| Richard
Abibon
Psychanalyste - Topologue
LIGNE JAUNE
Liminaire
Je vais parler
d’un de mes rêves, fait à propos
d’un de mes analysants. Le but n’est pas de parler
de cet analysant, mais de la psychanalyse, en son exercice. Tout
cet article et tout ce que je peux écrire par ailleurs va
dans ce même sens : on ne peut pas parler de l’autre,
surtout pas en analyse. Par contre on peut parler de soi, et de
l’effet que l’autre a produit sur soi. C’est
ce que je me propose de faire, sous le registre d’analyse
du transfert, par le bout qui est le mien.
Je cite donc cet analysant sous un pseudonyme, et je crois
que le peu de chose que je dis de lui ne permet pas de
l’identifier.
J’y ai veillé. Mais si jamais lui-même tombait
sur cet article, et si par hasard il se reconnaissait, ce dont
je doute, je lui dis ici bien clairement qu’il ne s’agit
pas de lui, mais de moi… dans ma relation à lui, certes.
Il se trouve que cette relation s’est interrompue dans le
moment où j’achevais l’interprétation
de ce rêve. Je ne lui en avais pas fait part, évidemment,
d’autant qu’il s’agit de ma façon d’avoir
vécu ce transfert. Je pense à présent que
ma résistance à entendre ce qui dans cette relation était
de l’ordre du désir est la cause de cette rupture.
Si donc, il tombe sur cet article, je lui demande instamment
de prendre contact avec moi : il y a là de l’inachevé,
dont la seule façon qu’il me reste de le travailler,
c’est d’accomplir cette étude théorique. Un
rêve qui écrit
le transfert
J’ai fait le rêve
suivant :
Claude
Debrouwer, l’un de mes analysants, est mon père.
Je m’entretiens avec lui devant la porte de son bureau,
situé dans
une petite maison située en contrebas de la mienne. Je
revois les moments de la construction de ma maison. Il fait de
la formation
; il me confie les clefs de son local, pour que je puisse répondre
au téléphone en son absence. Je lui demande, avec
sollicitude : Tu as des contrats au moins ? Non, hélas,
mais je veux partir en vacances pour me décrasser un peu
la tête ; faire un voyage, un tour en Europe, dans les îles.
(Je reconstitue, ses paroles n’étaient pas aussi
précises
je sais qu’il a dit quelque chose comme ça). Je
me dis, bon, il a les moyens quand même, pour quelqu'un
qui n’a pas de contrats. Il est un peu affolé il
voudrait justement que je sois là au cas où on
téléphonerait.
Je lui demande s’il a des fiches, des textes, des dossiers,
afin que je puisse répondre… Il me dit qu’il
préparera ça. Je reçois une analysante,
il me semble dans cette petite maison qui aurait une seule pièce.
Puis je la raccompagne au seuil ; c'est-à-dire, je suis
sorti avec elle par derrière, on a fait le tour de la
maison ensemble, et on se retrouve devant la porte principale,
devant,
là où je m’entretenais auparavant avec mon « père ».
Là, je rencontre la mère de ma fille, qui me dit
que j’ai 50 et quelques balais, et que j’ai dit ça
il y a peu, à l’occasion d’un jeu de mot dont
je ne me souviens plus… l’analysante a de très
longs cheveux frisés, le nez camus, jolie, pas très
jolie, agréable, quoi…un battle dress, un jean…je
la raccompagne jusqu’à la porte du jardin, en me
disant que c’est un peu inhabituel, mais enfin, la porte
ou la porte du jardin, puisque j’ai un jardin, c’est
toujours la raccompagner à la porte. Or, je me retrouve à marcher à côté d’elle
dans la rue. Ça loupe pas, elle m’invite à boire
un pot. Je refuse aimablement, amusé par la puissance
de son transfert. Elle insiste, mais je refuse, c’est non.
1)
Premier tour de l’interprétation : à propos
du rêveur, analysant
a) globalement
Une ligne jaune est ici bien lisible, écrite en pointillés
: d’abord un trait sur le seuil du bureau de mon « père »,
redoublé par le moment où je rencontre au même
endroit la mère de ma fille ; puis sur l’autre seuil
situé de l’autre côté de la maison, enfin à la
porte du jardin. Trois traits que je franchis comme autant de transgressions.
Jusqu’au dernier « trait » qui n’est écrit
d’aucun seuil et que je ne franchis pas : à l’opposé de
l’écriture qui différencie des lieux, je pose
cette parole qui dit non. Le pointillé est ambigu : localement,
autant au niveau de chaque trait, on peut le considérer
comme un continu interdicteur, autant il peut être lu au
niveau de chaque vide, comme une autorisation. Mon attitude l’est
aussi, franchissant des seuils comme autant d’interdits dont
je ne tiens pas compte, puisque j’en fais des portes, mais
des portes ouvertes. Pourtant, si tous ces passages écrivent
une lettre signifiant mon désir, celui-ci finit par m’amener,
paradoxalement, à émettre moi-même un interdit
sous une autre forme que d’écriture : une parole
qui dit non.
Je parle encore de lignes jaunes, alors que sur les routes,
il y a beau temps qu’elles sont devenues blanches. La couleur
vue dans l’enfance prévaut, pour moi comme pour les
analysants qui ont connu autrefois cette couleur comme signe de
l’interdiction du franchissement. Dans mon rêve, je
la lis comme pointillée, signe au contraire d’une
autorisation.
C’est environ six mois plus tard que l’analysant de
mon rêve, que j’ai nommé ici Claude Debrouwer, évoque
la ligne jaune dans une séance. Il l’énonce
comme une métaphore des excès dont il se rend
coutumier . Cette évocation me fera revenir à ce
rêve
que j’avais noté, m’amenant à en
revoir l’interprétation. L’originalité de
la méthode psychanalytique, nous dit Freud dans la « Traumdeutung »,
c’est que, au contraire de toutes les autres méthodes,
elle confie au rêveur le soin d’interpréter
son propre rêve. Par conséquent, que le propos
d’un
analysant m’amène à interpréter
un rêve,
c’est le juste retour de la fonction interprétative.
Comment pourrais-je par contre m’autoriser à parler
de cet analysant ? La question ne se pose même pas
: il m’est
impossible d’en parler. Pas seulement du point de vue
de l’éthique, mais simplement du point de vue
de la méthode
analytique, telle que Freud la décrit en rapport aux
rêves.
Certes, Freud ne s’est pas privé d’analyser
de nombreux rêves d’autres personnes, mais sa
méthode
ainsi que les conséquences qui en découlent,
ils les a établies lors de l’élaboration
de « L’interprétation
des rêves ».
Si on veut s’en tenir à la méthode analytique,
telle qu’il l’a strictement développée
dans cet ouvrage alors, il ne saurait être question d’interpréter
d’autres rêves que les miens. Mais, que je m’en
tienne aux rêves qui font intervenir mes analysants, voilà qui
me permet de parler de mon exercice de la psychanalyse. Lacan l’avait
radicalisé dans deux formules lapidaires : « il n’est
de transfert que de l’analyste » et « il n’est
de résistance que de l’analyste ». On notera
l’emploi du discordantiel, dans lequel on peut lire que,
si l’analyste veut parler du transfert ou de la résistance,
il ne peut qu’en passer par le bout qui lui appartient, mais
que ce n’est pas pour ça que, ce faisant, il ne dit
rien de l’autre, l’analysant. Car « le bout qui
lui appartient » est déjà une formule bien étrange.
Comment puis-je dire qu’un bout de parole m’appartient
? C’est comme le bâton de Raymond Devos, vous lui coupez
le bout, et vous n’obtenez pas un bâton privé d’un
bout, mais deux bâtons munis chacun de deux bouts !
Aussitôt énoncée,
la parole est entendue, et ceci avec toutes les déformations
que l’auditeur ne manque pas d’y introduire ; ainsi
la parole n’est-elle jamais celle de quelqu'un, mais celle
produite dans un certain contexte par la mise en présence
d’un qui parle à un autre qui écoute. Et celui
qui écoute contribue tout autant au façonnage de
ce qui s’énonce entre les deux. Il est même
l’élément essentiel de la résistance
: c’est en fonction de ce que j’imagine de l’autre
auquel je m’adresse que je vais me censurer plus ou moins
ou de telle ou telle façon.
Tout le monde a fait cette expérience : au-delà de
se vouloir toujours « un » et d’être celui
qui toujours « dit ce qu’il pense », et qui pense
toujours la même chose (ce qui est bien triste), au-delà de
cette unité de façade, un peu d’honnêteté suffit
pour se rendre compte que, tel événement je ne l’ai
pas raconté de la même façon à un tel
et à tel autre. Par exemple, de mon conflit momentané avec
mon patron je ne vais sûrement pas lui en dire la même
chose à lui, que, le soir, à ma femme… quant
aux difficultés avec ma femme, je ne vais certainement pas
en dire la même chose avec elle et avec mon collègue
de travail.
Alors où est l’objectivité de « l’événement » ?
Il n’y en a pas ; il n’y a que des points de vue divers,
qui ne tiennent pas seulement à la diversité des
personnes, mais à la diversité des moments chez une
même personne.
Pas de « cas » en psychanalyse, si ce n’est le
mien. Impossible donc de parler, en analyste, de l’autre
: l’analysant. Je ne peux en parler que de mon point de vue,
qui est aussi celui d’un analysant. Mais c’est ça,
exercer pour quelqu'un la fonction de l’analyste : se faire
l’analysant du rapport à l’analysant, afin par
une parole sur ce qui se noue dans la cure, de dissoudre ce qui,
au moins chez l’analyste, fait résistance à l’avancée
de celle-ci.
