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Le
jardin d'Ulysse
Par
Louis Pollet...
I L'image
de la trace
Extrait
d’un
dialogue imaginaire entre Heidegger et son double :
«
Si dans la vie d’un penseur il n’y a qu’une pensée,
qu’il y mûrit, fixé tout le long de sa vie,
quelle
est la tienne ?
- celle-ci en est une, métonymie de mon désir
- mais tu ne connais pas encore Lacan, tu ne peux pas utiliser
cette formule !»
- qu’est-ce que j’en sais ? »
«
Le néant est derrière nous, mais, par le pur effet
du temps, il se trouve devant nous. Nous y revenons, non pas en
arrière, mais en avant, droit devant. Non pas que le temps
opère un retournement à 180°, non, il file droit
et ce qui passe est engouffré dans le néant, là derrière,
maintenant que ce qui est passé est devenu irrattrapable.
Il en revient par déchets, nous rivant à ce que le
grand Être en sait déjà qu’il n’en
est rien.
Quant au néant qui se trouve devant... avez-vous réellement
des dons de divination ?
Si vous répondez oui, gardez vos illusions pour vous, la
seule chose que vous puissiez prédire avec certitude, c’est
que vous allez mourir. Point une autre. Nous en sommes d’accord,
sans qu’il soit besoin de chercher à biaiser, sans
succès, notre maître, car c’est lui, qui à tous
les coups nous baise.
Ah ! J’entends que vous avez finalement dit non. Par dépit
? Conformisme ? La mort est-elle conforme à quelque chose
d’autre qu’à elle-même ?
L’instant, moment incommensurable du temps, est épuisé depuis
longtemps. Mais il ne cesse de s’effacer au profit d’un
autre. Alors d’être là dedans, où n’y
en a-t-il ailleurs que nulle part, puisque sans nous, il n’y
a pas lieu d’objectiver le temps.
Je n’invente rien, depuis que la fusis nous projette ses
incontinences, perdant et dispersant ses particules un peu partout
et, paradoxalement et pourtant si précisément nulle
part.
Nous en sommes, entre chacune d’elle, entre ces deux néants
du temps, ces deux noeuds du temps : aller simple en deux lieux
qui n’en font qu’un. Entre ce un : le vide de notre
multiplicité, nous sommes un pur effet du temps, qui lui,
est sans objet, c’est-à-dire tout ce qu’il y
a de plus réel.
Voilà où en était arrivé notre détective,
Paul Hécrate, dans ses pérégrinations, qui,
pensait-il ? Le conduiraient, depuis son âme en décrépitude
avancée, au coeur des idées perdues.
C’était un soir, où il traînait une
fois de plus ses vielles chaussures au style vaguement anglais
dans la rue du Faubourg St Denis, aigri, autant qu’on peut
l’être de n’avoir jamais pu démontrer
un seul trait d’un génie, qui finalement, n’a
certainement jamais fait que passer au-delà de l’horizon
flou des incontinences physiques. Décidément, il
finissait mal, entre le spectre de la volonté de savoir
et l’insu qui le supportait.
Les lumières des sex-shops et autres bouges illuminaient
la rue tout au long du défilement des images de son âme
malade, leur prêtant un instant l’éclat artificiel
de l’esprit critique. Musiques, couleurs, paroles lapidaires,
passagères incertaines d’une passion des passions,
de désirs du désir, enluminures obscurcies des forums
antiques, plaquées en bribes amorphes sur le dé-corps
des restes de fastes dionysiaques, se mêlent aux lambeaux
des annonces affadies de n’avoir jamais trouvé de
répondant.
Les idées s’en étaient allées à leur
destin, et Paul souffrait finalement de n’avoir pu en retenir
aucune. De ne pas avoir été là à temps
pour en saisir une seule dont il aurait fait, par delà bien
et mal, son cheval de bataille post-révolutionnaire, en
lieu et place de n’être qu’un figurant de la
grande comédie des idéaux trahis d’avance,
par ses comédiens même.
