| Richard
Abibon
Psychanalyste - Topologue
MA
CHINE SYMBOLIQUE
Rêve
:
Je suis sous la roue d’un train. La roue droite. Je me tiens
par la main droite à quelque chose sous le train, à l’intérieur
des roues, tandis que mon corps traîne à l’extérieur.
Le tranchant de la roue est donc directement sur l’aisselle
: si je lâche, j’ai le bras instantanément coupé.
Je me réveille avec une migraine ophtalmique violente à l’œil
droit. Je reste éveillé avec cette douleur un grand
moment. Jusqu’à ce que je me rende compte que ce rêve
me rappelle ma douleur à l’épaule. Or, je n’avais
pas mal à l’épaule seulement à l’œil.
A cet instant ma migraine cesse et la douleur à l’épaule
réapparaît !
J’en suis sidéré. S’en suit un considérable
remaniement de ma théorie qui dure presque toute la nuit.
Je me rendors, et en un instant, me semble-t-il, je rêve
aussitôt ceci :
Un type me plante un couteau dans le cœur.
Je me réveille aussitôt.
Je pense alors que la veille lors de ma soirée d’anniversaire,
j’ai raconté l’histoire de Madeleine et de Jean,
d’Alphonse ALLAIS ; elle se termine par ceci : Jean plantant
un couteau dans Madeleine. Curieux retournement : c’est comme
si j’étais identifié à Madeleine. Par
contre le pense que le cœur est à gauche. Curieux rééquilibrage,
si on peut en parler ainsi, sachant que j’ai le côté droit
mutilé depuis deux mois : entorse à la cheville droite
(chute de trottoir) et tendinite à l’épaule
(chute de ski), droite également.
Je repars dans mes élaborations théoriques, sans
me lever pour me mettre à l’ordinateur, car je voudrais
bien dormir. Nous avons demain une rude journée en perspective
: je suis en Chine, dans la province tibétaine du Ganzou,
et notre petit groupe d’analystes a prévu l’ascension
d’un 4000m, quelque part au-dessus du monastère de
Labrang. Et je finis par m’endormir. Oh, pas tout de suite
! Vers les six heures et demie du matin, c'est-à-dire une
demi-heure avant le « morning call » de l’hôtel.
Et je rêve encore ceci :
Je
suis avec une bande de loubards que j’aime bien, quoiqu’ils
soient à la limite de la dangerosité. Mais je sais
que je les fréquente, sans en être vraiment. Je les
aime bien, avec quelque part peut-être un petit frisson d’encanaillerie.
Nous sommes dans une sorte de bar, boîte de nuit. Il y a
beaucoup de monde diversement entassé dans les coins et
les recoins, sur les divers niveaux d’un plancher tourmenté.
Puis, je donne mon vélo à réparer à un
vieux type à moustache qui tient une échoppe tout
autant encombrée, mais cette fois, d’outils et de
pièces détachées. Mon vélo est un solide
engin de type hollandais, lourd et confortable, mais rouge, à ce
qu’il me semble (les vélos hollandais sont noirs pour
la plupart). Cette échoppe se trouve à côté de
la boîte de nuit, peut-être même qu’elle
en fait partie. Lorsque je reviens chercher mon vélo, il
me rend un deltaplane, c’est le mot qui, au moment du récit
du rêve, me vient à la place du mot oublié dont
on sert habituellement pour désigner un vélo à deux
places. Du coup ce nom me revient : tandem. C’est toujours
un vélo hollandais rouge, mais muni de bizarres systèmes
de freinage et de changement de vitesse. Bref, son cadre comporte
des excroissances noires que je n’arrive pas à décrire.
La note est salée. Je me le dis intérieurement mais
je paye sans protester. Je sors de l’atelier, et là je
me ravise aussitôt : pourquoi est-ce que j’accepterais
de payer une telle somme alors qu’il ne m’a pas rendu
mon vélo intact, il en a rajouté –j’ai
envie de dire : une couche – ce que je ne lui ai jamais demandé?
Normalement quand on a accepté de payer il n’y a pas à revenir
là-dessus, mais j’ai envie d’y revenir ; peut-être
pourrais-je récupérer mon argent?
Morning call : je ne saurais jamais la suite.
Ceci fait allusion à une petite péripétie
de mon séjour en Chine. Notre petit groupe (9 analystes,
venu pour le colloque de Chengdu en avril 2004, plus ma fille)
avait demandé à l’agence de voyages un guide
pour effectuer une marche dans les montagnes autour du monastère
de Labrang (2920m d’altitude). Nous devions marcher quatre
jours en une grande boucle, en couchant sous des yourtes. Au final,
nous découvrons qu’il n’y a pas de grande boucle,
mais une petite chaque jour à partir d’un succédané de
yourte qui n’est qu’une tente en toile laissant passer
le vent glacial de la montagne. De surcroît, celle-ci n’est
qu’à 4kms de l’hôtel. Rien à voir
avec la chaude yourte de feutre munie d’un brasero que pratiquent
les nomades de Mongolie et de Kirghizie. Il se trouve que c’est
moi qui ai pris la tête d’un petit mouvement de rébellion
contre l’agence de voyage, d’autant qu’après
la descente d’un premier sommet à 3500m, ma fille
et une autre personne de notre groupe souffraient d’une migraine
abominable due au mal des montagnes. Moi aussi, mais de manière
moins aigüe. Les autres membres du groupe étaient prêts à accepter
les conditions qu’on nous faisait, et j’ai du batailler
un peu pour mettre tout le monde d’accord sur ce fait que
ce qu’on nous proposait n’était pas ce que nous
avions demandé : donc exactement cette configuration qui
réapparaît dans le rêve sous la forme du tandem.
Le réparateur n’a pas fait ce que je lui demandais.
Finalement, l’agence n’avait fait aucune difficulté pour
nous rapatrier à l’hôtel et boucler nos marches à partir
de celui-ci.
C’est donc à l’hôtel que j’ai passé la
nuit que je viens de décrire, avec cette succession d’insomnies
et de trois rêves, suite à l’ascension de ce
premier sommet à 3500m.
Il n’est pas facile d’assumer une position de contestation,
surtout au sein d’un groupe d’amis. Ceci a constitué pour
moi ce que Lacan aurait appelé : « un Réel »,
c'est-à-dire quelque chose qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.
A cela s’est ajouté la douleur migraineuse, pour moi
et surtout pour ma fille : je souffrais plus de la voir ainsi que
de ma propre souffrance.
La douleur : voilà un Réel, autrement plus insaisissable,
spécialement lorsqu’on ne sait pas d’où elle
vient. Mettre un nom dessus, tel que « mal de montagnes », ça
ne suffit pas. Bien sûr, nous ne pouvions dire autre chose.
La coïncidence du même mal chez plusieurs personnes
ayant été soumises aux mêmes conditions plaide
en ce sens. Nous avions pratiqué un dénivelé de
600 m dans la journée : il s’agit d’une différence
de pression atmosphérique que l’organisme mal préparé des
gens de plaine que nous sommes n’arrive pas à gérer.
Y’a pas photo : c’est un mal d’origine organique,
et il n’y a pas à épiloguer.
Pourtant, si ce que je viens de dire constituait une « écriture » du
réel de la douleur – qui reste malgré tout
un Réel – pourquoi ces rêves successifs? Pourquoi
cet accent mis par mon rêve sur un conflit commercial, alors
qu’il aurait dû se présenter comme un conflit
avec la montagne, voire, comme un conflit avec mes amis, plus difficile à assumer
qu’un conflit avec une agence de voyages qui ne m’est
rien? Enfin pourquoi ce train d’un côté, ce
tandem de l’autre, cet assassinat au milieu? Pourquoi, alors
que je souffrais moi-même d’une migraine à peu
près supportable à la fin de notre descente, pourquoi
celle-ci devient-elle à son tour une migraine ophtalmique
insupportable à la suite du rêve? Enfin, pourquoi
l’analyse du rêve opère-t-elle ce tour de passe-passe étrange
de faire glisser la douleur de l’œil droit à l’épaule
droite ?
Voilà qui mérite un examen plus complet, m’obligeant à remonter à beaucoup
plus loin dans le temps. Je viens d’explorer ce que Freud
appelait les restes diurnes, ce que Lacan aurait appelé tuché,
c'est-à-dire rencontre d’un Réel : ce qui dans
la journée de la veille n’a pu être saisi par
une parole. Ce que je ne peux pas dire, je l’écris
: le rêve en donne une écriture. Mais celle-ci s’inscrit
sur les écritures déjà présentes dans
la mémoire consciente et inconsciente. C’est ce qu’il
nous faut à présent explorer.