Comment puis-je, en effet, m’autoriser à parler de
mon exercice de la psychanalyse, si ce n’est de la façon
dont je me suis autorisé de moi-même, c'est-à-dire
en parlant de moi ? La formule de Lacan « le psychanalyste
ne s’autorise que de lui-même » offre à la
lecture deux remarques : d’abord son aspect modal, qui emprunte
la négation discordantielle. En effet pourquoi « ne
s’autorise que » plutôt qu’un « s’autorise » qui
serait une assertion forclusive ? Je réponds : parce que
dans ce discordantiel, « ne…que », je lis ce
qui fait le contenu de ma deuxième remarque : entre moi
et même se lit un trait d’union qui tout aussi bien
sépare. Le forclusif, c’est ce qui empêche que,
passé une certaine date, telle candidature ne soit plus
valable ; soit, d’une manière plus générale,
que, franchie une certaine limite, telle lettre ne soit plus retenue
comme lisible. Le discordantiel, ce qui est propre au discours,
permet au contraire de lire dans ce « moi-même » le
clivage du sujet. Ainsi devant un miroir pourrais-je avancer :
ce n’est pas moi, ce n’est que mon image…et pourtant,
c’est bien de moi qu’il s’agit.
Ici s’engendre le sujet dans sa différence d’avec
le moi. Le sujet naît de cette parole qui entonne la discordance
du « ne…que », brisant l’illusoire unité du
moi et du m’aime. Le narcissisme ne tient pourtant que de
cela : comment pourrais-je aimer ce moi comme objet s’il
n’était distinct de moi-même ?
Je vais donc m’autoriser à lire les seuils de mon
rêve comme autant de traits liant et séparant
le moi du même, au même titre que
le trait d’union typographique
qui en fait la saveur littérale. Un de
mes analysants est cité dans ce rêve,
sous la forme étonnamment
proche de mon père. Nous allons voir que
toute la question de l’analyse comme traversée
du transfert, se trouve posée par ce rêve.
Entre l’analysant et l’analyste,
est-ce Un ? Est-ce deux ? S1 ? S2 ? Cette question
est déjà posée
depuis belle lurette pour tout un chacun, et
donc pour moi : mon père et moi, est-ce
Un ? Est-ce deux ? Nous avons le même
nom, mais un prénom et une génération
nous sépare. Nous avons surtout le même
objet d’amour
: la mère, et c’est pourquoi nous
convoitons la même
place.
La question était aussi posée dans le premier concile, à Nicée,
dans la controverse d’Arius et d’Athanase : le père
et le fils, est-ce un, est-ce deux (S1 ? S2) ? Sont-ils oui ou
non la même personne divine ? Elle se redouble au 4ème
concile, celui de Calcédoine : Jésus a-t-il une double
nature, homme et dieu, ou n’en a-t-il qu’une seule
?
b) Localement : premier seuil, père et fils. Pour ce qui
est d’occuper la même place, je parle
de mes aspirations inconscientes, évidemment. Mon père,
lui, il y est autorisé, à avoir de telles aspirations.
C’est normal, ce n’est pas sa mère : pour lui,
c’est sa femme. Pour cet objet là, il a droit à la
place vacante dans les pointillés, tandis que je n’ai
qu’à me conformer au trait interdicteur. Sauf que
mes aspirations ne s’éteignent pas, elles font semblant
de s’éteindre : elles tombent sous le coup du refoulement.
Et voilà qu’à la faveur d’un rêve,
elles se manifestent encore, sous cette forme dissimulée
(mon père, ce n’est que l’un de mes analysants)
et inversée (au lieu de me l’interdire, voilà qu’il
me fait savoir que sa place est vacante, et, mieux, il me demande
de la prendre ! Et, mieux encore : pour répondre aux appels à sa
place !!).
Dans « L’interprétation des rêves »,
Freud établit que tout rêve est la réalisation
d’un désir. Il ne faut pas oublier que, comme tout
rêveur, je suis le metteur en scène de mon rêve,
et en tant que tel, je tente une écriture de mon désir.
En l’occurrence je désire que mon « père » me
demande de prendre sa place.
Il n’y faut pas grand-chose de plus pour y reconnaître
le complexe d’Œdipe le plus commun. Pourquoi prendre
la place qu’il laisse si complaisamment vacante (il part
en vacances), si ce n’est pour que je réponde aux
appels à lui destinés ? C’est ce qui va se
passer à la fin du rêve : je me mets en position de
recevoir une demande… de mon analysante. Autrement dit, tout
ce parcours autour de la maison et à travers trois seuils
décrit une boucle autour de ce désir qu’on
me demande. Le désir de mon rêve attribue à l’Autre,
mon « père », le désir de s’en
aller : c’est donc mon propre désir qui se dévoile
ici, désir qu’il parte et me laisse sa place. Loin
de me faire avoir par sa demande, à laquelle je pourrais
agréer par piété filiale, ce vide me démasque
comme organisateur d’un départ dans lequel c’est
lui qui se fait avoir, puisque je lui pique sa place.
Bonne vérification du principe de plaisir : ce rêve
est bien la réalisation d’un désir.
Mais vingt ans plus tard, Freud remettait en partie en question
sa formule du rêve « réalisation d’un
désir », c'est-à-dire en dépendance
du principe de plaisir : avec le fort-da, et les rêves des
traumatisés de guerre, la répétition prend
le pas sur le plaisir. Vous savez, le fort-da, c’est ce jeu
que Freud repère chez son petit–fils, qui consiste à jeter
des objets au loin. L’enfant jette un objet au loin en disant « O-O-O-O»,
ce que Freud entend comme « fort », loin, dans la mesure
où il a entendu aussi comme « da », (là )
ce qui se produit moins souvent : le retour de l’objet salué d’un « A-A-A ».
Selon le principe de plaisir, ce fameux « AAA », signant
les retrouvailles avec l’objet aimé, aurait dû être
le moment le plus fréquemment joué. Or c’est
l’inverse dont Freud est le témoin. Au lieu de lutter
contre le départ ou la perte, ce qui serait la logique du
principe de plaisir, le sujet en rajoute. L’enfant souffre
du manque de sa mère, et il crée du manque supplémentaire.
A première vue, il se crée donc de la souffrance
supplémentaire. La répétition prend le pas
sur le plaisir.
Cette répétition est un essai de nouer par une création
symbolique ce qui échappe sans cesse, et que Lacan nommera
le Réel. Les rêves qui répètent le traumatisme,
le jeu qui reproduit le départ redouté, témoignent
d’un effort de ce qu’il nomme alors la pulsion de mort
: une tentative échouée de lier le troumatisme par
de la parole et de l’écriture. Freud interprète
alors ainsi la globalité du phénomène : la
mère s’en va à son gré, laissant l’enfant
impuissant devant ces départs inexpliqués. En l’envoyant
balader sous la forme métaphorique d’un objet quelconque,
l’enfant récupère de cette perte un semblant
de maîtrise : c’est lui qui la fait partir. Ce départ-là,
celui du jeu, il s’accorde la satisfaction de l’avoir
créé lui-même. Autrement dit : de la perte
consentie de l’objet, naît du sujet.
Ç
a n’a aucune incidence sur la réalité, mais ça
aide quand même à vivre. De ce fait l’enfant
inaugure, dans l’opposition O-A, la parole, nouée à l’écriture
du geste par lequel il jette et reprend. Je dis écriture,
mais il s’agit, non pas de l’écriture alphabétique
que nous connaissons en occident, mais une écriture qui « ressemble »,
non au son, mais à l’événement représenté :
partir et revenir. En ce sens, c’est une écriture
qui aurait la structure des hiéroglyphes égyptiens
et de l’écriture chinoise.
De là se noue le nœud borroméen de Lacan : trois
ronds, par lesquels le rond imaginaire (écriture) et le
rond symbolique (parole) permettent au rond du Réel de trouver
sa place au sein de la structure ; mais ce n’est plus le
réel, c’est ce tenant lieu que nous nommons réalité.
Ce nœud se présente comme le noyau élémentaire
d’une étoffe voilant la perte, tissage dont les allées
et venues de l’objet, les retours récurrents du rêve
ou du symptôme constituent la navette.
Tout le problème réside dans le consentement associé à cette
perte, qui est une autre façon de parler de l’inversion
de la pulsion, pour parler freudien : il s’agit de passer
du passif à l’actif, de la perte subie à la
perte créée. Autrement dit encore : pas de sujet
sans objet, ni sans objet… perdu.
Les départs de ma mère, son manque d’attention à mon égard étaient
un troumatisme ? J’en attribuais la cause à ce père
pas souvent là, mais dont elle parlait souvent. Et je fais
partir ce père, lui attribuant l’aimable intention
de me laisser sa place pour répondre aux appels – de
la mère : c’est le seul complément que j’ajoute
au titre d’une interprétation qui jusqu’ici
ne concerne que moi. Malgré les années d’analyse,
cette inscription reste encore là, tissant la toile de fond
sur laquelle vient s’inscrire toutes les nouvelles expériences,
y compris celles que me racontent les autres.
Mais tout cela reste conforme au principe de plaisir : jeter le
père, ce n’est pas jeter la mère. Ce n’est
pas en rajouter sur la perte comme dans l’interprétation
freudienne du fort-da, c’est au contraire se donner les moyens
de la permanence de la possession de l’objet.
Freud mentionne dans la suite de son texte que ce même enfant, « avait
coutume un an plus tard, de jeter par terre un jouet contre lequel
il était en colère en disant « va-t-en à la
guerre ! ». On lui avait raconté alors que son père
absent était à la guerre et, loin de regretter son
père, il manifestait de la façon la plus évidente
qu’il ne voulait pas être dérangé dans
la possession exclusive de sa mère. »
Là, Freud donne un exemple qui va dans le sens du principe
de plaisir, et non dans son au-delà, la pulsion de mort.
Et il ne signale pas que cet exemple, loin d’aller dans le
sens de sa démonstration de la pulsion de mort, va dans
le sens du principe de plaisir. Cela constitue quelque difficulté à comprendre
son texte. C’est plus proche de mon rêve. Cependant,
mon désir de voir partir mon « père » est
aussi double que contradictoire. En le faisant partir et en lui
attribuant le fait qu’il me demande, d’une part il
s’agit subrepticement de prendre sa place auprès de
l’objet (libido d’objet) qu’il possède
(la mère), d’autre part, de se conformer à une
loi en renonçant à cet autre objet (le père),
ce qui est satisfaire aux exigences de l’Idéal du
moi (libido du moi). Car mon père est aussi un objet d’amour,
et si j’accepte de faire ce qu’il me demande, si je
me conforme à sa parole, c’est aussi pour m’identifier à lui
en tant qu’il avait su se faire aimer.