Mais n’était-ce pas là justement le destin
d’un détective poursuivant les idées, dans
le seul espoir d’en coincer une en flagrant délit
de mensonge ?
N’était-ce pas là, la nature même de
l’idée, de n’être que le mensonge de celui
qui la pense, étant lui-même compris dans cette pensée
?
Y compris pour Paul, d’ailleurs, qui se souvint en marchant
de ce que lui avait dit un riche négociant en vins fins,
une fois parvenu à le faire arrêter pour le meurtre
de dix philosophes réputés pour leur sens aigu de
notre bonne moralité. Ce meurtrier meurtri lui dit alors
:
«
Mes actes n’étaient conduits par aucune morale particulière,
en dehors de mes passions dionysiaques, mais je ne peux vous empêcher
de les interpréter avec toutes les morales que vous voudrez
dès lors que je n’en connais aucune ».
Il n’avait rien répondu, mais il décida alors
que ce serait là son dernier coup. Ces paroles, résonnantes
comme un oracle, l’avaient bouleversé, à tel
point que par la suite il en devint alcoolique.
Son calvaire dura trois ans au cours desquels, il allât de
délire en délire, de cure de désintoxication
en thérapie les plus diverses. Rien n’y fit. Dionysos
l’avait puni pour avoir trahi l’un de ses derniers
enfants mortels, il fallait qu’il expie.
Il avait alors élu domicile rue des Archives, au cœur
du Marais, du moins ce qui restait de ses vieilles rues aux murs
gondolés et décrépits, troués de portails
immenses aux vernis écaillés, donnant sur les cours
pavées de vieux hôtels particuliers aux fenêtres
opaques.
Lui, dans son petit deux pièces poussiéreux, attendant
le client derrière son bureau d’un style douteux.
Il y pensait à d’anciennes amours toutes aussi trouées
et opaques, noyant dans les vagues de son amertume, le bourbon
chaleureux, qui lui coulait dans la gorge jusqu’à culbuter
son frugal repas, provoquant la remontée violante d’une
aigreur salvatrice. C’est-à-dire coupant court à ces
excès de mélancolie.
Rien.
De ce qui le morfond, rien de ce qui l’atténue, rien
en fin de compte ne le conte lui, pour rien. L’amorce du
temps, ne se définit que par le temps lui-même, dont
les effets visibles n’en sont que la trace et la fin même.
L’hiver apportait sa nuit à l’heure où son
esprit commençait à peine à se réveiller,
un peu, au moins pour s’apercevoir qu’un jour de plus
s’était écoulé et qu’il était
tant d’en faire quelque chose, ne fut-ce que le bilan.
Deux coups
retentirent, provoquant un sursaut. Après quelques
secondes pour quitter son fauteuil et y laisser ses mortes pensées,
il allât ouvrir.
C’était une femme d’un air grave, un œil
quelque peu traqué, comme soudain prise en flagrant délit
de péché.
Elle portait d’ailleurs un petit crucifix noué par
une chaîne autour d’un cou trop blanc. Tache dorée
visible, au milieu d’un tailleur bleu en laine peignée
de bon goût, sous un manteau de fourrure, noir, qui lui,
avait l’air plutôt faux, mais semblait faire partie
d’elle, tellement le ton sombre de ses yeux et de sa chevelure
dans la demie obscurité du couloir, donnaient d’unité animale à cette
silhouette menue.
- Bonjour,
pardon, bonsoir…
-
Bonsoir Monsieur…, la sonnette ne semblait pas
fonctionner… il n’est pas trop tard ?
- Cela dépend pourquoi ?… Excusez-moi,
je ne voulais pas…
- …Ce n’est rien, puis-je entrer ?
- Je vous en prie.
Avec un peu
plus de lumière, ses yeux et ses cheveux étaient
plus clairs, son visage plus arrondi, que les cassures entre l’obscurité du
couloir et l’éclairage intérieur n’avaient
laissé paraître.
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vous trouvez des fautes d'orthographe... annemarie.bourrelly@effet-freudien.com
Compteur placé le dimanche 19 sept 2004

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