Ma Chine
Un
jour mon ami Michel Guibal reçoit une demande d’analyse
pas banale. Elle émane d’un chinois fraîchement
débarqué à Paris, et parlant à peine
le français. Un autre l’aurait renvoyé à un
psychanalyste parlant chinois, mais y en a-t-il à Paris
? Un autre l’aurait renvoyé de toute façon,
car comment opérer l’analyse de quelqu'un qu’on
ne comprend pas ? Mais Michel Guibal est un analyste. Comme Socrate,
il ne fait pas profession de savoir. Comme tout analyste, il ne
sait au contraire qu’une chose, à la suite de son
analyse personnelle, c’est qu’il ne peut rien savoir
de l’autre. Et qu’il ne s’agit pas non plus de
le comprendre. Freud l’avait dit, et Lacan avait enfoncé le
clou : « gardez-vous de comprendre trop vite ! ». Donc
l’analyse se déroule… l’analysant parle
chinois et le peu de français qu’il connaît,
puis de plus en plus de français au fur et à mesure
que sa plongée dans le bain linguistique français
produit ses effets.
Au bout de quelques années, l’analyse se termine et
notre chinois rentre dans son pays.
Bien des années plus tard, il fait réapparition depuis
la Chine, où Huo Datong, car c’est lui, est devenu
le premier psychanalyste chinois. Il a des élèves
et il sollicite son ancien analyste afin de ne pas être le
seul à assumer la tâche de les former. A son tour,
Michel Guibal fait appel à d’autres, dont votre serviteur.
En 2002 un premier colloque se tient à Chengdu, capitale
du Sichuan, d’où Huo Datong est originaire et où il
s’est installé psychanalyste, en plus des cours qu’il
donne à l’université de la ville.
A cette occasion je fais donc la connaissance de Huo Datong ; celui-ci
m’invite à venir travailler avec lui et ses élèves
pendant 15 jours, ultérieurement. Il m’invite également à intervenir
au prochain colloque qui doit de tenir en 2004. C’est du
moins ce qui reste inscrit dans ma mémoire. La session de
travail de 15 jours en solitaire sera reportée d’un
an pour cause de SARS. Par contre le colloque se tient à la
date prévue…
Pendant ce temps là Huo Datong écrit un article au
titre inspiré, paraphrasant « l’inconscient
est structuré comme un langage », de Lacan : « L’inconscient
est structuré comme un caractère chinois ».
Lacan s’est intéressé toute sa vie au chinois
et à son mode particulier d’écriture, dont
la plus grande partie est coupée du sonore, au contraire
de nos écritures occidentales qui ne sont que transcription
de sons. L’écriture chinoise inscrit des représentations
de choses. Ce n’est pas pour rien que Freud, déjà,
comparait les représentations inconscientes aux hiéroglyphes
et aux caractères chinois.
Tel est l’enjeu de la Chine pour la psychanalyse.
Ce pourquoi j’étudie profondément cet article
et je publie une « Réponse à Huo Datong » dans
laquelle je reprends et prolonge ses propositions. Un séjour
de Huo Datong à Paris nous permet deux fructueuses journées
de travail.
En septembre 2003, je reçois le programme du colloque. Je
constate avec surprise que mon nom n’est pas parmi les intervenants.
A la place sont inscrits des gens dont je n’ai jamais entendu
dire (à une ou deux exceptions près) qu’ils
aient eu le moindre intérêt pour la Chine auparavant.
Je le prends très mal. J’en parle aussitôt à Michel
Guibal. Il me semblait qu’il était présent
lors de l’invitation de Huo Datong, et qu’il approuvait
cette invitation. Il ne se souvient de rien. J’écris
aussitôt par mél à Huo Datong ; il me répond
qu’il est désolé mais que c’est l’« Inter-associatif
européen de psychanalyse » qui organise ce colloque
dans le but d’admettre le groupe de Chengdu parmi ses membres
: il faut donc faire parler des gens de cette institution, dont
je ne fais pas partie. Mais il m’invite cordialement à venir
assister au colloque et confirme son invitation à parler
seul avec son groupe pendant 15 jours au mois de juillet.
Ma première réaction avait été de ne
plus aller en Chine. J’étais bêtement vexé.
Mais je peux comprendre que le groupe de Chengdu, isolé en
Chine, ressent le besoin de soutiens étrangers. Dans l’esprit
de Huo Datong, il me semble, ce soutien ne peut pas se contenter
de se porter sur la formation des analystes, il doit aussi être
politique. En Chine, on ne sait jamais quelles peuvent être
les réactions des autorités à une pratique
pour l’instant nouvelle, et dont l’aspect subversif
n’est pas toujours évident au premier abord.
L’enjeu n’est plus seulement la question psychanalytique
de l’articulation des représentations de choses et
des représentations de mots, le rébus freudien du
rêve que l’on retrouve dans le caractère chinois.
L’enjeu est politique, et des deux côtés. De
nombreuses associations d’analystes se sont entre-temps lancées
dans l’aventure chinoise. Il s’agit d’étendre
son influence, d’être parmi ceux qui auront introduit
la psychanalyse en Chine.
Je modère donc mon premier mouvement. Ces questions ne sont
pas les miennes, mais je conçois qu’elles existent.
Je ravale ma vexation et décide d’aller malgré tout
au colloque en simple auditeur. En lot de consolation, on m’octroie
la présidence d’une des huit demi-journées
de travail, ce dont je n’ai rien à faire.
En mars 2004, je vais faire du ski pendant une semaine. Je trouve
le moyen de faire une rude chute sur l’épaule droite.
J’ai très mal. On ne décèle rien aux
radios. Je vois trois toubibs différents qui rendent des
diagnostics légèrement différents mais qui,
au fond, reviennent au même pour moi : inflammation, légère
lésion des tendons des rotateurs de l’épaule,
il n’y a rien à faire, sauf, pour les uns de la kiné,
pour les autres le repos absolu. Ce sera long, et en attendant
on calme la douleur avec des médicaments. L’un des
médecins consultés évoque l’éventualité d’une
opération…
Ç
a ne m’enchante pas.
Là-dessus, je fais le rêve suivant :
J’assiste à un meeting aérien. Mais ce sont
des avions de ligne qui font des acrobaties. J’en vois un
rouge et blanc, très élégant, biréacteur
, faire lourdement loopings et vrilles , de plus en plus bas..
va-t-il s’écraser ? Non, finalement. Un quadriréacteur
maintenant, encore plus lourd, faisant ses acrobaties encore plus
lentement et de plus en plus bas. Et enfin, un avion pratiquement
sans ailes, ressemblant à un half-track. Il fait lui aussi
ses loopings de plus en plus bas, et finalement il part dans un
vrille descendante. Il se rattrape au dernier moment pour réussir à atterrir
au lieu de s’écraser, mais il atterrit… dans
la cour de la station service.
On en est à une semaine de mon départ pour le colloque
de Chengdu. Je vais donc prendre un de ces avions. Je n’ai
qu’à moitié envie d’y aller : d’où le
half-track. Et d’où, à mon avis, l’explication
des symptômes physiques qui sont les miens depuis 3 semaines.
Depuis ma chute à ski, j’ai très mal la nuit, à l’épaule
droite. Et comme si ça ne suffisait pas, le samedi précédent,
je me suis fait une entorse au pied droit, soit, du même
côté que l’épaule. Tout mon côté droit
est « mutilé » : je suis un half-track. Ce Samedi,
un ami venait de m’apprendre que le livre que nous avions écrit
collectivement à quelques uns autour de la question « Chine
et psychanalyse », ce livre avait été présenté au
salon du livre, devant la télé chinoise et le public
présent, avec la participation du sinologue dont nous avions étudié les
travaux, François Julien… mais l’organisation
de cette manifestation n’avait invité aucun d’entre
nous. Mieux, il avait, paraît-il été question
de l’article de « Paris-Match » sur la psychanalyse
en Chine, dans lequel il y a, à la fois, la photo de groupe
que nous avions fait à Chengdu lors du premier colloque
(je suis donc sur cette photo), il y a deux ans, et annonce du
colloque de cette année à .. Xi’an. Il y a
un colloque cette année à Xi’an, mais ce n’est
pas le notre.
Par contre je retourne au colloque de Chengdu, où, contrairement au
précédent, je ne parlerai pas… Voyez : ils m’ont
coupé les ailes. Entre un avion de ligne et un half-track, la différence,
c’est ça.
Voilà, c’est une bête histoire de narcissisme atteint par
des circonstances extérieures, qui font que je n’ai qu’à moitié envie
d’y aller. Alors on dirait qu’il faut que j’en rajoute, comme
pour m’empêcher d’y aller sous des prétextes d’indisposition
physique. Ça s’appelle se mettre des bâtons dans les roues,
ce qui est au principe de toute névrose. Je ne vais pas pouvoir aller
faire mes acrobaties verbales devant le public qui convient. Bien sûr
je vais y aller quand même, en pestant en plus contre moi-même
d’avoir un tel narcissisme qui préfère se mutiler plutôt
que de faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Enfin, dernier élément d’interprétation : certes
je vais avoir à prendre l’avion, et ça suffirait à expliquer
les avions de mon rêve. Mais ce n’est pas la première fois
que je rêve d’avions et leur forme phallique ne fait plus l’ombre
d’un doute pour moi. Autrement dit, je ressens cet épisode chinois
comme suit : on m’a coupé la parole, c’est comme me couper
les ailes, et c’est comme une castration.
