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Le
jardin d'Ulysse
Par Pollet...
IV
Soudain
un dieu s’enfuit, un autre apparaît
« Monos
n’a qu’un os. Aussi, a-t-il du mal à se maintenir
en équilibre,
lorsqu’il rencontre Eros dans son
errance figée de totalité ».
« Dieu
est mort »
F.N …décidément la confusion
perdure dans votre inconscient. Relisez N et vous verrez que
le surhomme est tout sauf stupide, car il sait qu’il est
mortel, il ne peut donc vivre sa vie qu’heureuse.
Dieu est mort, il était diamantaire. Juste ici. Ne pensez
pas que je m’attaque à une seule tendance du monothéisme,
non, mais à toute. Gardez donc vos allusions malsaines pour
vous.
« Aucune idée n’aurait été plus
belle que celle-ci : le langage porte en lui les fruits d’un
discours imaginaire entre trois millénaires de religion,
le nouage est ainsi présent dans ce qui ce nomme du temps,
mais cette assertion s’effondre aussitôt qu’elle
s’applique à elle-même. Ainsi cette
idée n’en est pas une mais elle en porte
une néanmoins : dans le nouage inconscient qui entoure le
manque réel, toute idée s’effondre. Somme toute
banale, comportant une quantité de doutes qui basculent
vers la métaphysique, de sens qui versent dans l’absurde,
de religiosité rituelle idéographique. Du coup elle
devenait l’application autoréférentielle de
la matrice, aussi absurde que fut la structure qui la nouait. La
moindre lettre apparaissante devenait une icône. »
« C’est une chance d’avoir trouvé une
terrasse éclairée.
- Nous n’avons pas à nous plaindre que l’Amérique
nous ai conquis
- Quoi, quel rapport avec ce que je viens de dire ?
- Non je n’écoutais pas, je pensais à autre
chose.
- Faites-moi donc partager cette autre chose
- C’est idiot mais je pensais soudain que la situation présente
avait quelque chose d’américain et je me surprenais à penser
qu’elle pût être délicieuse.
- Vous avez
sans doute abusé des séries télévisées
destinées au indiens que nous sommes.
- Peut-être, mais il fait froid et ce n’est pas dans
un café que j’avais prévu de venir.
Nous nous levâmes et nous partîmes.
Quatre rues
plus loin, nous étions déjà au
Palais Royal, j’avais rendez-vous au 103 de la rue du Faubourg
St Honoré. Un diamantaire sans diamant, _c’était
dire que la sphère ment à s’y dissoudre dans
les facettes de la schize_ dont la fille était partie avec
les dernières économies. Arrivé au portail,
je me retournais comme pour m’assurer que ma raison ne m’avait
pas suivi.
Elle n’était plus là. J’appelais : « hé ho
? ! » Rien. Disparue.
Dans des gestes
désordonnés je sortais mes portefeuilles
pour y trouver le code d’entrée. Je tremblais à l’idée
que tout ce qui venait d’avoir lieu, n’avait pas eu
lieu : depuis cette visite tout droit sortie d’une fantomatique
projection des années 40.
Je poussais la porte après le déclic, en regardant
une dernière fois derrière, un peu dubitatif. A vrai
dire, totalement désemparé.
Après avoir franchit la deuxième porte sécurisée,
puis gravit les marches de marbre rose, recouvertes d’un
tapis de velours bleu nuit, j’arrivais devant la porte acajou à doubles
battants. Elle était entrouverte, un léger filet
de lumière orangé cisaillait le sol jusqu’à s’effacer
contre la balustrade, elle aussi en marbre rose.
Je sonnais,
par politesse. Pas de réponse. De toute évidence ça
n’allait pas là-dedans. Je jetais un œil dans
la commissure avant de pénétrer dans l’appartement.
Je sortais à tout hasard un pistolet à moitié chargé,
mes pas sur le tapis persan du hall d’entrée ne faisaient
pas plus de bruit que le souffle du vide.
En passant juste devant un portrait peint de l’homme, je
pensais que ce devait être la dernière étincelle
de vie que je dus voir briller dans ses yeux. Je connaissais l’appartement
pour y être venu lors d’un premier entretien, je prenais
donc la direction du bureau. La lumière provenait de l’un
des deux salons, j’y ferai un tour plus tard, peut-être
?
