes de guerre emplissant notre environnement médiatique, politique, social, d’une façon nouvelle, simultanée et immédiate, D.W. Winnicot écrivait, quitte à heurter les
préjugés émotionnels et politiques : « On a dit à juste titre que le comportement anti-social est un facteur de stabilité dans la société. C’est en quelque sorte un retour du refoulé, une façon de nous rappeler que l’individu est un être sponta- né, impulsif, et que la société nie l’existence de l’inconscient où sont reléguées les pulsions. »(1)

Mais, holà! Holà! Balivernes! Qu’est-ce à dire ! « L’inconscient » ? « Les pulsions» ? « Le retour de quoi ? Du « refoulé » ? De l’histoire parentale ? Des familles ? De la société ? Mais où va-t-on avec tout « ça » ?

Alors que l’on peut avoir des sortes de « pilules » pour l’amour, contre la haine, l’histoire, les nourrissons qui crient ? Les enfants qui se plaignent ? Qui bougent trop, se rebellent parce qu’ils ont été battus ? Ont souffert ? Des enfants ? Des nourrissons ? Des fœtus ? Des «pas-encore-existants» ? Des «à peine-existants?» Des adolescents qui souffrent ? Souffriraient ? Encore, aujourd’hui, dans nos villes, nos rues, nos immeubles, nos cités ? Et, certes, sous toutes les lattitudes et dans tous les temps, « éduquer est toujours un exploit » : quel soulagement connait-on lorsque, précisément, un de nos propres enfants a obtenu un diplôme, une médaille, un travail devenu, curieusement, à présent, une récompense méritée et non plus un droit que l’éducation nécessaire, les institutions publiques, politiques et sociales, doivent garantir parce qu’élues, désignées choisies, déléguées, investies, pour cela, afin d’éviter d’infliger de grandes blessures, détresses, à quelques membres que ce soit qui composent le corps social.

L’erreur serait de prendre la détresse, la violence qui en est une conséquence, l’acte anti-social, insensé, inexcusable – nulle morale, nulle punition ne suffit en ces actes – et destructeur de soi et des autres, pour de l’intimidation, de l’intention maligne ou perverse, du mimétisme – « on fait comme à Paris ! » - ou de guerre, car, il s’agirait plutôt - et ceci est tellement banal à dire – de comprendre que nous sommes dans des sociétés devenues si abusives de leurs richesses et bien-être qu’elles ne tolèrent plus ce qui vient en blessures, symptôme social individuel ou de bandes adolescentes, souvent, maintenant, très juvéniles, qui ne représentent en aucun cas la totalité comportementale de la jeunesse française ou vivant en France, - et non plus étrangère ou immigrée, comme on continue à le dire – blessures et symptômes qui viennent dirent les impasses, possibilités et impossibilités de nos sociétés actuelles.

Il s’agirait, en somme, de saisir, d’accepter et comprendre en termes conscients, rationnels et thérapeutiques, et non pas en termes irrationnels, précaires, le plus souvent passionnels, répressifs, policiers, habilement, certaines fois, sécuritaires, un mal-être - une « mal-vie » comme on l’écrivait quelques années auparavant - politique, culturel et social, profond qu’ une histoire contemporaine récente, peu soucieuse de ses propres histoires, a fait naitre dans les villes, les cités, les banlieues de notre vie, qui, elle est aussi banale, difficile et intéressante, par bien des aspects, et, tout aussi, commune.

La prévention de la délinquance, et, au-delà, l’enrichissement culturel et social de tous, du bien-être, de la sécurité future, ne relève pas simplement du Ministère de l’Intérieur, mais, de façon plus adéquate et juste, du Ministère de la santé, de l’environnement, de l’éducation, des institutions publiques, - qui d’ailleurs le savent – sans oublier les personnes directement intéressées par cette prévention, celles et ceux qui font ces « actes-antisociaux », et, bien entendu, leurs parents, surtout s’ils sont, comme on le dit assez souvent, démissionnaires : « il n’y a pas d’ères de jeux chez les enfants « anti-sociaux » ; ils ne jouent pas, ils passent à l’acte. »(1)

1. D.W.Winnicot « Déprivation et délinquance. » ed. Payot. 1984.

Nabile Farès, écrivain et psychanalyste.
tel : 0146339049



 

 

 

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Jean Clavreul

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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