Mais encore, pourquoi cet atterrissage dans une station service ? Il se trouve
qu’à mon cours de chinois, nous travaillons depuis deux semaines
sur un texte qui s’intitule : « yi si » (prononcer hi-seuh),
ce qui veut dire, je vous le donne en mille : « le sens ». Je suis
donc à la station des sens, puisque ce texte parcours tous les sens
que peut prendre « yi si » selon les contextes, notamment le sens
d’« intérêt ». Ça m’a fait prendre
conscience, en retour du chinois sur le français, que le sens, c’est
l’intérêt, autrement dit, l’investissement libidinal.
Autrement dit encore, que même dans la langue la plus éloignée
de la notre, on retrouve la trouvaille fondamentale de Lacan : ces histoires
de pulsion, chez Freud, ce n’est que de la grammaire et du lexique. C’est
de la lettre et du signifiant.
Du fait cette double non-invitation (je ne parle plus à Chengdu, on
a oublié de m’inviter au salon du livre) mon voyage à Chengdu
a perdu la moitié de son intérêt, la moitié de son
sens. Je vais quand même y atterrir sans dommage, mais ça c’est
pour démentir, que, des dommages, je m’en suis fait moi-même,
de façon à garder la maîtrise : ce n’est pas les
autres qui m’ont fait du mal, je m’en charge très bien moi-même.
Ce n’est pas les autres qui me font subir cette castration, c’est
moi tout seul.
Je
m’envole pour le colloque. Je suis surpris de me trouver
heureux de retrouver Pékin et ses étranges gratte-ciels,
d’un style tout à fait particulier. On dit parfois
qu’aujourd’hui, toutes les grandes villes se ressemblent.
Faux : les chinois ont su trouver un style d’architecture,
qui pour n’en pas moins sacrifier à la modernité,
proposent un style original inspiré des pagodes. Et il y
a aussi autre chose, beaucoup plus inventif, ne faisant référence
ni au passé chinois ni à l’actuel de l’occident
: un actuel de l’orient.
Au colloque, je m’ennuie ferme, car tous les intervenants,
sans dévier d’un mot, lisent scrupuleusement leur
papier au lieu de parler ; ça me pose question, sachant
que l’analyse est une pratique de l’énonciation
d’une parole aussi libérée que possible des
contraintes de l’écriture. Je conçois que les
jeunes analystes chinois, peut-être impressionnés
par cet auditoire d’analystes européens chevronnés,
s’en tiennent à leur écrit. J’ai plus
de mal à le comprendre des dits psychanalystes européens
chevronnés. Pendant les lectures, et puisque j’ai
lu les textes avant, je m’occupe avec mes cours de chinois.
Et puis au troisième jour j’essaie de faire part de
mon étonnement : « Quelle est la nécessité qui
pousse tous les intervenants à lire leur écrit ?
Nous les avons tous lus avant, ces écrits, pourquoi ne pas,
ici, se donner l’occasion de parler ? La psychanalyse n’est-elle
pas une pratique de l’énonciation et non de compilation
des énoncés ? ». Remue-ménage et tollé général
dans l’assemblée.
Certes, la psychanalyse en tant que pratique, c’est dans
le cabinet de l’analyste que ça se passe. Ce fut la
réponse spontanée de Huo Datong à mon intervention.
Il a raison. Toutefois, alors, qu’est-ce qu’un colloque
d’analystes ? L’enjeu est de taille et rejoint exactement
l’enjeu qui avait circulé entre nos deux articles.
Cet enjeu se résume d’une question : la psychanalyse
est-elle une science ?
Dans un colloque de scientifiques on tente de produire des énoncés
: quelque chose qui soit transmissible à tous, identique
pour tous, un savoir. Celui-ci porte sur un objet, détaché absolument
du sujet. Ce fut l’apport fondamental de Descartes à l’avancée
de la science en occident : séparer radicalement le sujet
de l’objet. La science porte sur les objets et pour cela
l’homme ne peut compter que sur lui-même. Pour le reste,
ce qui concerne le sujet et son salut – en termes du 17ème
siècle), autrement dit le sens de la vie, on peut se référer à Dieu
ou aux philosophes, ou au dieu des philosophes. On peut dire que
ce dieu-là, Descartes l’invente à la suite
d’une démarche rigoureuse, qui abouti à son
fameux, « je pense, donc je suis ». Et de garantie
de la vérité il n’y en a pas d’autre
qu’en un dieu supposé non-trompeur.
Wo xiang, re shui, (? ?, ? ?) même si je n’ai pas inventé l’eau
chaude. Cette parole chinoise, de mon cru, se prononce : ouo xiang,
je shui. Sauf que, si « wo xiang », signifie bien « je
pense », « re shui » signifie en revanche : l’eau
chaude.
On
avait réservé mon temps de présidence
des débats au dernier après-midi. Dés avant,
lors de la visite du magnifique temple du tigre, situé à une
demi-heure de marche de l’hôtel où se tenait
le colloque, je sentais monter une légère migraine.
Celle-ci s’est accentuée pendant l’exposé de
l’analyste chinois, Yan Helai, qui portait sur un cas d’analyse
par internet, ce qui pose un problème fondamental à la
psychanalyse. L’analyse se fonde sur l’énonciation
d’un sujet ai-je dit, et donc une analyse qui ne se ferait
que par écrit pose un problème. Le problème
quoi se pose lorsque des analystes réduisent des paroles à des écrits.
Le problème qui se pose à nous lorsque nous comparons
les écritures occidentales et l’écriture chinoise,
structurée comme un rébus, ainsi que le montrait
fort bien Yan Helai dans son exposé. Donc comme un rêve,
puisque Freud comparait déjà le texte du rêve à un
rébus, et au caractère chinois.
Néanmoins, on n’avait pas reçu cette parole
par laquelle j’essayais de poser la question fondamentale
du sujet de l’énonciation. Lorsqu’une parole
est rejetée, c’est comme si elle n’avait pas été dite.
Pour qu’un dire soit un événement, selon la
définition que Lacan donne du dire, il faut qu’il
soit entendu. Sinon autant parler à un mur. C’est
le sentiment que j’avais eu deux jours plutôt en essayant
de faire valoir la parole contre l’écriture. Ce mur
restait donc pour moi comme un Réel, un insaisissable. Et
voilà qu’un collègue chinois me mettait sous
le nez l’inconscient structuré comme un caractère
chinois. Cela posait une vraie question, dont j’ai l’impression
que le colloque n’avait pas encore pris la mesure dans sa
propre façon de travailler. Car les réactions souvent
scandalisées qui, au débat, firent écho au
propos de Yan Helai, m’apparaissaient d’aveuglément
quant à la pratique même qui avait été celle
du colloque jusque-là : l’écrit y avait largement
pris le pas sur la parole…sauf dans les interventions de
quelques analysants chinois, intervenant dans les débat
pour parler de leur propre analyse, de leur propre place… au
lieu d’interpréter les dires des autres, devenu des écrits
dans la façon dont ils étaient rapportés.
J’ai donc senti ma migraine se transformer peu à peu
en migraine ophtalmique sur l’œil gauche. En même
temps la douleur prenait de l’intensité. J’ai
dû faire des efforts terribles pour assumer mon rôle
de président jusqu’au bout ; je suis même parti
avant la dernière intervention, tellement j’étais à bout.
Je suis allé me coucher, ne pouvant même pas me relever
plus tard pour aller au banquet de clôture.
Il convient de rappeler ici le point d’où je suis
parti : une migraine ophtalmique de l’œil droit, faisant
suite à un rêve. C’est cette boucle rétroactive
qui me permet de formuler ceci : on m’avait retiré la
parole avant le colloque, et deux accidents successifs m’avait
coupé en deux, de la même façon qu’était
divisée ma motivation pour me déplacer en Chine.
J’avais réinterprété ces deux accidents
grâce au rêve des avions. J’insiste sur ce fait
qu’il s’agit d’une interprétation au sens
d’une création : face au Réel de la douleur,
elle même réponse (il s’agit ici d’une
hypothèse) à ce Réel d’une parole interdite,
l’inconscient propose une écriture de ce qui jusqu’alors
ne cessait pas de ne pas s’écrire. Ça ne veut
pas dire que c’était écrit et qu’il suffisait
de dévoiler l’écriture par la parole. Ça
veut dire que face à ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire,
dans le symptôme, puis dans le rêve ça cesse
de ne pas s’écrire. Et tant que ça ne se parle
pas, au sens où ça n’a pas pu être entendu, ça
ne cesse pas de s’écrire, ce qui est une bonne définition
du symptôme.