Mais ce n’est que le début de la complexité.
J’éprouve en effet en rêve une certaine réticence à faire
ce qu’il me demande. Je me dis : quand même il part
en vacances, c’est qu’il doit avoir de l’argent,
ne peut-il lâcher un peu son boulot au lieu de me demander
de le faire à sa place en son absence ? J’interprète
: n’a-t-il pas la ressource de dire, de répondre aux
appels, plutôt que de me laisser le soin de le faire ? Cette
notation-là, très ténue, je ne peux l’attribuer à mes
parents. Elle vient de mon transfert à cet analysant qui,
dans le rêve, joue le rôle de mon père. Mais
je ne veux pas parler de lui ici. S’il a quelque chose à dire,
je lui laisse la place, toute la place qu’un analyste doit
laisser à un analysant, en ne parlant surtout pas à sa
place. Ma position logico-éthique s’est frayé un
chemin dans le rêve, sous cette forme d’une légère
réticence à répondre à la place de
quelqu'un, même si ce quelqu'un me laisse sa place en me
demandant de le faire.
C’est pourquoi j’ai surtout développé jusqu’à présent
ce qui dans ce rêve renvoie à ma propre histoire.
Pour moi, ce rêve condense la question de l’Œdipe
et de l’identification au père ; si, par ailleurs,
le rêve identifie mon père à cet analysant,
c’est que ce que m’a dit cet analysant, j’ai
dû l’identifier à cette structure en moi. Voilà l’hypothèse.
Je ne vous parlerai donc pas de lui, ce qui ne serait ni éthique,
ni, surtout, logique. Car je pourrais ressortir tous les bons souvenirs
que j’ai gardé de ce que j’ai entendu de lui,
soigneusement trié pour se conformer à cette hypothèse
Mais quelque chose me dit que ma résistance ne vient pas
seulement de là. Ça, c’est l’éthique élémentaire
de l’analyste, en tout cas selon moi. C’est donc un
peu trop conforme à la belle image pour que je me laisse
avoir. Mon rêve l’envoie balader : du point de vue
du principe de plaisir, et si c’est mon père, il n’y
a pas de raison qu’il y ait de réticence. Cela satisfait à la
libido d’objet. Mais ce point de vue du principe de plaisir,
suppose aussi la satisfaction du narcissisme. Celui-ci réclame
au contraire une identification aux injonctions d’un père
: tu ne prendras pas ma place auprès de ta mère !
Voilà une seconde raison de ma réticence : la libido
narcissique n’a pas les mêmes intérêts
que la libido d’objet. C’est la où ma résistance
logico-éthique rencontre quelque chose de beaucoup moins
noble. Mais c’est toujours du principe de plaisir qu’il
s’agit, sauf que les impératifs de satisfaction sont
conflictuels. Aimer le père, c’est se montrer près à lui
rendre service, mais pas au point de répondre à sa
place aux appels, c'est-à-dire, et là j’interprète,
aux désirs sexuels de la mère. S’identifier à lui,
c’est le remplacer dans son travail s’il me le demande,
mais c’est aussi ne pas le remplacer dans la couche maternelle,
parce qu’il l’interdit. L’identification suppose
donc un clivage entre les deux libidos et les deux objets.
Ce conflit laisse me laisse désorienté. Il se présente,
en tant que conflit, comme un réel, un impossible à saisir.
Ce n’est pas seulement le départ d’un être
aimé qu’il s’agit de jeter au loin, c’est
un conflit qu’il s’agit de circonscrire. Si ça
tire d’un côté et d’un autre, ces tensions
contradictoires entre deux bords finissent par définir entre
les deux la surface d’une écriture. Ce que je ne peux
pas dire, je l’écris. Lorsque deux chinois ne parlant
pas le même idiome se rencontrent, et s’ils ne parlent
pas le mandarin, qui est la langue véhiculaire pour toute
la Chine et une bonne partie de l’Asie, il leur reste la
ressource de s’écrire. Les caractères chinois,
eux, sont les même pour tous même si chaque peuple
en a sa prononciation particulière.
Je fais l’hypothèse que ce que mon analysant n’a
pas pu dire explicitement, il l’a dit néanmoins d’une
façon implicite, et ce dire s’est présenté à moi
comme une écriture dont je n’aurais pas la clef. Je
l’ai entendue, mais je ne l’ai pas comprise. Tout se
passe comme si elle s’était transmise directement
comme écriture. Dès lors elle est allée s’inscrire – c’est
là l’hypothèse – là où,
en moi, se trouvent à mon insu des écritures semblables.
Autrement dit dans ma mémoire inconsciente.
De celle-ci, je me bornerai à en donner une description
topologique. La structure inscrite dans ma mémoire inconsciente
se comporte comme une feuille de papier accueillant cette écriture
nouvelle. Une feuille de papier faite elle-même d’écriture,
ou encore un tissage qui viendrait accueillir un nouveau tissage
semblable au premier, en ce qu’il vient se greffer là où il
trouve à s’insérer, parce que les nœuds
en sont identiques. Ce pourrait être complémentaire,
comme des molécules s’assemblent lorsque les places
vacantes d’électrons appellent les électrons
d’une molécule différente. Mais ces deux hypothèses
ne viennent présenter que l’entrecroisement de ce
nœud qui fait la structure du langage, le croisement de la
métaphore (condensation) et de la métonymie (déplacement).
Et donc il s‘agit d’une écriture sur l’écriture
, où la lettre s’inscrit soit par similarité,
soit par contiguïté, l’une étant forcément
dans un croisement avec l’autre. Mon rêve est une tentative
d’écriture de ce réel que j’ai rencontré dans
mon rapport à cet analysant. Et ce réel présente
vraisemblablement une structure identique à celle de mon
complexe d’Œdipe – et nous allons le voir plus
loin également d’un Œdipe inversé : non
seulement les deux ne sont aps incompatibles mais le plus souvent,
ils cohabitent. L’écriture cherche à trouer
ce réel qui est vécu comme blocage, elle cherche à saisir
la part d’insaisissable qui, dans mon propre complexe pourrait éventuellement
s’identifier avec la part d’insaisissable qu’il
y a dans le sien.
C’est là que nous retrouvons l’hypothèse
freudienne de la pulsion de mort, prolongée par Lacan comme
une tentative du symbolique visant à trouer ou tuer ce qui
lui résiste, comme le réel du mur auquel on se cogne.
En ce sens, l’écriture du rêve rejoint la structure
du fort-da. Ce qui est impossible à saisir, l’objet
mère, l’objet père, ou l’objet du conflit
entre l’objet sexuel et l’objet moi, j’en trouve
une écriture : geste qui, de l’opposition du jeter
et du ramener, tisse l’élémentaire d’une écriture,
avec son lexique (fort-da) et sa syntaxe (passif-actif) ; j’en
trouve un dire, par la voix qui, du divorce du O et du A, construit
le trognon du signifiant ; nœud, qui lie d’emblée
les représentations de choses (loin-près) et les
représentations de mots (O-A).
Je circonscris le réel impossible par ces ronds qui écrivent
sur une surface déjà tissée des mêmes
nœuds, le nœud d’une écriture ouvrant sur
une parole.
Et dans cette identification, dont j’ai pris acte ici même
en supprimant tout guillemet de mon récit, je désire
prendre la place de mon père. Ce désir est vraiment
le mien, comme celui de n’importe quel Œdipe. Prendre
la place du père pour répondre à sa place
aux désirs sexuels de la mère. Donc peu importe qu’il
s’agisse aussi de son désir, et d’ailleurs,
peut-on parler, au fond, de mon désir et de son désir
? Non seulement le désir n’est pas quelque chose que
je possède mais en plus, c’est plutôt le désir
qui nous possède, lui et moi. Non seulement je suis plutôt
possédé par le désir, mais encore le désir
n’est défini par Lacan que comme désir de l’Autre.
Nous avons tous à reconsidérer le désir dans
une acception qui n’en fait pas une entité personnelle.
Je n’ai pas de désir « indépendant ».
Il est toujours fonction de ce qui se passe avec l’autre,
que dans mon rêve je confonds évidemment avec l’Autre
intrinsèque qui révèle non pas mon désir,
mais ce que, pour ma part, je peux dire de ce désir qui
nous anime, moi et lui, se nouant avec ce qui nous animait, mon
père, ma mère et moi. .
Lorsque j’affirme : comme celui de n’importe quel Œdipe,
je fais un saut hypothétique, qui fait passer du particulier à l’universel.
Est-ce scientifiquement tenable ? puis-je affirmer qu’il
s’agit aussi de son désir ? Oui, au même titre
que je prends acte de mon identification ; l’affirmation
ne vaut peut-être pas pour n’importe quel Œdipe,
car je ferais alors simplement état d’une croyance
en la théorie. En ce sens, je ferais de la psychanalyse
une religion. L’affirmation vaut seulement pour cette identification-là :
je désire à la place de mon père, mais c’est
mon analysant que mon désir place en ce même lieu.
C’est de ma place que je tiens cette assertion, et c’est
en ce sens qu’elle est irréfutable. Donc, non scientifique
au sens de Popper. Ça n’empêche pas de prétendre à un
autre type de scientificité, qui est celui que Freud inaugurait
dans sa «Traumdeutung ». A condition de s’en
tenir à la règle qu’il énonce en sa
méthode, et qu’il fut loin de respecter lui-même à tout
coup : on ne peut interpréter que son propre rêve.
c ) Localement : dans la maison : fils et fille
Mon rêve met en scène une analysante femme, mais
au fond très masculine. Elle me représente à une époque
où je n’étais pas encore très clair
avec mon identité sexuelle. Avoir les cheveux longs pour
un homme n’était à ce moment-là pas
courant. Or, mon analysant aussi pose un problème avec l’identité sexuelle – mais
qui ne pose pas ce genre de question ? la question sexuelle est
loin de se suffire de la réponse anatomique. Donc, ce que
j’entends de lui vient s’inscrire là où,
en moi, des lettres semblables viennent s’en faire le support.