L’homme était étendu sur le côté,
la stupeur était restée figée sur son visage
pâli par le vide, une image décalée entre le
réel et l’imaginaire. Je me retournais instinctivement,
ne sachant pas distinguer entre un avertissement animal et le discours
de la grande morale.
J’allumais la lampe de bureau, plus discrète, et lisais
instinctivement le texte inscrit sur une page isolée :
« Si
la sensation est la vérité et que tout le monde peut
penser qu’il détient cette vérité puisque
chacun sent,… ».
Cette phrase incomplète me rappelais quelque chose, sans
que je sache quoi à l’instant même.
J’étais un peu ému devant le cadavre de cet
homme qui m’avait paru certes au départ un peu blasé,
mais loin de devoir mourir si peu après. Je ne comprenais
plus rien à la situation, autant s’en aller au lieu
de tenter de jouer le héros de polar des années 40
que j’évoquais comme ça, plus haut. Il était
d’ailleurs stupide que je fusse encore là.
Sorti le plus
discrètement possible de l’immeuble,
je trouvais la rue étrangement déserte.
Un souffle de vent glacé me réveilla. Quelques quartiers
plus loin, c’est-à-dire en haut de la rue Lepic, je
m’engouffrais dans un café clandestin pas mal fréquenté à cette
heure-ci.
Je découvris le visage et les yeux noirs de Delphine, puis
ceux, plus brun de Zao, Pascal était en train d’écrire,
Gilles parlait avec Zao, Delphine et Denis. Je me sentais un peu
plus en sécurité ici, après cette découverte,
même s’il fallut assurer une transition brutale entre
la mort à l’instant vue et la vie qui était
installée là avant mon arrivée.
« Salut Paul, me lança Denis, tu as dîné ?
Sinon le patron est disposé à préparer encore
quelque chose. »
Je saluais
ces quelques amis en m’assaillant en face de
Pascal. Dans la glace derrière lui j’aperçu
ma cliente de tout à l’heure. Je me retournai mais
elle n’était plus là.
« Les relations entre hommes et femmes ne sont plus réduites
qu’entre celles de petits propriétaires avares. Mais
n’ont-elles pas toujours été comme ça
?». Lançait Delphine.
Attendez de quoi parlez-vous ? Leur demandai-je
Ils s’arrêtèrent soudain et me regardèrent
d’un air surpris mêlé de sévérité.
Quoi ? Cette
question était de trop ?
Je pensais
que j’étais devenu fou en effet, l’espace
d’un instant qui me paru assez long.
Cette femme qui me racontait des histoires, puis qui m’accompagne en
un voyage au bord de l’abstraction totale et qui ensuite disparaît,
mon seul client que je retrouve mort chez lui, sur le bureau un début
d’interrogation métaphysique sur le néant de l’Etre,
et ces amis qui se lancent à la figure des questions d’un autre âge
en des chaînes qui ne sont que signifiantes.
Qu’était-il en train de se passer autour de moi pour
que j’ai soudain cette impression d’être entièrement
dominé par une force inconsciente, que dis-je, aspiré par
le vide pulsionnel d’un monde au milieu duquel je paraissait étranger
depuis longtemps. Traits de psychoses bien banals puisqu’identifiés.
Un reste alors ? Qui ne peut se dire. C’est sans doute la
même chose, apprivoisée.
Delphine me
sourit enfin d’un air câlin. Son beau
regard malicieux me subjugua, alors que nous avons été amants
plusieurs années, je n’sais plus exactement, mais
il est des regards qui ne s’enfuient pas de leurs ailes prodiges,
ou qui décident soudain de vous regarder autrement.
« Ça te dis de rendre une visite à Aristor,
il est de passage et il aimerait nous voir chez lui ? »
Aristor… ? Oui, d’accord, cela me changera les idées.
Delphine avait
une intuition étrangement évidente.
A tel point que j’eus l’impression parfois qu’elle
savait à l’instant ce que je pensais ou éprouvais.
J’avais l’impression même qu’elle était
toujours là pour me sauver soudain. J’imaginais qu’elle était
une déesse doublée d’un oracle.