Donc je n’avais qu’à moitié envie d’aller
en Chine, telle avait été mon interprétation
de ces deux accidents, façon de donner une valeur symbolique,
via l’imaginaire, à une rencontre (une tuché),
qui n’en avait pas forcément auparavant. Mais peut-être.
Ces accidents, les ai-je provoqué pour trouver une écriture
au Réel de la suppression de la parole ? Ou ai-je réinterprété des
faits de hasard afin de les réintégrer à la
toile tressée de mes chaînes littérales ? Il
n’y a pas de réponse à cette question. Il faut
accepter de vivre avec cette absence de garantie.
Par contre une fois faite l’interprétation, elle fait
partie de mes chaînes associatives, il n’y a plus moyen
de faire sans elle. Ce que j’en formule à partir de
l’étude du seul cas que je connaisse, à savoir
moi-même, a une portée universelle, et c’est
celle qui amené Freud à fonder la psychanalyse :
ce que je ne peux pas dire, je l’écris, avec une formation
de l’inconscient : rêve, acte manqué, lapsus,
ou symptôme. J’ai eu le sentiment qu’une parole
m’a été retirée au colloque de Chengdu,
et ceci s’écrivait d’un double symptôme
handicapant la moitié droite de mon corps. A Chengdu, même
alors que je tenais cette place ersatz de président, cette
place qui consiste à ne pas prendre la parole, mais à la
donner, l’autre moitié de mon corps, la gauche, rejoignait
la droite dans son refus, non pas de la Chine, ni de la psychanalyse
en Chine, mais de ce colloque-là. D’autant que se
colloque là n’avait pas voulu entendre la parole que
j’énonçais sur le sujet de l’énonciation.
En descendant de la montagne, la différence des pressions
m’occasionne une migraine, non localisée à un œil
ou l’autre. Mais la souffrance de ma fille m’est insupportable.
C’est plutôt sa souffrance qui est pour moi un Réel.
C’est un insaisissable, je ne peux rien faire. Sauf peut-être,
ce truc idiot que j’ai déjà pu repérer
dans mon transfert à certains analysants : tenter de prendre
la souffrance de l’autre sur moi, comme si ça pouvait
l’atténuer.
Par quoi ce saisit-on de quelque chose, dans le genre humain qui
est celui des êtres parlants ? Par la parole. On symbolise,
on troue le Réel pour en faire une réalité manipulable.
Et la parole est un trait qui devient, si elle est entendue, le
même trait chez celui qui parle et chez celui qui l’entend
: ce qui s’appelle identification. Par exemple, la différence
des sexes, c’est un insaisissable ; pourquoi suis-je né garçon
plutôt que fille, ou inversement ? Il n’y a strictement
aucune réponse à cette question. L’imaginaire
de la castration côté masculin, de l’envie du
pénis côté féminin, sont des moyens
de s’en saisir en engendrant de la signification là où il
n’y en a pas. Et ça devient le symbole même
de toute création de signification. Le langage devient ainsi
fonction phallique.
Sous le train de mon rêve je risque de perdre un membre.
Le bras. Le membre qui porte le signe, le symptôme de ce
que j’ai interprété comme le lieu d’une
parole refusée. Une autre parole est refusée, ce
jour-là à la descente de la montagne, aucune parole
ne peut atténuer la souffrance de ma fille. Ce que je ne
peux dire, je l’écris, en me servant de ce dont je
dispose comme écriture dans le tissu de ma mémoire.
Les migraines ophtalmiques, je connais bien, j’en ai eu quelques
unes d’une violence inouïe au temps de mon analyse.
Justement je n’avais plus eu de telles migraines depuis fort
longtemps, elles avaient disparues dans le courant de mon analyse.
Je sais de l’intérieur ce que ma fille souffre à cet
instant. Je n’en ai pas le signifiant (la parole, la représentation
de mot : je ne sais quoi dire pour la soulager), j’en ai
la lettre (l’écriture, la représentation de
chose). Je m’en sers : je me fabrique la même migraine
ophtalmique, sur la base de la petite migraine que j’éprouve
moi-même comme mal des montagnes, à l’instant
qui suit celui où mon rêve l’écrit en
me rappelant qu’en ce moment, c’est de l’épaule
droite que je souffre, du fait de ma chute à ski réinterprétée
en moitié de désir chinois.
Je me rendors et c’est aussitôt un homme qui me plante
un couteau dans le cœur, c'est-à-dire à gauche.
J’avais dit que cela me faisait penser à une identification à la
Madeleine de l’histoire que j’avais racontée
la veille. Oui, à Madeleine, c'est-à-dire à une
femme, c'est-à-dire à ma fille. Je me fais tuer à sa
place, c'est-à-dire je la tue et j’en fais mon deuil
en m’y identifiant. Un seul vélo, deux places. C’est
un temps d’aime. C’est une bande de Mœbius. Voilà sans
doute pourquoi le mot ne me revenait plus, et que le deltaplane,
image d’un homme identifié au phallus volant, est
venu à la place.
J’ai deux amours : ma fille et la psychanalyse, de la même
façon que j’ai deux yeux. Le gauche pour la psychanalyse – douloureux
au colloque de Chengdu – le droit pour ma fille –qui
me fait souffrir à la descente de la montagne. Je parle
ici de ce qui est en jeu dans ce voyage en Chine, qui n’oblitère
en rien mes autres amours : mes parents qui sont morts, doublement,
pour cause de fin de vie d’une part, et de fin de mon analyse
d’autre part ; ma compagne, qui est encore en vie, le ciel
soit loué, mais qui n’est pas en jeu dans ce qui se
trame ici en Chine. Dans tous les cas, je vis cela comme une castration.
Se voir retirer la parole, l’efficace de la parole, c’est
comme une castration. L’efficace c'est-à-dire : être
entendu par les collègues d’un côté,
par la souffrance de l’autre, qui refuse de s’en aller
sur injonction.
Mon rêve me rappelle qu’en voyageant (nous avons beaucoup
pris le train, en Chine, pour aller d’un endroit à l’autre),
en faisant ce voyage, je risquais de perdre un membre. Voire un
membre de ma famille. C’est comme ça que j’ai
compris que l’enfant, dont on dit qu’il est le phallus
de la mère peut fort bien être également le
phallus du père. Tout ça n’a rien à voir
avec l’anatomie, sauf dans la réinterprétation
que la psyché impose au corps pour s’en saisir. Sa
souffrance avait dû me rappeler celle qui avait été la
sienne lors d’une chute de cheval qui lui avait cassé deux
vertèbres. Elle s’en était tirée sans
aucune séquelle, ce qui est quasiment un miracle, compte
tenu des risques encouru dans ces cas là. Du point de vue
du risque encouru, sa migraine ophtalmique n’avait rien à voir.
Mais du point de vue de la souffrance il y en avait peut-être
bien autant, et de toute façon l’inconscient ne s’arrête
pas à ces choses-là.
Il se trouve que, la veille, ma fille m’avait rappelé qu’on
lui avait volé un vélo qu’elle avait ramené de
Hollande. Si on se rappelle que le vélo est un ustensile
qui se place entre les jambes…comme un cheval…en plus
le vélo de mon rêve présente des excroissances
multiples, qui sont autant de répétition de l’insistance
phallique.
Plutôt que de perdre un membre, le bras assimilé au
phallus, représenté par le vélo, assimilé à ma
fille, je préfère me réveiller, et faire un
travail de deuil, très précisément tel que
Freud le définit : je m’identifie à l’objet
perdu en reprenant son symptôme. Puis l’analyse du
rêve resitue la douleur où elle doit logiquement se
cantonner du fait de ma chute : dans mon épaule droite.
Il ne sert à rien de la déplacer à l’œil
droit. Le subjectif ayant reconnu ses raisons il peut laisser sa
place à l’objectif, qui n’était quand
même pas rien.
Ceci m’amène à reconsidérer ma théorie
des miroirs, par laquelle je noue une dialectique des différents
points de vue. On n’y retrouve pas seulement la question
de la droite et de la gauche sous le nom de chiralité, on
y retrouve aussi ce qui fait le fil conducteur de tout mon propos
jusqu’à présent : l’énonciation,
en tant qu’elle privilégie un point de vue, le point
de vue subjectif, le troisième ci-dessous, par opposition
aux énoncés, point de vue objectif qui figuré dans
la première ligne. La deuxième ligne est un intermédiaire
entre les deux. Le point de vue objectif est celui d’un colloque
de scientifiques, dans laquelle il n’est question que des
objets. Les sujets ne sauraient y être à l’ordre
du jour. Or, parler des « sujets » dans un écrit
qui devient un énoncé, c’est faire du sujet
un objet, l’objet du discours. Le discours rate alors son
propre but. Parler clinique en faisant seulement de récit
de ce qui a été entendu comme venant de l’autre,
c’est se tromper de sujet de l’énonciation.