Si ça fonctionne ainsi chez moi, n’est-ce pas un indice
de ce que j’ai pu entendre de mon analysant ? Lorsqu’il
se plaint de se faire avoir, lorsqu’on lui demande d’en
faire plus, n’en tire-t-il pas un certain bénéfice,
semblable à celui qui se dévoile ainsi chez moi ?
Faire à la place de l’autre, n’est-ce pas, au
fond, réaliser un désir oedipien ? Ne m’a-t-il
pas raconté, peu avant la survenue de ce rêve, la
demande de sa femme de reprendre les relations sexuelles interrompues
depuis longtemps? Ne m’a-t-il pas dit que cette demande le
laissait décontenancé, au point d’avoir laissé la
place vacante ?
Or, à ma manière, c’est également ce
que je fais à la fin du rêve : certes, je désire
qu’on me demande mais c’est aussitôt pour répondre
par la négative. Je ne cède pas sur mon désir.
Comme dans le fort-da, le problème n’est pas d’obtenir
l’objet, mais le nouage du vide laissé par la perte
de l’objet, nouage obtenu par l’écriture du
geste et l’énonciation de la parole, suscitant l’engendrement
d’un sujet. Claude Debrouwer, vraisemblablement, m’a
fait part de sa façon de jouer au fort-da : en me racontant
les demandes dont il est l’objet, en se soustrayant à sa
séance (ce qui venait d’arriver à plusieurs
reprises) comme s’il se dédouanait d’avoir à répondre à une
demande chez moi supposée, il réactive en moi ce
qu’il y a de semblable, et son dire vient s’inscrire
là où de l’identique l’y appelle. L’identification
est au seuil du rêve, il suffisait de l’identifier.
En effet : acceptant sa place, je franchis le premier seuil, et
dans cette pièce qui est la sienne, j’exerce mon activité à moi,
analyste, auprès d’une jeune fille qui m’apparaît
d’abord, à l’écoute de mes associations, moi-même…A
vingt ans, j’avais en effet cette dégaine d’époque,
les cheveux longs, le blue-jean, le battle dress frappé de l’inscription « make
love, not war ». Ainsi je suis identifié à un fils, par
cette époque où je n’étais pas encore père,
en me rappelant que le fait de devenir père est une des raisons qui
m’a poussé à entrer en analyse : en plein divorce je me
sentais très coupable par rapport à cette petite fille qui venait
de naître un an plus tôt. Et c’est elle qui réapparaît
sous cette forme où se trouve identifiés ce que j’étais
jeune homme en voie de devenir père, et ma fille devenue jeune femme.
Ce jeune homme moi-même une fois devenu père est presque aussitôt
devenu analysant, ce que rappelle mon rêve.
En entrant dans cette maison de mon « père » de rêve,
j’ai donc franchi le seuil entre fils et père. Mais à l’intérieur
je me retrouve dans les deux positions, le fils pas encore père, et
le jeune père entrant en analyse, confondant l’analysant d’alors
et l’analyste que je suis devenu, la fille par laquelle je suis devenu
père et le jeune homme qui ne l’était pas encore. Je mets
donc en scène dans cet intérieur un double seuil que je ne franchis
pas : de fils à fille, cette coupure qu’en psychanalyse on nomme
castration, d’analysant à analyste, ce retournement qu’en
psychanalyse on appelle la passe. Comme fils en effet, j’aurais peut-être
bien préféré être fille, pour correspondre au désir
de ma mère, tel que je l’ai reconstitué par mon analyse,
son désir de récupérer la seule fille qu’elle a
eue, morte à l’âge de trois jours. Comme analysant, déjà à l’époque,
je souhaitais devenir analyste.
Cette zone interne de la maison est donc un lieu de grande désorientation
puisque j’y suis à la fois fils et père, fils et fille,
analysant et analyste, actif et passif. Toutes les pertes possibles y sont
représentées, sans être assumées, puisque faire
un choix de position, c’est en perdre une autre, et que dans cet intérieur,
je ne choisis aucune place, les occupant toutes : le risque de se perdre en
se « faisant avoir », c'est-à-dire en se faisant avaler
par cette place désignée par le père où toute activité,
en ne se rapportant qu’à l’assignation à une place
désignée par l’autre, ne serait que passivité. En
tant que fils, perdre la place de fille que j’aurais peut-être
voulu occuper pour me conformer au vœu inconscient que j’attribue à ma
mère. En tant que fille, perdre ma place de garçon et donc, le
pénis. En tant que père, perdre ma fille dans les convulsions
du divorce, ce qui m’aurait fait perdre cette place de père, non
seulement telle que je désirais l’occuper, mais telle que j’imaginais
que mon père aurait désiré me la voir tenir…et peut-être
même, telle qu’il aurait aimé la tenir lui-même, puisque
j’ai appris après sa mort qu’il avait eu deux filles d’une
liaison adultérine antérieure à ma naissance.
Claude Debrouwer m’avait raconté qu’il rêvait souvent
qu’il perdait quelque chose. Et qu’il perdait souvent des choses,
dans la vie quotidienne.
N’ai-je donc pas rêvé, moi aussi que je perdais quelque
chose ?
J’effectue ce que Freud nommait un deuil : ingérer l’objet
pour s’y identifier. En l’occurrence le rêve représente ça
sous une forme inversée, puisque je rentre dans la maison de mon « père »,
je me fais avaler par elle au lieu de manger quelque chose de lui. Se faire
avaler par la maison présente la même position passive que celle
de se faire avoir par ce « père » qui me demande de faire
le travail à sa place, comme cet analysant qui se plaint de ce que son
collègue lui laisse faire tout le travail. Pourtant, dans cette maison,
j’y rentre activement, et pour pratiquer ma propre activité…celle
d’analysant étant, en analyse, la position active par opposition à la
position passive de l’analyste, ici confondues dans l’identification.
L’analyste, je le rappelle, est selon moi, l’analysant de son rapport
avec son analysant, l’analysant du transfert, ce que j’opère
ici même, inversant la passivité de l’analyste en l’activité de
l’analysant que je ne cesse pas d’être.
Dans cette maison, toutes les identifications se chevauchent, tous les objets
successifs auxquels j’ai pu accorder un intérêt sont condensés
en une seule opposition de deux personnages, qui ne sont finalement que deux
moitiés de moi-même. Cette opposition dernière elle-même
a du mal à se maintenir, se présentant comme unité dès
la première association qui m’est venue : cette analysante c’est
le jeune homme que j’étais. Si l’opposition élémentaire
peut se représenter spatialement et abstraitement par l’opposition
dessus-dessous, dans ce lieu, il n’y a plus ni dessus ni dessous, mais
une unité indifférenciable de toutes les identités. Ce
lieu peut donc être dit sans troisième dimension, puisque c’est
par celle-ci qu’il faut passer pour aller du dessus au dessous (jaune).
Cette maison dans mon rêve n’est qu’un lieu de passage. Elle
présente une certaine surface (la zone jaune), mais elle n’est
jamais qu’un seuil. Et d’ailleurs je n’y reste que le temps
d’un franchissement.
Ce qu’écrit fort bien la mise à plat de la bande de Mœbius
:
Comme par hasard, cette zone jaune est un lieu sans parole, et
c’est ce qui me fait dire que c’est le lieu de l’écriture,
dont les deux dimensions s’avèrent dépourvues
de cette troisième que serait la parole. Celle-ci en effet
est celle qui introduit les identités en même temps
que les pertes : avant le seuil, un « tu es mon fils » et à la
sortie, un « tu es un père ». Nous pouvons
y lire ce que Lacan désignait par « paranoïa
dirigée » ou « autisme à deux ».
Cette bande de Mœbius-là, je l’appelle « homogène » par
opposition à la précédente, « hétérogène ».
Elle écrit une extension de la zone jaune de la précédente.
Chaque face est à la fois dessous la précédente
et dessus la suivante (sens anti-horaire). Toutes les torsions
sont de même sens. Ça pourrait donc n’être
que de la troisième dimension, puisque tout y est à la
fois dessus et dessous. Mais cette troisième dimension –là n’est
que représentation de la troisième dimension, et
encore une représentation qui a du mal à se laisser
lire. Pour lire, il faut de la différence, et ici, il n’y
a pas de différence entre les trois zones, ni entre les
sens des trois torsions. La différence se réduit à l’intérieur
de chaque zone, entre un bout (dessous) et l’autre bout (dessus).
Ce sont les différences qu’on peut mettre en œuvre à l’intérieur
d’un rêve.
La cure analytique est ce lieu où, de tout dire sans orientation,
on finit par lire ce qui dans la parole faisait écriture,
c'est-à-dire blocage. Tout se qui, faisant surface (jaune),
s’oppose au trou (entre rouge et vert). On laisse s’y écrire
les lapsus, les homophonies, les rêves, les actes manqués,
les symptômes : ce faisant on se met en position de pouvoir
lire la deuxième ligne signifiante (le long de la face rouge)
qui, dans son contre sens à la première (le long
de la face verte), faisait lettre volée, autrement dit le
blocage des formations de l’inconscient (le long de la face
jaune, mais elle fait le tour des trois faces). Lettre volée,
car l’absence de différence entre des lettres distinctes
empêche la lecture. C’est le récit du rêve
qui apporte toutes ces différences qui, dans le rêve,
n’apparaissent pas. Par exemple, cette différence
introduite par la lecture du personnage qui dans le rêve
est « mon analysant »(jaune) : il devient, par mes
associations : moi-même jeune homme (vert), puis, ma fille
(rouge) :
Le rêve est vraiment le lieu où la parole passe de
une à deux dimensions. Parce que dans cet espace, elle écrit
ses deux dimensions, ses doubles sens qui ne sont entendus que
dans une lecture à haute voix qui divise en deux bords sonores
ce que l’écriture réunissait en une surface
unique. La lecture à haute voix troue aussitôt la
surface qu’elle est en train de construire. Deux images associatives
se présentent (zones vert et zone rouge) et il faut bien
deux signifiants distincts (bords bleus) pour en parler.
Lacan appelait ça la traversée du fantasme : le
passage à travers cette surface que la parole tisse comme écriture,
pour aussitôt la restituer à son statut de parole,
c'est-à-dire de trou, au centre de la figure ci-dessus,
dont on idée que grâce au bord. .