La première fois que nous nous sommes vus, nous avons fait
l’amour durant une semaine, ne se levant que pour nous restaurer
un peu. Absolument tout s’était alors arrêté.
Nous évitions maintenant de nous voir trop, cela nous enivrait à tel
point que nous étions empêchés de réaliser
quoi que ce soit d’autre. C’est l’une des raisons
pour lesquelles je n’avais qu’un client. La monomanie
m’avait finalement frappé, à défaut
du monothéisme qui revenait sous cette forme inversée
par la fenêtre. Mais Delphine était trop belle, si
délicieusement et cyniquement amoureuse, que je ne pouvais
plus me résigner à ne plus jamais la voir. Nous ne
faisions plus l’amour, c’était tout ou rien,
du moins son absence. Mais elle aimait aussi mon mauvais esprit
et en plus elle était riche.
Aristor nous accueillit en nous embrassant tel un vieillard qui
voulait faire sentir qu’il allait bientôt mourir,
avec insistance. Je le lui fis remarquer, il me rit au nez. « Quel
con », entendis-je
- oui, quel con ?
- Non quelconque, tu es toujours aussi quelconque, disais-je, et
je ne comprends pas comment une femme aussi délicieuse que
Delphine peut-être amoureuse de toi.
- C’est parce qu’elle ne se prend pas pour le cul auquel
tu la réduis dans tes regards de pornographe. Contrairement à toi,
qui se prend pour l’objet de tes fantasmes.
Et en plus je devenais sourd.
Aristor était négociant en vins fins, il y avait
donc toujours quelque chose de bon à boire chez lui. Ils
passaient leur temps à se raconter des blagues métaphysiques,
il valait mieux se saouler avec du bon vin pour tenir le coup.
Réunis dans un grand salon orné de boiseries baroques
et de gros rideaux de velours bleu nuit, j’étais heureux
de voir Piotr Agoras s’entretenir de la dernière découverte
selon laquelle il n’y en a pas, avec Fredy Nicht, qui visiblement
ne trouvait pas ça drôle. Laurent Cendré n’aimait
pas les réunions de salon et Simon Lamit lui demandait alors
pourquoi es-tu venu ?
Salut, non continuez je dois voir Piotr Agoras, on se voit tout à l’heure.
Delphine était déjà à l’autre
extrémité du salon, quelque part et j’arrivais
enfin à côté de Piotr. Cores nous avait rejoint
de sa beauté brune et de quelques verres, puis Asselle Pasi
de son teint dorée et de son regard confiant et sensuel,
accompagnée de Pierre qui me regardait d’un air distrait.
«
Aristor nous fait chier, me fit Piotr. Il fait une pression inimaginable
pour nous convertir au nouvel esprit scientifique « sinon
les autorités finiront par nous traquer ! » nous assène-t-il ».
Et toi si tu n’avais pas sombré dans le nénéo-romantisme
tu pourrais nous être utile au gouvernement fit-il à Pierre,
au lieu de laisser à des dramaturges le soin de définir
la stratégie, elle devient alors forcément fatale.
- On y est tous répondis-je. Vous ne le voyez donc pas ?
cette situation même l’est. et quoi tu préfères
peut-être des militaires ?
- C’est la même chose fit Cores, arrêtons de
poser en logique infantile, je n’veux pas adhérer à votre
espèce d’ordre commun, vous, vous faites ce que vous
voulez.
- Quel sens du partage !
- Eh oh tu te fais prophète moraliste maintenant, et bien
on n’a pas fini de s’amuser, il fallait me prévenir
qu’il s’agissait d’un bal rétro ! En effet, la
petite fête prit soudain un accent étrangement
lumineux lorsque le souffle d’une explosion nous projeta
tous aux quatre coins du salon en même temps que nous prenions
les quelques emplettes à la figure, des morceaux de table
mêlés de plâtre et que sais-je encore d’aussi
agréable pour finir une soirée éclatante du
plus bon goût.
J’eus à peine la force de regarder instinctivement
du côté de Delphine, croyant l’apercevoir déjà sous
les décombres. Puis le trou noir.
compteur le 17 mars 2005
Episode
suivant : Juste pour la cause
Si
vous trouvez des fautes d'orthographe... annemarie.bourrelly@effet-freudien.com
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