Au colloque c’était l’analyste qui parlait de
son analysant, sans jamais penser à s’interroger sur
le transfert tel que l’a définit Lacan « il
n’est de transfert que de l’analyste ». Deux
exceptions à cette généralité, un chinois,
Qin Wei, et un belge, Jean Florence. Ils n’en lisaient pas
moins leur texte ! De cette façon-là, à mon
sens, il ne s’agit plus d’analyse, car le sujet de
l’énonciation, sujet de l’inconscient, sujet
de la psychanalyse, c’est celui qui parle au moment où il
parle, non celui dont il est parlé. Celui dont il est parlé :
c’est la position passive de l’objectivité,
en première ligne ci-dessous.
Le sujet de la psychanalyse, c’est celui qui parle en se
prenant lui-même comme objet : c’est la troisième
ligne ci-dessous.
1) point de vue objectif : Descartes
Dans la première ligne, point de vue objectif, le sujet
(étoile bleue) qui se donne un objet (point rouge) se situe
derrière lui par rapport au miroir. Il peut donc observer
de l’objet sa face arrière directement (point rouge)
et sa face avant (point vert) dans le miroir. Ainsi peut-il reconstituer
un point de vue global sur l’objet. Il pourra donc en donner
une formule exacte. C’est la position scientifique, inaugurée
par le clivage cartésien entre la pensée et l’étendue,
le sujet et l’objet. Le sujet peut se dire qu’il n’est
pour rien dans l’objet. C’est cette coupure qui, à partir
de Descartes, a permis l’évolution de la science dans
le monde occidental. On peut se poser la question de l’absence
de cette coupure dans le monde oriental – explicite dans
le Yi King et les philosophies taoïstes qui en découlent – qui
a contrario, n’a pas permis que se développe là une
science autre qu’empirique. J’invite donc d’autres,
analystes, philosophes, sinologues, à travailler cette hypothèse.
Dans ce point de vue, c’est le miroir, nommé « A » chez
Lacan, c'est-à-dire le langage, qui fait tout le travail.
Le sujet est purement passif dans ce processus, ce qui a fait dire à Lacan
que le sujet de la psychanalyse, c’est le sujet de la science,
celui éliminé par Descartes. Plus métaphoriquement,
le point rouge serait une approche intuitive et empirique de l’objet,
tandis que le point vert en serait la représentation obtenue à travers
un appareillage scientifique, qui est toujours une combinatoire
permettant au langage de fonctionner seul, le sujet se contentant
d’en relever les mesures et d’en tirer les conséquences
théoriques. Dans les deux cas, point rouge et point vert
sont des représentations : nous n’avons pas accès
au réel comme tel. Car si on analyse bien ce qui se passe
entre l’objet et l’image, on s’aperçoit
que, sur les trois dimensions qui permettent de repérer
l’un et l’autre, deux seulement sont inversées
. Ce qui veut dire qu’une dimension est intacte d’un
côté et de l’autre du miroir : elle est inspécularisable,
comme l’objet a. Il n’est possible de s’en rendre
compte que du fait des trois points de vue au miroir, chacun de
ceux-ci laissant pour compte une autre dimension que les deux autres.
Mais il est impossible – c’est la définition
lacanienne du Réel – d’obtenir l’inversion
des trois dimensions simultanément.
Ce qui permet de se rendre compte de l’immatérialité absolue
de l’objet a. Ce n’est pas cet objet-là, objectif,
isolable une fois pour toute. C’est toujours ce qui revient
identique à la même place, la dimension qui n’est
pas inversée, mais celle-ci change en fonction des points
de vue. Il n’y aura donc pas d’autre définition
de l’objet a que celle-ci : ce qui, à chaque point
de vue, reste hors point de vue.
J’aurais pu dire : la partie gauche du diagramme ci-dessus
est à lire comme une écriture théorique du
Réel : nous n’y avons accès que par l’intermédiaire
du langage, c'est-à-dire du miroir. Cette partie gauche
correspondrait à l’objet a de Lacan dans son schéma
du vase renversé : le vase, qui sous le cache est inaccessible
mais dont on peut obtenir une image par le biais de l’image
qu’en donne un miroir sphérique, image réelle
elle-même prise comme objet par le miroir plan qui en donne
une image virtuelle, celle à laquelle nous avons accès.
Si on prend comme objet point rouge un trèfle, les trois
points de vue donneront trois écritures différentes
de ce trèfle, les trois points verts. La théorie
prévoit qu’il y en a quatre . La quatrième
manquante, c’est l’écriture de l’objet
devant le miroir, point rouge, toujours la même aux trois
points de vue. C’est l’autre lecture possible de ce
diagramme.
Les deux lectures s’articulent si l’on dit que le point
de vue empirique est pris, dans la vie quotidienne, comme le réel
de l’objet. Je n’ai pas besoin de connaître le
point de vue newtonien sur la chute des corps pour faire attention à ne
pas renverser la bouteille qui est sur la table. Mais les deux
points de vue s’accordent à me laisser dans la passivité :
la loi de la chute des corps, empirique, aristotélicienne,
ou newtonienne, me dicte son impératif incontournable, contrairement
aux lois humaines qui laissent au sujet le choix de s’y conformer
ou pas. Le discours populaire ne manque pas rappeler à l’intellectuel
que ça, comme un mur sur lequel on se cogne, c’est
du Réel, puisqu’il est impossible de passer à travers.
C’est ce qui engendre les intellectuels d’ailleurs,
ou les religieux au même titre, car même ce qui est
incontournable, la psyché essaye de le contourner en en
trouvant une représentation qui puisse s’intégrer
dans les chaînes associatives. Ainsi expliquera-t-on les
vents par les caprices d’Eole et les nuages de sauterelles
comme une punition divine. Ainsi trouvais-je une explication à ma
chute de ski et à mon entorse en les attribuant à ma
moitié de désir.
2) point de vue objectif-subjectif : Freud
Le
sujet doit se retourner pour apercevoir en deux temps différents,
soit l’objet soit son image. Ce n’est donc qu’en
partie que le miroir fait le travail de représentation.
Le sujet y contribue même tellement que s’il ne se
retourne pas il n’a aucune chance d’obtenir une image
de l’objet. Il reste dans le réel brut, dont on ne
peut rien dire puisqu’il n’y a pas de moyen de comparaison.
Le Réel est identique à lui-même à l’inverse
du signifiant, qui selon la définition de Lacan, n’est
pas identique lui-même.
Nous pourrions lire dans ce point de vue la révolution que
Freud inventa en réintroduisant le sujet de la science dans
la science. Il tenait en effet à ne pas quitter le point
de vue scientifique, et c’est, selon moi, l’une des
impasses de sa théorisation. Descartes inaugurait la science
en séparant radicalement le sujet de l’objet. Freud
s’intéressait au sujet, et il voulait le faire de
manière scientifique. C’est donc un paradoxe, car
s’il fait du sujet un objet de science, ce n’est plus
le sujet, c’est un objet. Ce que fait la démarche
psychologique. Ce fut l’impasse du colloque de Chengdu. Par
contre, s’il conserve le sujet, alors, selon le critère
cartésien, ce n’est plus de la science. Cet embarras
de Freud se lit très bien tout au long de son œuvre.
Il inaugure la psychanalyse en énonçant clairement,
dans la « Traumdeutung » : ce qui distingue la psychanalyse
de tous les autres modes d’interprétation des rêves
(et des symptômes), c’est qu’elle confie le soin
de l’interprétation au rêveur lui-même
. Et d’en tirer les conséquences logiques : je vais être
contraint, dit-il d’exposer mes propres rêves, « au
risque de passer pour le seul scélérat parmi toutes
ces belles âmes ». Il le fait donc, et on ne peut que
lui rendre hommage. Mais, taraudé –avec raison – par
son point de vue scientifique, il ne peut s’empêcher
de transgresser sa propre règle pour analyser les rêves
de quelques autres. S’il était le seul exemple, dit-il,
on pourrait lui reprocher d’être le seul à produire
des rêves à caractère sexuel, et ruiner ainsi
l’universalité de ce caractère qu’il
pose comme tel à partir de son propre cas.
Cette question reste posée : il n’est de science que
du général, mais le sujet n’est que particulier.
Comment pourrait-il y avoir une science du sujet ? A la fin de
sa vie Freud disait : « la psychanalyse est plus une science
de l’inconscient qu’une psychothérapie ».
Il y aurait un livre à faire sur cette seule aporie de l’œuvre
freudienne.