Freud avait dit du deuil cette phrase magnifique : « l’ombre
de l’objet tombe sur le moi ». L’objet perdu
confère au moi le trait qui le caractérisait. Une
ombre est à deux dimensions, contrairement à l’image
du miroir, qui en a trois, comme la réalité. Ecriture,
elle abrase les reliefs. L’objet aimé, s’il
est perdu, ne peut plus parler, c'est-à-dire qu’il
ne peut plus faire état de la troisième dimension.
Mais ce qu’il ou elle a dit, ou écrit vient se coller à ce
que je dis comme un deuxième voix superposée à la
première. Si je ne m’en rends pas compte, ce deuxième
sens alourdit ma parole à mon insu, provoquant inhibitions,
symptômes et angoisses.
Dans cette maison où j’entre pour exercer la psychanalyse,
il y a foule, en fait. J’y suis l’analyste, certes,
mais l’analyste de ce jeune homme que j’étais,
qui se cherchait jusque dans son identité sexuelle, éventuellement
pour satisfaire au désir imaginé de sa mère,
d’avoir une fille. En ayant eu une lui même, étant
ainsi devenu père, il a dû aussi accepter de se séparer
de cette fille, non seulement pour cause de divorce, mais plus
tard, tout simplement, pour la laisser faire sa vie. Toutes ces
pertes successives laissent chacune leur trace, comme autant de
fragments d’identité, à la manière d’une
fractale qui recompose à petits traits (le long de la face
rouge, le long de la face verte) les courbes impossibles à atteindre
d’un trait de référence (le long de la face
jaune, mais qui fait tout le tour). En définitive, cet impossible
référence ultime fait de moi l’objet a de chaque
analysant (face jaune), impossible à atteindre, mais cause
de son désir (de ce qui tourne autour).
La deuxième ligne brisée, composée de la mise
bout à bout de ces différents traits, ne rejoindra
jamais la ligne du « un » qui serait censé s’exprimer
comme sujet. Entre les deux s’ouvre la double dimension de
la surface, trou impossible à combler, mais recouverte d’un
voile nommé fantasme.
D’un trou, chaque seuil donne une image, comme passage d’un
lieu à un autre, mouvement même de l’écriture
qui tente de se boucler en une lettre lisible. Elle se bouclera
néanmoins d’un « non ».
d) Paroles « dites », paroles « entendues » dans
le rêve.
On remarque
ici la profonde différence de nature entre
ce « non » qui sépare et tous ces seuils franchis,
qui identifient. A ce « non » se rapporte aussi le
discours de ma « femme ». Dans un rêve, personne
ne parle réellement. Topologiquement, il n’y a pas
de trou : ça ne sort pas, ça ne s’adresse pas à un
autre. On est dans la narcissisme du rêve. Au moment du récit
(trouure), le rêveur dit qu’il a dit telle et telle
parole, ou qu’il les a entendues des autres personnages du
rêve, mais au moment même du rêve, rien n’est
prononcé : nous sommes dans le domaine des représentations
de choses seules (sur l’écriture de la bande de Mœbius
: les surfaces ; le bord signifiant est devenu surface ; deux dimensions)
comme le disait Freud dans la « Métapsychologie » de
1915. Néanmoins, il reste des traces des représentations
de mots, des signifiants (sur l’écriture de la bande
de Mœbius : les bords ;une dimension) sous la forme de ces
paroles dont je peux dire que je les ai dites ou entendues en rêve,
Cependant dans ce rêve-là – rien ne dit que
cela va s’appliquer à d’autres rêves – une
curieuse correspondance s’établit entre les lieux
et les paroles en ce qu’elles se distinguent des silences.
A l’intérieur de la maison rien ne se dit. J’ai
dit qu’il s’agissait du lieu de plus grande confusion.
Avant ce seuil une parole (de mon « père-anlaysant »)
me demande de prendre une place d’identification ; dans une
conviction non-dite, je sais qu’il est mon « père »,
mais il part en « vacances », laissant une place vacante
dans laquelle il me dit de m’installer, pour répondre à sa
place aux appels. Lorsque je passe à l’autre seuil,
situé sur l’arrière de la maison, franchissant
une nouvelle limite : je n’ai pas pour habitude d’accompagner
mes analysants au-delà du seuil. Cela nous fait faire le
tour de la maison, et ce retournement, opération topologique
que j’ai beaucoup étudiée (passage dessous à dessus),
me ramène auprès de la mère de ma fille –condensée
avec ma compagne actuelle- qui, d’un mot, me rappelle mon âge
: je ne saurais échapper à mon identité de
père. En entrant dans la maison je suis dans une identité multiple, à la
fois fils et père, fils et fille, analysant et analyste.
En faisant le tour de la maison, je retourne de fille à fils,
de fille à père. Il restera cependant une ambiguïté entre
homme et père, qui se résoudra au moment où je
tranche d’un « non », après le franchissement
d’un dernier seuil.
Ces paroles
ne disent pas mais ramènent deux convictions
opposées : dans la première, c’est comme si,
m’offrant sa place, mon analysant me disait « tu es
mon fils », tandis qu’à mon deuxième
passage sur ce même seuil, la mère de ma fille, me
rappelant mon âge, me disait : « tu es un père »,
ce qui sous-entend encore : « tu ne peux être le fils
de Claude Debrouwer, puisque tu as à peine quelques années
de plus que lui … à la rigueur, tu es son père. » Mais
ce n’est pas dit explicitement.
Je développe ici, par des représentations de mots,
c'est-à-dire des signifiants, ce que le rêve écrit
avec des représentations de choses, des places et des seuils,
c'est-à-dire des déplacements d’une place à une
autre. Le rêve remplace la linéarité de l’énonciation
par des surfaces et des trous (les seuils) .
Enfin, c’est un dialogue imaginaire (elle m’invite à boire
un pot, je réponds non) qui opère la différenciation
finale entre amant potentiel et analyste. Mon désir est
présent, il n’est pas question de le nier : mais justement
c’est un désir, sur lequel je ne cède pas .
Un désir, cela suppose qu’il n’est pas satisfait,
comme le rappelle Socrate dans « Le Banquet », sinon,
ce n’est plus un désir : on ne saurait désirer
ce qu’on a déjà, on désire ce qu’on
n’a pas. Et c’est ainsi que c’est le désir
de l’analyste qui opère.
Outre mon changement de lieu, c'est-à-dire le passage d’une
lettre à une autre lettre, ce sont des paroles qui opèrent
pour la qualification des places que représentent ces lieux.
Elles ne sont pas réellement prononcées mais ce sont
des signifiants, c'est-à-dire, en termes freudiens, des
représentations de mots, telles qu’elles sont inscrites
dans la mémoire sous forme de lettres, comme elles le seraient
sur les pages d’un livre. Les places, elles, restent des
représentations de choses, c'est-à-dire des lettres,
identifiables à des caractères chinois. Le rêve
est donc un travail de nouage entre des lettres d’une part
(entre des représentations de choses, surfaces ) et entre
des lettres et des signifiants (des représentations de mots,
bords) d’autre part. Ce nouage se fait par écritures
successives qui, d’abord condensent le maximum de lettres,
(dans l’intérieur de la maison) puis laissent tomber
un certain nombre d’entre elles comme autant d’objets
incompatibles et encombrants : l’identification au « fils »,
puis à la fille, et enfin à l’homme, c'est-à-dire
l’amant potentiel. Ne restent que « père » et « analyste » :
par où on voit le difficile travail de coupure qui s’accomplit
la nuit afin que s’exerce la fonction de l’analyste
comme modalité de la fonction paternelle.
Ainsi, tout cela serait mis en jeu dans mon rapport à cet
analysant.
Je pourrais vous conter ici ce que j’ai entendu de lui -
c'est-à-dire, ce dont je crois me souvenir de ce que je
crois avoir entendu - pour vous monter les coïncidences avec
ce qui s’est mis en scène dans mon rêve. Par
exemple, qu’il a rêvé qu’il perdait quelque
chose, et que c’est un rêve récurent chez lui…j’y
retrouverais sans doute tous le deuils dont j’ai parlé plus
haut.
Justement : autant en parler de ma place et non à sa place.
2) deuxième tour d’interprétation : homophonie.
Quelques 6
mois plus tard, j’en reparle à une collègue
, dans une séance de travail que nous consacrons régulièrement à la
clinique. Et soudain, au moment où je parle, je me rends
compte de ceci : à la fin du rêve, je me mets en position
de me faire désirer, et sous quelle forme apparaît
alors le désir de l’Autre, c'est-à-dire celui
que j’attribue à l’autre mais qui révèle
le mien ? Une analysante m’invite à « boire
un pot » ; or c’est bien ça son problème à ce
monsieur, ce pourquoi il est venu me trouver. L’excès
auquel j’ai fait allusion plus haut, c’est, entre autres,
qu’il boit trop. Mais il faut bien entendre la double connotation
de cette formule : c’est bien à la fois le symptôme
(alcoolique) de cet homme qui fait ainsi retour, mais en se dissimulant
sous l’invite sexuelle (d’une femme) que je décline.
En effet, je pourrais supporter une invite de cet ordre de la part
d’une jeune fille, mais de la part d’un homme mûr,
c’est une autre paire de manches.
De ce fait, l’aspect sexuel dissimulé sous la formule « boire
un pot » voilait l’invite du monsieur à s’alcooliser
en commun, qui à son tour me permet de ne pas voir qu’il
s’agit bien d’une invite … homosexuelle. C’est
pourquoi mon rêve avait besoin de transformer mon analysant
en jeune fille.
Voilà ma résistance, et du coup, une hypothèse
plausible sur la sienne, c'est-à-dire en fait, sur « la » résistance.
Voilà ce qui, au-delà du principe de plaisir fait
appel à la pulsion de mort. Cette invite était impossible à entendre.
