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L’insatisfaction de Lacan

L’insatisfaction de Lacan

par Jean-Jacques Blévis
psychanalyste

Au Cercle Freudien, il arrive parfois que nous nous moquions nous-mêmes de l’usage intempéré que nous faisons de deux signifiants que nous avons placé bien haut dans notre rapport à la chose analytique dans l’association : « l’hétérogène » et « l’éthique de l’énonciation ». Pourtant au-delà de l’agacement que peut susciter le recours trop souvent incantatoire à ces deux signifiants, leur valeur analytique reste pour nous pertinente, notamment quand il s’agit de transmettre l’enseignement de Lacan.

La transmission de cet enseignement concernant la clinique soulève une question particulière. Plus encore, n’hésitons pas à dire qu’elle est en elle-même un problème. Elle soulève une question particulière du fait du choix de Lacan qui, contrairement à Freud, renonça assez vite à soutenir son enseignement théorique à partir de récits cliniques issus de sa propre pratique. Et c’est un fait que si Lacan ne se priva pas de faire référence au matériel de la clinique psychanalytique, il le fit quasi-exclusivement en ayant recours à l’exposé de cas rapportés par d’autres analystes. Mais que, pour d’autres raisons encore plus déterminantes, ce rapport particulier de Lacan à la clinique soit aussi un problème qui nous concerne directement aujourd’hui, c’est ce que je souhaite faire entendre dans cette courte intervention qui s’efforcera, conformément au principe des interventions des séminaires de l’Inter-Associatif Européen de Psychanalyse, d’énoncer l’idée directrice d’une question et de donner les éléments propres à un développement ultérieur de l’idée avancée afin de l’exposer à l’épreuve de la critique …

« La clinique, c’est le réel en tant qu’il est l’impossible à supporter. » Vous connaissez la formule…D’où la nécessité qu’il y ait plus d’une langue pour s’y confronter. Résumons les termes de l’hypothèse que je souhaite exposer aujourd’hui : Si depuis ses débuts Lacan s’est engagé aussi loin dans la voie logique et topologique – et notamment à partit du moment, pour lui sans retour, où il eut recours au nœud borroméen – c’est aussi, selon moi, parce qu’il éprouvait une constante insatisfaction quant à sa pratique. Et lorsque je parle ici de sa pratique, je fais référence avant tout à sa pratique de psychanalyste avec ses analysants. Cette hypothèse s’est progressivement imposée à moi.

Si je n’ai pas été en analyse avec Lacan, ni même en contrôle avec lui, j’ai eu par contre une certaine idée de son questionnement dans le cadre de la pratique de la passe à l’EFP, en tant que passeur. Je rappelle ce fait qui me semble avoir plus de portée que seulement statistique : à l’École freudienne de Paris, une majorité de candidats à la passe était issue du divan de Lacan. De la procédure de la passe elle-même, il n’est pas douteux qu’il en attendait aussi d’être éclairé non seulement sur ce qui se passait dans la « boule » de quelqu’un qui décidait d’occuper la place du psychanalyste, mais aussi sur ce qui était resté en souffrance dans les analyses qu’il avait conduites. « N’est pas fou qui veut » avait-il dit. N ‘empêche que Lacan cherchait à rendre compte de la folie propre au sujet humain et à savoir comment le parlêtre s’en débrouille comme sujet. Ma lecture et relecture des derniers séminaires, et notamment celles du séminaire Le sinthome, ont fini de m’en convaincre s’il en était encore besoin. Cela emporte un certain nombre de conséquences. Je vais tenter d’en rendre compte très brièvement.

L’exigence de rigueur qui tenaillait Lacan l’a conduit à cette aventure inachevée, et sans doute « interminable », des nœuds borroméens, jusqu’à cette tentative de concevoir « un nœud borroméen généralisé » où il se perdit… Notons que parallèlement, fort de sa lecture très personnelle de Joyce, il en vint également, quant à la pratique de la langue et de l’interprétation de l’analyste, à les concevoir sous la forme d’une équivocité généralisée. Et d’une certaine manière, les deux démarches me semblent aller de pair, même si un écart de plus en plus grand se trouvait là séparer une pratique de lalangue poussée à ses ultimes extrémités d’une topologie censée en répondre rigoureusement.