Par exemple, lorsqu’il traque la scène primitive chez
l’homme aux loups, il est totalement en dehors de la méthode
analytique affirmée dans la « Traumdeutung ».
Il agit comme un scientifique qui a une hypothèse et qui
cherche à la vérifier. Par contre, comme il n’y
arrive pas, il ne tente pas plus loin le forçage et accepte
de conclure sur un non licet qui ne conclue pas, ce que ne ferait
ni un scientifique, ni un religieux. En ce sens il annonce Lacan
et la topologie de la bande de Mœbius : elle a deux faces,
mais c’est la même, de même qu’il y a deux
réponses possibles à la question de la réalité de
la scène primitive, mais l’une vaut autant que l’autre.
Nous pourrions appliquer avec profit ces remarques à la
question de la scientificité de la psychanalyse, en reprenant
le paradoxe énoncé plus haut. En résumé,
et de façon moebienne : la psychanalyse est une science
et ce n’est pas une science. A la passivité de l’analyste
qui se laisse pénétrer par le discours de l’analysant,
s’oppose l’activité du chercheur et du théoricien.
C’est la même personne mais lorsqu’elle se retourne,
elle n’a pas la même objet, bien que cet objet soit
sensé être le même : c’est le sujet de
l’inconscient, qui, d’un côté par la bouche
de l’analysant parle, et l’analyste l’écoute,
et qui, de l’autre est passé à la moulinette
de l’élaboration théorique (à travers
le miroir A), et c’est lui, l’analyste qui en parle.
Et s’il parle, c’est qu’il n’est plus analyste,
il est redevenu analysant.
Dans la suite logique de son « non licet », Freud aboutit à la
théorisation des « constructions en analyse » :
tout ce qui s’élabore en analyse n’est au fond
que reconstruction ; il sera à jamais impossible de savoir
s’il s’agit de la réalité d’une
scène primitive, d’un traumatisme, du récit
d’un rêve, ou de quoi que ce soit d’autre. Tout
cela, nous ne le connaissons que par le discours de l’analysant,
qui ne manque jamais de se rendre compte à quel point sa
mémoire lui joue des tours. Par cela il annonce aussi Lacan
et la prééminence du signifiant : nous ne travaillons
sur aucune réalité autre que psychique, que nous
ne connaissons que par la parole entendue dans le transfert, ce
qui constitue le signifiant. Nous ne pouvons même pas prétendre
rendre fidèlement cette parole : nous entendons, et cela
s’inscrit sur les précédentes écritures
de notre mémoire, les nouvelles inscriptions ne cessant
de modifier les anciennes.
En ce sens le sujet est actif : c’est bien lui qui construit
d’un côté l’objet, même si c’est
de manière empirique, et de l’autre une représentation,
qu’elle soit analytique ou scientifique.
Comme l’enfant, qui, passif devant les départs de
sa mère, jette un objet au loin pour se donner l’illusion
de maîtriser au moins ce départ-là (c’est
le jeu du fort-da ), de même, devant la douleur persistante
après la chute, et sa répétition dans une
2ème chute, je reconstruis une signification imaginaire
qui dit ma moitié de désir. La douleur se présente
comme un objet point rouge dont je ne peux éliminer la présence.
Je tente de la circonscrire en lui donnant une absence dans la
représentation point vert inscrite dans la page d’accueil
que constitue le retrait de parole que j’ai vécu comme
castration.
3) point de vue subjectif : Lacan
Ici,
le sujet se prend lui-même pour l’objet qu’il
observe dans le miroir. C’est le narcissisme. Je suis donc à la
fois actif et passif, c'est-à-dire que je parle à la
voie réflexive : le verbe que j’emploie comme sujet
a pour complément le même sujet fait objet. Par la
même occasion nous remarquons que toute cette construction à partir
des miroirs n’est autre qu’une métaphore des
diverses modalités du verbe : passif-actif-réflexif.
Cette succession renvoie également aux trois temps de la
pulsion chez Freud (Métapsychologie, 1915 : « les
pulsions et leurs destins »). Ainsi a procédé Lacan
dans le parcours de sa carrière. Il a d’abord théorisé la
question du miroir pour ensuite s’attarder à celle
du langage, sans jamais abandonner sa théorie du miroir à laquelle
il n’a cessé de donner de nouvelles extensions et
interprétations en fonction de ses avancées. Je ne
fais que poursuivre sur ce chemin.
Je me vois dans le miroir, je sais bien que c’est moi, et
en même temps, ce n’est pas moi, ce n’est que
mon image. Pourtant je peux m’identifier à mon image
en effectuant imaginairement un demi tour par lequel je passe derrière
le miroir, glissant mon corps dans mon image inversée comme
si j’enfilais un gant. C’est ainsi que je peux constater
que, bien que ma droite soit toujours ma droite et ma gauche, ma
gauche, dans le miroir, ma droite, c’est ma gauche. Et je
reçois mon propre message sous une forme inversée.
J’emploie une 2ème forme de la négation discordantielle
déjà utilisée plus haut dans le ne…que.
C’est deux formes correspondent à ce que Freud a découvert
du fonctionnement de l’inconscient : une chose peut en représenter
une autre, et la négation n’y a pas cours. 1) la chose
peut se présenter comme étant « autre chose » (la
main gauche représente ma main droite, et toute l’image
représente le corps : « il y a une femme dans mon
rêve qui… »)2) La chose passée à la
moulinette du symbolique (le miroir A), peut se présenter
sous sa forme inversée, c'est-à-dire d’une
manière négative (la droite n’est pas la gauche,
cette image ne représente pas la personne, « …mais
ce n’est pas ma mère »). A un premier temps
d’identification inconsciente succède un second où l’identification
est repérée, mais niée. Ce temps est déjà un
effet de la parole dans l’analyse. A cela s’en ajoute
un 3ème dans lequel la négation est à son
tour repérée comme résistance, ce qui amène
du même coup l’identification affirmée à s’inscrire
dans la séparation. 3) ah, c’était donc ma
mère, puisque, si elle n’était pas dans mon
rêve, elle s’est trouvée sous une forme négative
(inversée) dans mon récit. Je ne peux nier que c’est
moi-même qui ai introduit cette interprétation sous
cette forme négative.
L’interprétation est donc faite. Il s’agit bien
de trois temps du travail du symbolique, non pas à partir
d’une chose brute, comme pourrait le laisser croire une lecture
hâtive, mais trois temps qui créent ce qu’après
coup on appellera une « Chose ». Dans ces conditions,
l’interprétation ne vient pas de l’analyste,
qui a pu éventuellement arrêter une séance
sur la négation du second temps, ou se manifester d’une
manière ou d’une autre au moment de son énonciation.
Mais en aucun cas, il n’a donné de contenu tel que
: « puisque vous dites que ce n’est pas votre mère,
c’est donc elle », et encore moins « cette femme
dans votre rêve, c’est votre mère ». Ainsi
se trouve vérifiée la logique de la proposition originale
de Freud : on ne peut confier l’analyse d’un rêve
qu’au rêveur lui-même. Idem pour le symptôme
ou toute autre formation de l’inconscient.
Le passage de la droite à la gauche revient à la
question que se pose le président Schreber à l’orée
de sa psychose : « qu’il serait beau d’être
une femme subissant l’accouplement ». C’est une
formulation consciente et inversée de ce qui se présente
dans la névrose sous la forme inconsciente de la menace
de castration. Devant la menace, Schreber transforme en beauté l’horreur
qu’habituellement la castration inspire. Or tout acte d’amour
pose la rencontre impossible entre les sexes : pourquoi ne suis-je
pas une femme, cette femme dans laquelle je pénètre
(et en ce cas je prend sa place en me retournant sur le dos, en
faisant passer la droite à gauche, c’est la castration),
pourquoi ne suis-je pas un homme (et en me retournant pareillement,
c’est l’envie du pénis, mais là, je ne
peux faire qu’une hypothèse, puisque je ne parle plus
de moi). Ceci n’est qu’une autre formulation de ce
que Lacan notait d’un : « le désir, c’est
le désir de l’autre ». Moi qui désire
cette femme, moi qui désire cet homme, qu’en est-il
vraiment de son désir pour moi ? S’interroger sur
son désir sous la forme du désir de l’autre,
c’est toujours ainsi que ça se passe, et c’est
une autre façon de se retourner pour prendre imaginairement
la place de l’autre.
Le
rêve
suivant en donne un excellent exemple :
Je prends le train à Maîche ville proche de la ville
natale de mon ex-épouse. C’est un tortillard qui monte
très raide, très lentement. Je suis seul dans mon
compartiment, en bois et métal laqué rouge, comme
les vieux métros de première. Un chat suit le train.