Elle correspond dès lors au Réel lacanien : le Réel,
c’est l’impossible. Le symbolique (la pulsion de mort),
c’est ce qui tente d’ouvrir un trou dans ce réel,
c'est-à-dire de lui trouver un bord lisible. La formule « Tu
viens boire un pot ? » est l’écriture du signifiant,
c'est-à-dire la lettre représentant les sons. Comme
son, ça ne veut rien dire, c’est le bord bleu qui
fait le tour de la bande de Mœbius. Comme Réel, ça
engendre la surface désorientée jaune. Comme semblant, ça
engendre l’imaginaire des deux signifiés (vert), zone
de surface tendue entre les deux interprétations possibles
du boire, et des deux significations (rouge) possibles de l’invite
sexuelle.
Il est possible de lire cette suite dans l’ordre inverse
: le désir homosexuel se présente comme un réel,
car il est impossible à dire. Le rêve en donne une écriture
cryptée. La voix, en faisant résonner l’invite
finale, lui confère l’interprétation qui va
achever le trou.
Les réfractaires à la topologie peuvent se passer
de lire les lignes qui suivent. Néanmoins, s’ils font
cet effort, je leur promets qu’il auront la surprise de me
voir tenter de dépasser la langue de bois qui consiste à dire
: la topologie, c’est la psychanalyse, sans plus de justification.
J’essaierai au contraire de garder une constante liaison
entre les données cliniques telles que je viens de les fournir,
les concepts de la psychanalyse, et les contraintes de la topologie.
Quant à cette dernière, ce ne sera pas celle des
livres de mathématiques, pour lesquels il faudrait au lecteur
disposer de cette science supplémentaire, ce sera celle
que j’invente pas à pas pour donner une expression
rigoureuse à la psychanalyse.
La formule « Tu viens boire un pot ? » est donc une
surface et, dans la mesure où elle n’est pas repérée,
elle n’est pas orientée : on ne saurait dire si elle
est dessus ou dessous. C’est une zone jaune, que la pulsion
de mort a dû trouer pour faire apparaître l’orientation
des deux faces, celle de dessus et celle de dessous :
L’interprétation se fait en deux tours, distants
d’environ six mois. La parole « boire un pot » qui
n’est pas vraiment prononcée dans le rêve, puisque
personne ne parle. Elle est représentée par la marche
côte à côte dans les rues de la ville, couplée
avec la certitude de ce que, à un moment donnée,
je « l’entends ». Avant de l’entendre,
j’ai la certitude que ça va arriver. Il est donc logique
que ça arrive sous la forme du message inversé, selon
la formule de Lacan : le sujet reçoit de l’Autre son
propre message sous une forme inversée. L’Autre, le
discours de l’inconscient, prend dans le rêve la forme
d’un autre, c'est-à-dire d’un autre personnage.
Cet autre a l’air animé d’un désir qui
est le sien, alors qu’il s’agit du désir de
l’Autre, c'est-à-dire le mien : c’est bien moi
le metteur en scène et l’auteur du rêve. C’est
ce rapport de voisinage qui est représenté par la
zone jaune de droite, correspondant à la ligne supérieure
du graphe de Lacan dans « Subversion du sujet » (jouissance?
castration).
Lacan, dans ce graphe, comme dans la plupart de ses schémas
ultérieurs, ne fait pas la distinction que nous propose
la topologie entre surface, bord, et trou, entre inorientable,
orientable orienté et orientable inorienté. Il ne
fait que mettre en rapport des concepts, chaque concept occupant
un point, des lignes reliant ces points entre eux. Je réécris
donc ce graphe ci-dessous, avec la symbolique suivante, issue de
la bande de Mœbius : les lignes sont les bords, c'est-à-dire
les signifiants. Ce qu’elles produisent du fait de leur croisement,
c’est de la surface c'est-à-dire du signifié (orientable
orienté, vert) et de la signification (orientable inorienté,
rouge) d’une part, et de l’objet a (inorientable, jaune)
d’autre part :
La logique théorique de ce graphe n’étant pas
encore, chez Lacan une logique topologique, cett interprétation
de son graphe est sujette à discussion. Par exemple, pour être
en accord avec sa définition, aussi bien linguistique que
lacanienne, le signifié (vert) serait topologiquement plus à sa
place dans une zone fermée, c'est-à-dire à la
place de la zone ci-dessus en jaune. La zone rouge de la signification
serait, quant à elle, plus à sa place dans la zone
ouverte du bas. Mais cela ne correspondrait alors plus aux concepts
indiqués à ces places par des petites lettres. La
signification, en effet, c’est celle du symptôme, elle
est de l’ordre inconscient, et ne serait pas à sa
place entre le moi (m, conscient) et son image (i(a)). Enfin la
zone jaune de l’objet a serait conceptuellement plus à sa
place dans le trou s’ouvrant entre le désir (d) et
le fantasme ($ ? a). mais alors la désorientation de l’objet
a ne pourrait être rendue comme elle le serait dans une zone
ouverte…
Je ne cite donc ce graphe que pour mémoire, et afin de faire
saisir le saut nécessaire pour arriver à une représentation
topologique. Celle-ci devrait tenir compte à la fois des
contraintes de la topologie (surfaces, bord, trou, orientation)
en se donnant la contrainte supplémentaire de satisfaire à la
définition des concepts psychanalytiques.
Les 4 interprétations possibles de « boire un pot »,
qui comme telle, est hors sens, constituent finalement les 4 bords
des deux zones représentant les deux faces de la bande de
Mœbius, confondues en une seule au niveau de la zone jaune.
Mais ce qui compte, en définitive, ce n’est pas la
fixation sur telle ou telle signification qui serait enfin « la
bonne » mais le mouvement de la parole autour de cette bande
réduite alors à sa valeur de simple coupure, ou de
simple bord écrit ici en bleu.
3) Mises en
continuité du signifiant
Lacan, les
non-dupes errent, séance du 11 décembre
73 :
. C'est pas tellement ce nœud qui est important, c'est son
dire.
, toute parole n'est pas un dire,
Un dire est
de l'ordre de l'événement.
Donc je traduis selon moi, le dire de Lacan : C'est pas tellement
l’écriture de ce nœud qui est importante, c'est
son dire, c'est-à-dire les mouvements par lesquels on
passe d’une écriture à une autre. .
C’est ce qui représente par excellence la pratique
de la psychanalyse : elle est là pour, par le dire, modifier
ce qu’il en est de l’inscription.
Ma topologie n’est pas exactement la même que celle
de Lacan, mais je trouve qu’elle éclaire les questions
autour desquelles il tourne.
Je pose le trèfle comme une écriture des formations
de l’inconscient. Pourquoi ? Parce que Lacan l’a
mis au principe et du sujet et de la paranoïa . Mais surtout
parce que c’est un nouage à un seul brin. Ça
tourne en rond, ça ne débouche pas sur de l’autre,
sur de l’hétérogène.
Les croisements
par lesquels le trait se recoupe lui-même
sont de l’ordre d’une rencontre avec l’Autre
intrinsèque, pas l’autre de la réalité.
C’est donc bien de réalité psychique qu’il
s’agit – mais y en a-t-il une autre ? Dans un rêve, ça
tourne en rond : rien ne sort, tant que le sujet n’en parle
pas. Il réécrit les représentations de choses
dont il dispose. Le rêve est fait pour ça : pour tenter
de réécrire les lettres qui ne trouvent pas encore
bonne place. Il en est de même pour le symptôme, l’acte
manqué, le lapsus.
Dans le rêve je crois à la réalité de
ce que je vois. Ce que je vois, ce que j’entends c’est
vrai, c’est la réalité. C’est ce sur
quoi je parviens à me mettre d’accord avec un autre,
en en parlant, là où il n’y a pas de place
pour l’équivoque. Le signifié découle
de la lettre, comme les zones de surface jaunes dépendent
de la ligne noire (signifiante) de leur contour :
Il n’y a pas l’ambiguïté que laisse planer
l’écriture d’un nœud borroméen .
Le trèfle n’a qu’un triskel, et ici, c’est
un vide. Ce pourrait être un plein : avec une seule signification,
on ne va pas bien loin. Trois est toujours le minimum du mouvement
d’une phrase : sujet, verbe, objet. Mais dans le trèfle,
ces signifiés, ces représentations de choses, sont
le produit de seulement deux croisements. Dans le borroméen,
il n’y a que des triskels (un triskel = trois croisements),
et la coupure dans la surface d’empan note l’ambiguïté d’une
telle configuration. Chaque triskel peut se cliver en un signifié (entre
deux traits, verte, définie) et une signification (entre
trois traits, rouge, toujours indéfinie). Seuls deux triskels
(jaunes) restent en dehors de ce clivage, accentuant l’hétérogénéité de
la structure.
Le nouage analytique, celui que proposait déjà Freud,
c’est le nouage des représentations de choses avec
les représentations de mots. C’est parler du rêve à quelqu'un
qui peut l’entendre. Autrement dit, c’est le passage
du trèfle au borroméen.
Le trèfle n’est qu’une autre écriture
de la bande de Mœbius homogène, celle où toutes
les zones sont à la fois dessus et dessous. Si c’est à la
fois dessus et dessous, c’est que ces surfaces-là se
réduisent à leur bord, ou que le bord ne parvient
pas à rester à sa place de bord, il occupe toute
la surface. Autrement dit la représentation de chose (surface)
ne parvient plus à se distinguer de la représentation
de mot (le bord). C’est une définition freudienne
de la psychose (prendre les mots pour des choses), et ici, de cette
psychose limitée qu’est un rêve, elle-même
représentant cette paranoïa dirigée qu’est
l’analyse.
Dans le rêve personne ne parle réellement. Pas de
voix qui se laisse moduler pour porter le message à un autre.
De même, dans le trèfle, je ne suis confronté qu’à moi
même et à l’Autre intrinsèque ; c’est
le même trait qui se referme sur lui-même. Si j’en
parle, j’en réfère à un autre, je brise
cette auto référence, et il y a un minimum de trois
ronds. Je noue représentation de mot et représentation
de chose, et pour que ce nouage soit possible, il faut que la différence
soit établie entre les deux. Il faut avoir restitué au
bord son statut de bord, en tant que différent de la surface.
Comment faire ?
Les surfaces du rêve présentent une équivalence
d’une zone à l’autre. Elles sont « identiques ».