De la part d’un analyste qui porta si haut les exigences que l’exercice de la psychanalyse impose aux psychanalystes, l’une des qualités de Lacan que j’apprécie le plus, c’est paradoxalement le peu d’idéalisation qu’il avait de la chose analytique, et donc cette liberté si personnelle qui lui permettait d’assumer, sans trop de problèmes, ses propres contradictions théoriques. Nouant les idéaux de la psychanalyse à ce qui se présentifie comme le réel de sa pratique, il se donnait justement les moyens d’opérer une sortie des idéalisations qui sinon risqueraient et risquaient de refermer inexorablement sur elles-mêmes les découvertes de Freud. De là se dégagèrent des propositions théoriques, non seulement pour la cure, mais aussi pour l’institution analytique.
Théorie et pratique, certes nouées ensemble mais distinguables, et sûrement à distinguer.
Par exemple : à la proposition du 5 octobre 1967 qui tente d’énoncer ce qui est visé de réel dans la passe, répond en 1978, à Deauville, son « Bien entendu, c’est un échec complet cette passe. »
Entendons que l’un n’exclut pas l’autre, que le constat de Deauville ne rend pas caduque « la proposition d’octobre » et n’abolit en rien le réel qu’elle désigne ; d’où il apparaît possible d’entendre encore autrement ce que, lors de ce séminaire, Jacques Nassif énonçait à propos de « la stratégie lacanienne » qu’il définissait comme étant celle de «revendiquer l’échec ».

“Prise en compte du Réel” et “désidéalisation” vont donc de pair chez lui, ce qui n’est pas si fréquent. Au point que pour beaucoup, après plus de deux décennies de mise sur piédestal du symbolique en majesté, le temps vint d’y hisser le réel. Cela n’était pourtant pas la voie prise par Lacan, qui insista tant pour que nous considérions comme équivalentes les trois dimensions R, S et I.

Notons cependant une chose étrange. Alors que le système binaire a été récusé par Lacan au profit du ternaire (R.S.Ien l’occurrence), en ce qui concerne sa pratique il n’aura jamais cessé d’avoir deux fers au feu, et là encore particulièrement lors de ces dernières années de séminaire. D’un côté, la rigueur d’un “rendre compte” de son expérience par un recours de plus en plus accentué à la topologie des nœuds, à quoi répondait de l’autre, dans sa pratique d’analyste, la quête d’une langue inventive, celle du poète devenant alors toujours plus le modèle pour l’interprétation : « Nous n’avons que ça, l’équivoque, comme arme contre le sinthome », dit-il dans le séminaire .
La forte tension à l’œuvre entre ces deux pôles nous montre, me semble-t-il, que Lacan n’a jamais vraiment cru que les mathèmes suffiraient à transmettre intégralement l’analyse.


Je reviens donc sur ce qui est sans doute pour moi une question majeure de notre rapport à Lacan sur le plan de la clinique. Lacan, disais-je, était insatisfait quant à sa pratique et la passe était aussi pour lui un moyen de tenter de savoir à quoi s’en tenir. Là aussi déception. L’insatisfaction dont je parle me semble porter sur deux aspects différents :
1°) Le premier intéresse la doctrine et la rigueur logique qui seule, pour lui, doit permettre de rendre compte de l’expérience.
2°) Le deuxième concerne directement la conduite des cures, étant entendu le rapport étroit en ces deux points.
Ajoutons que ce premier point est en dépendance du second et que seules les limites et les butées de l’analyse dans les cures elles-mêmes induisent les relances de la théorisation.
On aura compris que le point de passage entre les deux est bien le champ du transfert pour ce que, seul, il ouvre à cette possible « guérison » attendue de l’analyse.