Il vient de passer de mon côté de fenêtre (je
suis à gauche)à l’autre en sautant à travers
le train d’une fenêtre à l’autre. Il fait ça
de temps en temps semble-t-il. Va-t-il pouvoir suivre le rythme
du train longtemps ?
Le train rentre dans un tunnel au moment où la pente devient
vraiment très raide ; il y a à peine deux ou trois
centimètres entre la paroi et le train. Comment le chat
va-t-il faire pour courir à côté comme avant
? Et pour sauter d’une fenêtre à l’autre
? Je ne le vois plus. On sort du tunnel. Je le vois courir devant
; en fait, il a pris de l’avance et il est debout, il fait
du ski de fond. Mais à la croisée d’une route
il hèle une calèche, il rentre à Maîche.
Au moment où il se tourne à moitié pour héler,
je m’aperçois que c’est une jeune femme un peu
ronde mais jolie. Enfin, aux joues rondes ; je suis un peu déçue
(je laisse ce lapsus calami qui ma- et voilà que ça
insiste !- féminise) qu’elle ne continue pas son manège
avec le train.
Métaphore sexuelle qui inverse deux dit-mensions: le chat,
la chatte pénètre le train en travers tandis que
le train pénètre la montagne. Les comparaisons de
vitesse me font penser à une identification à un
de mes analysants qui a un problème d’éjaculation
précoce. La pente raide fait penser au pénis raide
; j’ai envie de retourner au passé pour me retrouver
dans un passé révolu, à l’époque
de ma femme et de la naissance de ma fille. Mais il faut bien que
je m’en aille pour baiser ailleurs ; je m’éloigne,
je prends le train, c’est l’analyse, et c’est
n’importe quelle chatte qui passe ; mais si une chatte devient
phallus, ça me protège de la castration. Mais c’est
une bien fragile protection : se redressant pour faire du ski,
elle me rappelle ma chute, assimilable à une castration
dans l’être (mon corps comme phallus de ma mère)
et non dans l’avoir.
Passer de la droite à la gauche c’est encore une histoire
de miroir. Deux mouvements se combinent : de gauche à droite,
avec derrière devant, puisque le train avance. Il avance
vers le miroir. Et en même temps c’est comme passer
derrière le miroir. Deux dimensions sont inversées,
ainsi que le prédit la théorie.
Baiser, rentrer dans le tunnel, c’est comme passer derrière
le miroir, c’est se mettre soi en jeu. C’est donc quelque
part s’identifier à la femme en s’identifiant à son
désir. Mon désir c’est le sien. Je lui rentre
dedans et au même moment, je passe de droite à gauche
et en effet, en missionnaire, ma droite, c’est sa gauche.
Je me pose justement la question, avec un tunnel aussi étroit
comment faire ce saut, ce retournement qui suppose au passage,
la castration. C’est ça, se retourner pour se mettre
en position féminine.
En énonçant « le sujet de la psychanalyse,
c’est le sujet de la science », Lacan ouvre encore
plus largement la place à la subjectivité freudienne.
En indiquant que la psychanalyse n’est pas une science, mais
une pas-science, et en poursuivant la rigueur scientifique freudienne à l’aide
de la topologie, il radicalise le paradoxe. En assertant « il
n’est de résistance que de l’analyste », « c’est
le désir de l’analyste qui opère », il
renoue avec l’aporie freudienne du particulier qui se propose à l’universel
de la science.
Si la psychanalyse ne peut être la science que voulait Freud,
pour cause de paradoxe, du moins peut-elle se poser comme une logique,
et plus précisément, comme une logique du paradoxe.
Ce dernier se devait, selon le programme d’Erlangen (Russell,
Frege), d’être éliminé des mathématiques.
Et c’est ainsi que Gödel découvrit au contraire
ses deux fameux théorèmes, posant l’impossibilité d’éliminer
le paradoxe. Mieux : le paradoxe c’est ski est au fonds de
la structure.
Tout se passe comme si, cette position subjective du 3ème
point de vue au miroir, Lacan l’articulait aux deux points
de vue précédents, l’objectif et l’objectif-subjectif.
Je sujet se donne un objet, mais il se prend aussi en compte dans
la relation qu’il établit avec son objet, en se prenant
lui-même comme objet dans cette relation. Ainsi se trouvent
noués les trois miroirs, ainsi que les trois temps de la
pulsion, en même temps que les deux libidos, celle du moi
et celle de l’objet. Je dialectise l’objectivité par
la subjectivité, et vice-versa.
Mes deux accidents « objectifs », la chute à ski
et la chute de trottoir, je leur donne une couleur subjective en
les rattachant après-coup à deux incidents que j’ai
vécu comme des interdits de parole. Puis, je m’analyse
moi-même en train de donner ces points de vue, le premier
objectif, le second, subjectif, mais dans une couleur encore par
trop objective : « on » m’a supprimé la
parole ; certes, j’ai fait ce lien subjectif entre des conséquences
de lois physiques (loi de la chute des corps et lois de l’organisme
qui en subit les conséquences) et ma façon de me
situer dans certaines relations humaines, mais je me sens encore
passif devant la façon dont ces relations me sont imposées.
Au troisième temps, je me prends donc aussi comme objet
dans les deux temps précédents.
L’inconscient lui-même participe de ce long travail
d’analyse, puisque, rajoutant l’élément
de ma fille dans la problématique déjà posée
au niveau de ma situation dans le champ social de la psychanalyse,
il réactive une identification pour mieux la faire tomber
: la douleur subjectivée dans l’œil droit retrouve
sa place « objective » dans l’épaule droite.
D’une position dans le champ social de la psychanalyse (œil
gauche), comme d’une pérennisation de ma position
de père d’une petite fille (œil droit), de cela,
je n’ai plus besoin. Il n’en reste pas moins que j’ai
chuté et que j’ai des tendons de l’épaule
lésés.
Un adversaire de la psychanalyse me dira qu’il n’était
peut-être pas nécessaire d’en passer par ces
interprétations subjectives d’une douleur objective,
pour en revenir finalement à la simplicité objective
de départ. Je répondrais que si, c’était
nécessaire. Les élaborations subjectives de ma place
dans le monde humain sont beaucoup moins faciles à produire
que des élaborations d’une chute et d’une douleur
qui en est la conséquence logique. L’élaboration
subjective se sert donc de ce qui lui tombe (sic) sous la main
(dans le sac) pour en faire son soc. Un symptôme physique
peut servir de support à un symptôme métaphorique
en faisant lui-même métaphore.
Que je sois tombé parce que j’ai ressenti une castration
du côté de la parole, c’est possible, mais le
contraire est possible aussi. Là-dessus, comme Freud dans
sa traque de la scène primitive, je ne peux dire que « non
licet ». Par contre que le symptôme qui s’en
est suivi ait pu servir de support à l’élaboration
de mon deuil, voilà qui a été nécessaire.
J’ai déjà expliqué ailleurs comment
le trèfle représente une formation de l’inconscient
: rêve, acte manqué, symptôme, lapsus. Il n’est
fait que d’une seule ficelle, un seul trait qui se recoupe
lui-même lorsqu’il s’écrit. Il se présente
donc comme un propos que le sujet se tient à lui-même
sous une forme écrite. Un message qui lui revient donc de
l’Autre intrinsèque sous une forme inversée.
Ce n’est qu’en en parlant à un autre qui l’entend,
et qui le lui manifeste par un dire, que ce propos sera décodé.
C’est l’équivalent d’une triple coupure
dans le trèfle, (dans cette lettre qu’est la formation
de l’inconscient) qui met en contact, par identification,
le dire de l’un et ce que l’autre dit de ce qu’il
a entendu de l’autre.
Si
nous reprenons ce diagramme en remplaçant les points
verts et rouges par des trèfles, et si nous écrivons
les quatre lettres de l’objectif et du subjectif-objectif
dialectisées par le subjectif, cela nous donne ceci :
Pour
avoir essayé toutes les combinaisons possibles des
4 écritures du trèfle, je sais qu’il n’en
existe qu’une qui donne un nœud borroméen (moyennant
un rond supplémentaire dont on se débarrasse après,
on va le voir bientôt). Or, pour des raisons qui tiennent à la
structure du nœud borroméen , je pense que c’est ça
le but : construire un nœud borroméen. Etablir une
structure qui ne soit en rien le reflet de la chose, mais le fonctionnement
de la fonction symbolique, de la machine symbolique. Autrement
dit, une écriture qui se déplace de l’objet à la
fonction, de la représentation de chose à la représentation
de mot, et de la représentation de mot à la représentance
de la représentation, soit, la fonction comme telle.
Je vais donc écrire les trois trèfles obtenus par
le travail de cette fonction, elle-même symbolisée
par le miroir. Pour construire un nœud borroméen, il
m’en faut un quatrième. Si je m’interdis l’emploi
de l’écriture de référence que j’avais
plus haut appelée « empirique », dans le côté gauche
du miroir, je suis contraint de redoubler l’un de ces trois – écrites à droite
- pour avoir les quatre requises.