Il y a une place qui va devenir vacante, et l’un va prendre
la place de l’autre :
Le troisième pétale pourrait très bien représenter
l’enjeu de cette place à prendre : les appels, les
contrats, l’argent, et donc les objets, c'est-à-dire
l’objet, quel qu’il soit. A ce stade, l’identité des
faces rend le sujet identique à son objet et à l’Autre.
Comme dans une psychose, le rêve met l’objet a dans
la poche du rêveur. Cette place convoitée dans laquelle
il réponds aux appels à la place de son père,
il se la donne en confiant au père lui-même le soin
de la lui laisser. Mais la circulation en jeu est une première
tentative de coupure, de différenciation : $ ? a. Le sujet
barré, coupure (ou poinçon) de petit a, l’objet.
C’est la formule lacanienne du fantasme. L’objet perdu,
petit a, fait barre sur le sujet.
Je voudrais au passage faire remarquer l’analogie de ce trèfle
avec le schéma de l’identification de Freud, celui
de « Psychologie des masses et analyse du moi », comme
s’il avait pressenti l’étalement des trois pétales
reliés par un tronc commun :
Evidemment,
Freud décrit là la processus d’une
foule, mais après avoir parlé de l’hypnose
comme une foule à deux, ce qui me ramène à l’autisme à deux
que serait l’analyse selon Lacan. Et pour figurer le minimum
d’une foule, Freud s’est borné à trois
personnages. Mais ne serait-ce pas ainsi que fonctionne la structure,
celle du langage dans laquelle baigne tout un chacun ? Ne doit-on
pas en passer par une identification au père pour entrer
dans lalangue ? L’objet extérieur, l’objet aimé,
se retrouve ainsi à l’intérieur sous forme
d’un substitut de la place vide que décrit le signifiant
en s’enroulant autour des trois places possibles : le signifiant
représente un sujet pour un autre signifiant.
Je ne tiendrais pas ça pour un théorème, mais
comme une piste à explorer pour l’avenir.
A l’interprétation, j’écris ce qui ne
cesse pas de ne pas s’écrire, ce réel du mouvement
du dire qui fait événement, en inscrivant un trait
qui cesse de s’écrire. L’accent se déplace
de la surface au bord. J’écris un trou, un vide qui
interrompt le trait :
C’est l’énonciation. Cette coupure correspond à l’écart
qui, dans le graphe de Lacan, sépare la ligne du haut de
la ligne du bas. Lors d’une première énonciation,
les deux sens sont confondus dans « l’inconscient ».
A l’analyse, c'est-à-dire à l’énonciation
deuxième, la deuxième ligne se distingue de la première.
Sur ce pétale de mon trèfle il n’y avait qu’un
trait ; la coupure le scinde en deux. Je sors de « mon propre
inconscient » pour en faire part à un autre. Je pourrais
tout aussi bien formuler : en « en » faisant part à quelqu'un
d’autre, je crée cela, qui vient à la conscience
par la vertu de la parole, je le crée après-coup
comme « ayant été inconscient ». Mais
rien ne me dit que c’était ça. Après
tout, je le crée peut-être de toutes pièces.
Eh bien peu importe, puisque c’est ainsi que ça me
vient : Il est vrai que ça se formule ainsi. Ce n’est
peut-être pas la réalité, mais c’est
la vérité.
C’est une raison supplémentaire pour ne pas parler à la
place de l’autre, ne pas interpréter à sa place.
Je peux savoir « ce qui me vient » lorsque je m’entends
parler. Je ne peux pas savoir ce qui vient à l’autre,
sauf s’il en parle.
C’est le trouage de la pulsion de mort, dont on peut entendre les résonances
dans les formules latentes du rêve : « tu es (tuer) mon fils…tu
es une fille…tu es un père…tu es un analyste ». Ça
tue surtout le réel insupportable. Mais ça ouvre dans la surface
un orifice qui va faire entendre le double sens. La ligne est coupée
en deux, comme dans le graphe de Lacan. L’inconscient devient, comme
le conscient d’ailleurs, ce qui passe d’un sujet à un autre
via le langage ; dans son champ, il s’agit ici non plus de la lettre,
mais du dire, qui fait événement au sens où il remodèle
l’écriture.
Mais qu'est-ce qui passe d’un sujet à un autre ? Pas le signifié,
bien sûr puisqu’il est de l’ordre des deux dimensions de
l’imaginaire. Ce qui passe, c’est le signifiant. Et, dans le cadre
analytique, où l’attention flottante de l’analyste accueille
les associations libres de l’analysant, le signifiant de l’énonciation
est (censé être) le même que celui de l’écoute.
Il y a identification du signifiant. Rien à voir avec l’identification
moïque dénoncée avec raison par Lacan. Celle-ci est affaire
de surface . Je parle de l’identification des signifiants, c'est-à-dire
des bords. Identification c'est-à-dire : à condition de s’en
tenir à la seule dimension linéaire du son, en faisant abstraction
des surfaces imaginaires du signifié et de la signification, alors et
alors seulement, ce qui est entendu est la même chose que ce qui est
dit.
L’identification du signifiant consiste à identifier chaque signifiant.
Dans « tu es mon fils », la phrase à la fois identifie et
sépare. Le mot « tu » n’est pas le mot « fils ».
Pour identifier, il faut d’abord reconnaître la différence,
sans quoi, il n’y a rien à identifier. Poser x = x, c’est
poser deux x différents que le signe « égale » identifie.
Comment le savoir, si cette identification a eu lieu ? Par une formation de
l’inconscient de l’analyste, qui aura été produite
par cette identification.
Je l’écris comme l’identification des traits d’un
trèfle à un autre trèfle, d’une formation de l’inconscient
de l’analysant à une formation de l’inconscient de l’analyste.
J’écris ainsi l’ouverture emblématique de mon rêve
; j’acris le savoir qui n’est dit mais qui est contenu dans le
dialogue manifeste :
Pour continuer
la correspondance avec le graphe de Lacan, ceci pourrait être le développement de la ligne m?i(a),
ou d? $ ? a , cette dernière étant médiane
entre les lignes supérieures et inférieures. Mais
il faut se garder des correspondances trop terme à terme.
D’un schéma à l’autre, comme je l’ai
dit, la logique n’est pas la même.
On remarquera que la figure ci-dessus écrit deux trèfles
de sens inverse, un lévo-droit et un dextro-gauche. Raboutés,
ils construisent un ensemble qui tient. Ils sont l’un la
figure renversée de l’autre (basculée de bas
en haut sans sortir du champ à deux dimensions de la page).
On remarque aussi que je n’ai mis en continuité qu’un
seul pétale du trèfle. Au passage, cette trouure
de leur différence produit un effet de signifié (vert)
doublé de son effet de signification (rouge). C’est
le long du signifiant entendu que se déploie un arc de surface
imaginaire qu’on pourrait qualifier de la formule bien connue
: « vous voyez ce que je veux dire ». Quand on le dit,
c’est que justement on ne voit pas vraiment, car on voit
un côté et pas l’autre, sans compter les bouts
de surface jaune, qui, comme reste de cette découpe, rappellent
le discordantiel de l’affaire : « ce n’est pas
moi, ce n’est que mon image ». Ici, cette figure renversée
est l’homologue d’une image dans un miroir vertical,
qui inverse haut et bas et droite et gauche, mais pas devant et
derrière.
Cette discordance essentielle ne doit pas faire oublier l’identification
du signifiant : c’est le même trait, qui fait tout
le tour de la figure. Nous compliquons le trèfle, mais nous
ne passons pas encore au nœud borroméen, malgré les
six croisements obtenus (le nœud borroméen a six croisements
aussi, mais pas agencés de la même façon).
On pourrait se demander ce que donnerait une mise en continuité de
deux, ou de tous les pétales d’un trèfle. Mais
pour cela il faut d’abord se repérer dans les modes
d’écriture.
Comme pour le nœud borroméen, il existe quatre façons
d’écrire le trèfle, et chacune d’entre
elle peut de mettre en rapport avec les trois autres par trois
opérations différentes :
Les trèfles de même sens (du point de vue de la gyrie)
se lisent sur les deux diagonales tandis que les trèfles
de sens contraire se lisent sur les bords horizontaux et verticaux.
Je dis « trèfles de sens contraire » car il
faut distinguer trèfle droit et gauche (ci-dessus : les « droits » à gauche
et les « gauches » à droite) repérés
grâce à l’orientation de la feuille qui longe
l’axe des x, de trèfle lévogyre et dextrogyre.
Ces derniers se différencient par l’agencement d’ensemble
des pétales, tels qu’ils donnent une impression de
rotation autour du centre. Mais ça ne tourne pas plus à droite
qu’à gauche : ceci est un repérage purement
arbitraire. Je conserve les appellations « lévogyre
et dextrogyre » par commodité et respect de la tradition,
en sachant que ça note une différence de sens de
rotation mais pas une rotation vers la droite ou vers la gauche.
Toujours comme pour le nœud borroméen, ces trois opérations
correspondent à trois points de vue sur un objet trèfle
dans un miroir vertical :
- le miroir
dit objectif, parce que le sujet se trouve derrière
l’objet par rapport au miroir. Il voit donc le dessous du
trèfle et dans le miroir, il voit le dessus. ce sujet est
passif car c’est le miroir, l’Autre, qui fait tout
le travail.
- Le miroir dit antérieur car le sujet se trouve entre l’objet
trèfle et le miroir. Il doit se retourner pour voir en deux
temps, d’une part le trèfle d’autre part son
image. C’est pourquoi il est actif.
- Le miroir dit subjectif, dans lequel le sujet est identifié à l’objet
trèfle. Le sujet s’imagine identifié à son
image. Il est donc réflexif. Cette opération décrit
aussi, non seulement le retournement d’un trèfle le
long d’un axe horizontal (x) et mais encore le renversement
d’un trèfle autour d’un point fixe, c'est-à-dire
sa rotation d’un demi cercle dans le plan.
Une quatrième opération fait office d’élément
neutre : le retournement le long de l’axe des (y). Le transformé du
trèfle par un tel retournement s’écrit exactement
comme le trèfle initial.