Je relève donc comment, en 1977, coup sur coup, à deux reprises, Lacan manifesta cette insatisfaction.
Après avoir dit que la psychanalyse était une pratique délirante et s’être référé à Freud pour affirmer qu’ « un psychanalyste ne doit jamais hésiter à délirer », le 5 janvier de cette même année, lors de la session d’ouverture de la section clinique à Vincennes, Lacan répond à un participant qui lui rappelle qu’un jour il avait affirmé qu’il était psychotique.« Oui, j’essaie de l’être le moins possible, dit-il. Mais je ne peux pas dire que ça me serve. Si j’étais plus psychotique, je serais probablement meilleur analyste. »
Ce qui renvoie, en effet, à quelques remarques que, deux ans auparavant (le 24 novembre 1975), Lacan glissa à son auditoire américain de Yale.« La psychose est un essai de rigueur. En ce sens, je dirais que je suis psychotique. Je suis psychotique pour la seule raison que j’ai toujours essayé d’être rigoureux. »

N’y a-t-il pas quelque chose de fou dans la logique et le déploiement de cet essai de rigueur ? Souvenons nous qu’un jour, il convint que les nœuds, cela rendait fou. Folie dont il est conseillé de ne pas trop encombrer nos analysants, car l’analyste n’écoute pas avec la topologie mais avec ses oreilles, c’est-à-dire avec son inconscient, et il n’intervient que dans sa « lalangue ». Alors autant que cette langue ne soit pas de bois…N’empêche, pas moyen d’échapper à cette rigueur pour donner chance à une écriture de l’expérience analytique. Pour Lacan, à la fin, c’était par les nœuds ; mais il reconnut lui-même que pour d’autres analystes, cela pourrait passer par autre chose. À condition d’être capable de s’y mettre avec la même rigueur et d’en soutenir le pari… Et j’en viens à la deuxième occurrence où Lacan manifesta la sienne insatisfaction. Le 17 mai 1977, dans son séminaire : « Il n’y a que la poésie, vous ai-je dit, qui permette l’interprétation et c’est en cela que je n’arrive plus dans ma technique à ce qu’elle tienne ; je ne suis pas assez poate. Je ne suis poate assez. » N’insistons pas sur le “poate” de Desnos, ou même sur le pas « po(a)tasser »…


Est-ce là, retour ou reste d’idéalisation, l’ultime recours de l’analyste, que nous sommes tous à l’occasion, lorsqu’il constate que la résistance dans la cure laisse inanalysé un point de folie de l’analyste ou de l’analysant ? Ou encore lorsque, transfert aidant, cette “folie à deux” se démontre être “la meilleure garantie” pour que se perpétue, insoupçonnée, la folie même dans la structure que maintiendrait donc « sinthomatiquement » ce transfert ?
Et ce n’est pas tout à fait terminé, je poursuis. Ou plutôt Lacan poursuivit ; il persévéra, comme il dit en une autre occasion. Il persévéra, non pas seulement pour lui-même, mais pour les analystes et la psychanalyse, puisque l’exigence de rendre compte de son action était pour lui une sorte de commandement éthique. Un an plus tard.

Le 9 mai 1978, en conclusion du IX° congrès de l’Ecole Freudienne :
« Alors comment se fait-il que par l’opération du signifiant il y ait des gens qui guérissent ?… Comment est-ce que c’est possible ? Malgré tout ce que j’en ai dit à l’occasion, je n’en sais rien. C’est une question de trucage. Comment est-ce qu’on susurre au sujet qui vous vient en analyse quelque chose qui a pour effet de le guérir, c’est là une question d’expérience dans laquelle joue un rôle ce que j’ai appelé le sujet supposé savoir. Un sujet supposé, c’est un redoublement. Le sujet supposé savoir, c’est quelqu’un qui sait. Il sait le truc, puisque j’ai parlé de trucage à l’occasion, il sait le truc, la façon dont on guérit une névrose. »

Comment usons-nous de cet immense continent, ou plutôt de cette sorte d’archipel, de paroles et d’écrits que Lacan nous a légués ? Comment en usons-nous pour mieux nous y retrouver dans l’acte que nous avons à soutenir auprès de ceux qui nous ont fait la confiance de s’adresser à nous ? Il me semble que nous ne cessons de déplacer l’effet de son énonciation – une énonciation qui se révèle être au fondement de l’éthique de l’analyste – pour autant qu’elle est cette « énigme porté à la puissance de l’écriture » , et que nous savons que cette énonciation n’est pas “toute”.