Photographie Jean
Fiederer
Petit dialogue imaginaire
entre deux démons-e
- Curieuse
époque ?
- Non.
Seulement le début d’un retour du refoulé.
- Quoi ?
- Nous
n’avons toujours pas saisi ce qui, du début de l’histoire humaine, se répète.
Alors, nous avons cette impression amère et désagréable du bégaiement. Je l’ai
en écrivant ces lignes. Je pense au « malaise dans la civilisation »
ou dans la culture, ouvrage de Sigmund Freud tant évoqué/refoulé ces temps-ci.
Ouvrage le plus éclairant sur la logique inconsciente des totalitarismes
contemporains.
Freud
en prédit au moins deux, l’un, soviétique, entretenant déjà avec le plus grand
zèle «révolutionnaire » ses goulags, l’autre, Nazi, en préparation avancée
vers le cataclysme le plus autodestructeur.
- Comment
« autodestructeur » ?
- Parfaitement,
puisque nous pouvons aujourd’hui, grâce à la découverte freudienne, rendre
compte et confirmer l’irréversibilité et l’irréductibilité de cette découverte.
Oui, l’expérience inconsciente nous livre cette relation particulière des êtres
humains avec la mort[1].
Cette castration suprême, inacceptable, tellement inacceptable, qu’elle pousse
sans cesse certains, et ils sont en nombre, à l’exercer sur l’autre, en nombre
aussi, comme une tentative misérable de conjuration[2]: « c’est
l’autre qui meurt, pas moi », ou « c’est l’autre qu’on tue, pas
moi », ou encore « c’est l’autre qui tue, pas moi » et encore « qu’on
tue les autres, pas moi » et l’on a cette relation narcissique, « tyranesque », qui va jusqu’à la
participation directe au massacre de l’autre, l’et-éros,
l’autre de l’amour, l’autre qui doit en être exclu, au nom d’un manque
imaginaire, donc déjà idéologique, aveugle devant le Réel, assassin.
Faut-il
rappeler aux profanes, dont je suis, que cet ouvrage précéda le nazisme, non
pas comme prémonition, mais dans le
raisonnement le plus lumineux, le plus exact, parce que le plus près de
l’expérience humaine jamais exprimée ?
- Tiens ?
Encore un couplet sur « l’extrême droite ». Un de plus ?
- Non.
Un couplet pourtant déjà «chanté », et c’est «l’extrême » en chacun
de nous que j’interroge ici, au regard de ce que quelques apprentis sorciers totalitaires,
maniant le cynisme en presque parfaite coalition perverse, réalisent, mais
aussi préparent, avec ou sans conscience, avec ou sans déni, avec ou sans
désaveu, …
- Quoi encore
?
-
Laguerre en
un seul mot, pour renforcer sa permanence, désirée, voulue et organisée en
« plus value ».
- Comment ?
Mais c’est absurde !
- Oui,
bien sûr !
- Mais, supposons : contre qui ?
- Contre
vous, qui posez trop de questions, par exemple. Pourquoi en effet ne pas se
contenter de compter les points, au profit de ce qui se présente plus « légitimement »
comme le plus fort et en apprécier, par la suite, la récompense promise ?
- Simplement
parce que, peut-être, je ne suis pas assuré-e de ne
jamais être le prochain-e, ou dans un prochain
lot ?
- C’est
tout ?
- Pour
l’instant c’est une bonne raison, non ?
- Certains
appellent ça « guerre à l’intelligence », les «guerriers » répondent
« guerre à l’immobilisme ».
- Reprenons :
d’abord « guerre à l’intelligence ». ça
n’est pas d’aujourd’hui avons-nous déjà dit. Relisez « malaise dans la
culture » ainsi que les articles les plus anthropologiques de Freud.
Ça
pulse, incluant les répétitions les plus folles : camps industriels de la
mort (ou industrie devenue mort) ; massacres systématiques jusqu’à
l’économie suprême : une seule bombe pour tous, paroxysme de « la bonne
gestion ». Impressionnant spectacle de puissance de mort.
Inteligere : du latin « lire
entre les lignes ». Point. Y a pas de logique calculatoire là-dedans, mais
un déchiffrement incalculable d’une énergie suggérée en mots et en actes.
« La
guerre à l’immobilisme » ensuite. ça
veut sûrement dire qu’il faut produire encore plus de déchets.
C’est
« Laguerre » quoi.
[1] 1905 Sigmund Freud Notre relation à notre propre mort in Névrose psychose et Perversion
[2] 1911, Freud intègre “l'érotomanie dans le cadre des psychoses passionnelles”: “Je l'aime ; Ce n'est pas lui que j'aime ; c'est elle que j'aime ; Je m'en aperçois, elle m'aime”.