Comme on le
voit, cette topologie nous ramène à la
grammaire par les trois modes du verbe, et aux trois temps de la
pulsion freudienne (« Les pulsions et leur destins »,
1915).
La mise en continuité de l’objet trèfle et
de son image grâce à une trouure d’un seul pétale
donne toujours un nœud à six croisements, à un
seul fil : un double trèfle.
Nous en arrivons à présent à examiner ce qui
se passe lorsqu’on met en continuité les trois pétales
de chaque trèfle.
La mise en continuité des trois pétales du trèfle
deux à deux donne :
- trois ronds
libres entre l’objet et son image aux deux
miroirs « objectifs », au passif et à l’actif
(trèfles de sens contraire)
- trois ronds enlacés entre l’objet et son image au
miroir « subjectif » (trèfles de même
sens).
Ces mises en continuité ne donnent des résultats
différents pour le trèfle que lorsque la gyrie (lévogyre
ou dextrogyre) est semblable ou différente. La chiralité (droite
ou gauche) n’intervient pas dans cette opération.
La question est posée de savoir si ces identifications par
mises continuité d’un trèfle et de son image
décrit précisément ce qu’il en est de
l’énonciation d’une formation de l’inconscient
(« objet trèfle ») et de son écoute par
l’analyste (« image du trèfle dans le miroir »ou « son
transformé par retournement, renversement »). Si on
en accepte l’hypothèse, alors, le premier cas aboutit à un échec
du transfert (les trois ronds libres), tandis que le second accrédite
l’idée d’un transfert trop solidement accroché dans
les résistances.
Le raboutage
de deux trèfles de même sens produit
un triple enlacement : l’amour monstre
Nous avons
tout simplement triplé du graphe de Lacan. Chaque
trait formant un rond se trouve coupé en deux par les deux
autres. Ainsi chaque représentation de mot prend place dans
deux énonciations différentes, selon deux points
de vue différents, celui du père, et celui du fils.
Il y a à la fois identification et reconnaissance mutuelle.
Nous sommes passés d’un seul trait représentant
une seule ficelle, à six traits représentant trois
ronds de ficelles distincts. Ces trois ronds sont triplement enlacés
: chacun emprunte le trou des deux autres, contrairement au nœud
borroméen où aucun rond n’emprunte le trou
d’aucun autre. Ceci représente l’analyse de
mon rêve. Dans celui-ci en effet, rien ne sort, et personne
ne parle, c’est donc la même ficelle représentée
par le même trait qui met en relation le « père » (mon
analysant) avec le « fils » (au réveil, son
analyste). A l’analyse au contraire, la parole dissocie les
points de vue et organise les différences dans un enlacement
qui indique un certain mode de rapport transférentiel, tel
qu’il est parlé du point de vue de l’analyste.
Dans ce point de vue, la liaison est très forte ; même
en cas de rupture de l’un des ronds, les deux autres tiennent
encore.
Cette liaison, analogue à celle des anneaux olympiques,
est d’une solidité, voire d’une rigidité à toute épreuve.
Si on coupe un rond, quel qu’il soit, les deux autres tiennent
ensemble de toutes façons.
Dans « Les non-dupes errent », Lacan évoque
le nœud olympique comme un modèle de la névrose,
en ajoutant : les névrosés sont increvables. Quand
il leur arrive une guigne ils s’en sortent toujours : quand
on coupe un rond, les autres tiennent toujours ensemble. Mais son
nœud olympique à lui est une chaîne qui ne revient
pas sur elle-même comme dans mon triple enlacement, qui lui,
est encore plus solide.
Compte tenu de ce que nous allons découvrir à présent
de la mise en continuité de deux trèfles de sens
contraire, je poserais l’hypothèse de ce que la mise
en continuité de deux trèfles de même sens,
c’est l’amour. Mais un amour monstre, un amour dévorant.
Puisqu’en parlant d’amour, on parle d’érotique,
dans le triple enlacement, le phallus qu’est la consistance
de chaque rond, la ficelle, pénètre dans tous les
trous. Il ne laisse aucun trou vide pour permettre une quelconque
respiration. Cela pourrait faire penser aux montages érotiques
de Sade, et donc à la perversion. .
Le raboutage
de deux trèfles de sens contraire produit
un dénouage : la haine
Autre modalité transférentielle, si j’avais
rabouté deux trèfles de même sens, deux lévos
par exemple, l’un droit (avec le pétale aligné sur
l’axe de x à droite) et l’autre gauche, j’aurais
obtenu non pas un triple enlacement de trois ronds différents
comme ci-dessus, mais un dénouage :
Ç
a ne se produit pas dans le cas que le rêve appelait de son
souhait, ou alors il faut dire que ça produit cette espèce
de dénouement, qui, en littérature ou au cinéma,
se conjugue avec la fin du drame. Ce rêve était l’accomplissement
du désir que cette cure aboutisse... par l’effet naïvement
posé de ce « non » à une demande enfin
formulée. Pour le dire encore plus explicitement : j’avais
le désir que cette demande se formule, de la part de mon
analysant, cette demande explicitant son désir à mon égard.
Pour cela il avait fallu que mon rêve le transforme en femme.
Or la transformation en femme, imaginairement suppose la castration.
Sans le dire explicitement, c’est ce que fait mon rêve.
Mon analysant me laisse sa place de père et cette place,
je l’occupe en jouant en effet le rôle du père,
qui m’est rappelé à mi-parcours par le rencontre
avec la mère de ma fille. Puis je dis non, ce qui serait
de l’ordre de la castration symbolique. Mais à quel
prix ! Au prix d’une castration imaginaire qui dans le rêve
vaut pour réelle. Ne supportant pas l’idée
d’un désir homosexuel de la part de mon analysant,
pour mener à bien la mission qu’il m’a confiée,
de jalonner son parcours d’analysant, je le transforme en
femme.
S’il l’a senti, il n’est pas étonnant
qu’il ait pris la fuite.
Mais je ne fais ici que spéculation : de lui, je ne peux
rien dire. De moi, j’aurais pu dire aussi que, si j’ai
senti un désir homosexuel de sa part, je n’ai pu que
le traduire en termes hétérosexuels, ce qui supposait
de ma part aussi une castration imaginaire. On peut bien entendre
la rêve dans ses deux sens en effet, car passant d’une
configuration où « tu es mon fils » «répond à tu
es mon père », j’en arrive à celle où,
au « je suis une femme » = « on va boire un pot » » répond
mon « je ne peux être un homme pour toi car je suis
un père = « non ».
Et, en faisant un petit pas de plus : si, pour moi, il est en place
de père, il m’est impossible d’accomplir ma
fonction. Je ne peux que souhaiter prendre sa place, et donc l’évincer
comme phallus.
Mais ce n’est qu’un rêve qui tente de rendre
conforme à mon souhait, c'est-à-dire passables, les
impasses auxquelles je me trouvais confronté sans le savoir
alors. Le dénouage a en quelque sorte renvoyé chacun à son
propre délire, à son propre rond de ficelle, que
je ne peux ici tenter de nouer autrement que par le travail théorique,
destiné à mes collègues, et l’appel
lancé que représente ce travail, destiné à mon
analysant. Il s’avère en effet que je n’ai aucun
autre moyen de le contacter. L’adresse, dans une énonciation,
de ce travail, est la seule manière de tenter à nouveau
un nouage, qui ne soit ni enlacement, ni délire.
Un dénouement, ce n’est pas un dénouage, c’est
un nœud borroméen : lui seul peut prétendre
au titre de nouage, contre le trèfle et contre l’enlacement.
Il se trouve que mon analysant m’avait raconté la
haine féroce dont sa mère l’avait poursuivi.
Le récit qu’il en a fait en analyse a abouti à ce
qu’il dénoue le lien à ses parents : il a pris
la décision de ne plus jamais les rencontrer.
Je fais l’hypothèse que le dénouage de la relation
analytique reproduit en partie ce dénouage familial. Mais
ce n’est sûrement qu’un apport latéral
par rapport à ce qui pour moi, représente l’acoupure
fondamentale, au niveau du désir homosexuel qui nous liait
sans que ce soit dit.
Autrement dit
un arrêt du transfert et de la cure. Dans
le raboutage ci-dessus des deux trèfles de sens contraire,
on lit très bien la disparition de l’alternance des
dessus-dessous dans les croisements. Le même trait passe
deux fois dessus puis deux fois dessous. Si vous repérez
cette configuration sur le trait bleu, vous constatez en lui redonnant
imaginairement son statut de rond de ficelle, qu’il n’est
plus retenu par rien au sein de l’écheveau central.
On peut le glisser hors de la mêlée, ce qui rend également
leur liberté aux ronds vert et rouge, que l’on voit
alors simplement posés l’un sur l’autre. L’écriture
des croisements ne tient donc pas : ce ne sont plus des coupures,
puisque chaque rond peut être écrit dans son intégrité non
coupée par les autres. C’est pourquoi je vines de
parler de l’acoupure, dans lequel l’apostrophe et le « a » privatif
annule dans l’écriture ce qui pourtant s’entend
de la même façon dans l’énonciation.
La liaison métonymique entre « tu » et « mon
fils » ou « mon père » est interrompue.
La phrase « tu es mon père » ne tient pas plus
debout que la phrase « tu es mon fils ».
Je me demande si nous ne pourrions pas lire dans cette écriture
une formule de la forclusion du Nom-du-Père. Le même
trèfle, c'est-à-dire ici, deux trèfles tournant
dans le même sens, nous ramène au même impossible
que la bande de Mœbius homogène, dont les trois torsions
sont de même sens : impossible de construire un sens, car
rien ne tient. Rien ne fait tenir ensemble le sujet, le verbe,
et le complément. Or la bande de Mœbius homogène
n’est autre que l’écriture d’un trèfle
muni de sa surface d’empan. Autrement dit, deux trèfles
de même sens qui se combinent ne produisent que trois ronds
séparés, comme trois trèfles sans croisements.
De même, un trèfle seul est un seul rond, dont les
croisements écrivent un semblant de sens.
Ainsi le délire de Schreber serait une tentative de renouer
en trèfle l’un de ces ronds solitaires. L’humanité est
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