Mais comment vais-je les écrire ? Je sais, mes essais me
l’ont appris, que pour construire un nœud borroméen,
il faut un trèfle tournant dans un sens entouré de
trois trèfles tournant en sens contraire. Ces contraintes
m’imposent aussitôt les dispositions réciproques.
En effet, sur les trois trèfles obtenus par le miroir, deux
tournent dans un sens (« + »ceux obtenus par les miroirs
objectifs), et un seul tourne en sens contraire, («-»,celui
obtenu au miroir subjectif). Ceci me dicte la seule écriture
possible : le « subjectif » au centre, les autres autour.
Et puisqu’il m’en manque un, lequel des trois vais-je
redoubler ? Il se trouve qu’il existe une transformation
d’écriture dont je n’ai pas encore parlée,
qui a la propriété de conserver exactement l’écriture
de la lettre transformée : le retournement autour de l’axe
des x, ce qui revient à un retournement le long de l’axe
des y, en direction du haut ou du bas de la feuille. Le miroir
subjectif, Ms, correspond, quant à lui, à un retournement
le long de l’axe des x. Nous appellerons ces deux retournements
Msx et Msy.
Ce qui nous donne une formule, peut-être, de la métaphore,
sur l’axe des y, et de la métonymie, sur l’axe
des x. La métaphore : il y a deux écritures, mais
c’est la même signification, permettant cependant de
distinguer signifié (en bas) et signification (en haut).
Sur l’axe des x : une écriture en suit une autre,
et c’est leur mouvement, combiné rétroactivement à celui
de la métaphore, qui contribue à la construction
du signifié et de la signification.
Puisque je dispose déjà de deux écritures
tournant dans le sens +, et qu’il m’en faut une troisième
tournant également dans ce sens, je peux me servir de cette
transformation « métaphorique » pour produire
la lettre supplémentaire dont j’ai besoin :
Dans
ce schéma, les lettres au centre des trèfles
indiquent de quel type de point de vue ils sont le produit. Seul
le redoublement du point de vue actif (Mos, miroir objectif-subjectif)
suppose pour l’instant une opération indiquée
par la flèche (Msy).
Il ne me reste plus qu’à effectuer la coupure qui
va mettre en rapport chacun des trèfles avec tous les autres.
Autrement dit, attester par une parole de ce que ce qui a été dit
a été entendu, en faisant le tour de tous les points
de vue. Cela se fait par cette modalité d’une coupure
dans chaque feuille d’un trèfle, suivie du raboutage
des traits de l’un avec les traits de l’autre, ce qui
veut dire : le signifiant dit devient le signifiant entendu, mais
entendu dans son ambiguïté, la double occurrence du
signifiant (le trait), celle qui engendre le signifié, et
celle qui engendre la signification :
Raboutés ainsi, les deux trèfles ne font qu’un
seul fil. Ce n’est encore pas une parole, c’est le
raboutage de deux lettres, dans l’inconscient. C’est
pourquoi il est nécessaire de dialectiser chaque trèfle
par tous les autres (chaque point de vue par tous les autres points
de vue ) en se servant de toutes les feuilles. Ainsi s’opère
la véritable coupure qui sépare quatre ronds distincts
:
En comparant les trèfles deux à deux on fait apparaître
le type de transformation qui les relie, la différence
de point de vue qui les sépare. C’est ce que j’ai écrit
dans les coupures qui rejoignent les traits au niveau de chaque
feuille.
On vérifie qu’on a bien un nœud borroméen,
en déterminant la position respective deux à deux
des trois ronds obtenus, rouge, bleu et vert, en faisant abstraction
du jaune. Deux à deux, ils sont simplement posés
l’un sur l’autre, ils n’empruntent jamais le
trou d’un autre rond. Ce n’est qu’à trois
qu’ils forment un nouage, dans lequel aucun rond ne passe
jamais dans le trou des deux autres.
On le vérifie en l’écrivant d’une manière
un peu plus conventionnelle, qu’on a bien obtenu un nœud
borroméen, muni en son centre d’un rond jaune qui
s’enlace aux trois autres (du point de vue jaune, il n’y
a pas de nœud, il n’y a que de l’enlacement
: le rond jaune emprunte le trou de chacun des trois autres)
Obtenue à partir de trois écritures du trèfle,
cette lettre présente un manque : l’écriture
du quatrième trèfle, l’« objet » original,
auquel nous n’avons accès que par le biais d’une
représentation. Nous n’avons noué que ce qui,
pour l’appareil psychique, est nouable, c'est-à-dire
les représentations.
Ainsi ai-je obtenu des représentations me permettant de
nouer imaginairement ce réel d’une perte de parole
vécue comme une castration. Je l’ai mise dans un sac
de significations, bien noué, ou plutôt, bien enlacé à cet
objet « douleur » issu de mes deux chutes, cet objet
qui autrement n’aurait eu d’autre valeur que la stupide
loi de la chute des corps et les bêtes de lois de l’organisme.
J’avais retourné (Msx), trituré (Mos), cette
consternante objectivité (Mo), j’avais même
poussé le vice jusqu’à originer cet enlacement
du redoublement de la chute (Msy).
C’est un nouveau rêve, celui du train, qui me rappelle
que, après tout, cette alternance droite-gauche vérifiée
par les yeux (la douleur aux yeux : articulation de points de vue)
si elle met bien en jeu la castration imaginaire, elle n’est
pas forcément enlacée à la douleur à l’épaule.
Il faut bien admettre la stupide loi de la pesanteur comme telle,
ainsi que ses conséquences sur les bêtes lois de l’organisme.
Je pourrais donc écrire cette « chose » en soi,
la douleur « comme telle », la quatrième lettre
prévue par la théorie, « cause » hypothétique
des représentations dont j’ai disposées pour
faire le noeud. Je l’écris en liaison avec le rond
jaune enlacé issu des précédentes mises en
rapport de points de vue. Car, ce rond jaune obtenu après-coup
est identique à cette « chose » supposée à l’origine
des représentations. Je pose cette identité par trois
coupures et aboutages entre le rond et le trèfle.
Mais à peine écrite, on s’aperçoit
que l’écriture ne tient pas. Les croisements sont
de pliures qui se défont d’une simple torsion. Il
en est de même du sujet, tel qu’il s’identifie à l’objet
a, ($ ? a) ici isolé : à peine apparaît-il
qu’il disparaît.
La douleur physique due à la chute m’a servi de support
pour une élaboration et un double deuil. Mais une fois cela
fait, je reste avec cette douleur, incontournable, aussi incontournable
que de la mort. Le sujet, je peux le dire à présent,
ne réside nulle part ailleurs que dans ces mouvements de
transformation des lettres en autres lettres (processus primaires)
inscriptions inconscientes qui se modifient les unes les autres.
Mais tout cela ne se découvre que lorsque ces lettres se
nouent en signifiant, au moment d’une parole dite à un
autre et entendue par cet autre, qui en l’occasion peut-être
tout simplement moi-même au moment où je m’entends
parler.
Reste le nœud borroméen, libéré de cette
entrave d’enlacement par le rond jaune (qui reste cependant
là, à côté, toujours insaisissable).
La parole peut désormais jouer plus librement, selon un
mouvement qui fait tourner successivement chaque rond autour des
deux autres . Ce mouvement est lui aussi le seul représentant
du sujet. Comme tout mouvement dès qu’on cherche à le
saisir, il disparaît comme tel, il devient écriture,
c'est-à-dire mémoire.
Ces formulations se rapprochent curieusement des deux premières
phrases du Tao te King, de Lao Tseu : « le Tao qui peut saisir
le Tao n’est pas le Tao. Le nom qui peut saisir le nom n’est
pas le nom ». Ma nouvelle connaissance des sinogrammes m’a
permis de reconnaître avec bonheur ces deux aphorismes sur
les murs d’un temple taoïste, à Xi’an,
ancienne capitale de l’empire chinois.
J’en suis fort content. Il me semble que l’apprentissage
des sinogrammes rappelle quelque chose de l’apprentissage
de la lecture des formations de l’inconscient. Quant au vide
sur lequel insistent les taoïstes, il se rapproche fort de
cette place du mouvement, qui reste forcément vide dans
toute écriture.
Bien sûr, la psychanalyse n’est ni le Tao, ni l’apprentissage
du chinois. La méfiance en lequel le Tao tient la parole
constitue une différence fondamentale. Néanmoins,
avec cette souplesse que promeut le Tao et que l’on peut
se forger dans une analyse, il est possible d’entendre les
formules résonner à l’aune de la psychanalyse,
sans pour autant vouloir ramener le tout de l’une au tout
de l’autre.
Paris, mercredi 28 avril 2004
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